III

_Au premier coup que triste on entendit gémir Dans l'Arbre de passé la voix du souvenir Vibrant du loin des jours à l'émoi des murmures! Et que pâlit la nue à travers les ramures S'entrechoquant comme des bras décharnés, noirs, Dans la folie et la fureur du désespoir! Et que perdit l'éclat gai de sa robe verte Le gazon où tombait la multitude inerte Des menus rameaux morts, au premier choc brisés! De pesants relents soudain volatilisés Chargeaient l'air, et dans le ciel s'éveillait l'orage. Mais le bûcheron bûcheronnait avec rage, Une chanson légère aux dents et une fleur, Et sa hache était, dans la surhumaine ampleur De l'effort, l'aile d'un ange qui font des nues. Du faîte jusqu'en les profondeurs inconnues Où son orgueil des anciens temps fut implanté Tout l'Arbre frémissait sous les coups répétés. Ce n'était maintenant dans le mort titanique Que l'unique rumeur pathétique et panique Du million de cris des monstres dont ses flancs Se peuplèrent et qui dardaient leurs yeux sanglants, Avec des plaintes et des menaces rugies, A l'entaille toujours par la hache élargie. Cris rauques de la haine, aigres cris de la peur:

Malheur! Meure le profanateur!
C'est ici notre empire et la Nuit.
Arrière! Nous sommes ce qu'on fuit,
Les vers nourris de sang corrompu,
Gorgés toujours et jamais repus,
Les désirs rampants au fond des coeurs,
Tout ce qu'on cache et tout ce qu'on fuit,
Les larves obscènes de la Nuit,
Toute la Haine et toute la Peur,
Tout ce qu'on fuit et tout ce qu'on cache!
Arrière! Arrière! Epargne l'horreur
Du soleil aux larves de la Nuit!
Crains-nous, la Haine! Crains-nous, la Peur!
Malheur! Meure le profanateur!

_Et des griffes grinçaient sur l'acier de la hache. Mais le bûcheron bûcheronnait sans rien voir, Sans rien entendre, simple et faisant son devoir. Soudain cessèrent les cris et, magicienne, Une voix seule, belle en sa grâce ancienne, Délicieusement, mélancoliquement, Chanta ces vers sur un rythme triste et charmant:

Je fus touché par les années
Avant que par ta main cruelle!
Vois: les sévères destinées
M'ont meurtri de leurs fortes ailes.

Vois: la fin de l'Arbre est prochaine
Et le crime était inutile,
Vois: c'est un mourant que ta haine,
Enfant sacrilège, mutile.

Vois! la pitié du temps oublie
Le vieux, l'unique, le suprême
Témoin de forêts abolies:
O fils de l'aube, fais de même!

J'étais la bonté de la terre
Aux jours heureux de tes ancêtres,
Ecoute le vieux solitaire
Demander grâce aux nouveaux maîtres.

Ecoute et vois: mille ans de gloire
Consacrent mes tremblantes branches.
Respecte les ramures noires
Comme les chevelures blanches.

Tes pères à mon ombre auguste
Sont nés. Jeune homme à la main rude.
Du fond de leur tombeau ces justes
Maudissent ton ingratitude.

Mon abri leur fut tutélaire
Quand les nuages étaient sombres;
Dans la chaleur des heures claires
Ils aimaient dormir à mon ombre.

L'amour y commença le rêve
Que la science y vint poursuivre
Et c'est aux sources de ma sève
Qu'ils ont bu l'ivresse de vivre.

Car l'homme à l'arbre qu'il torture
Doit la paix, la force et la joie.
C'est moi le mât et la toiture!
C'est moi dans l'âtre qui flamboie!

J'attire sur moi la tempête
Et, Muse tour à tour et Mire,
J'inspire les chants du poète
Et l'air guérit que je respire.

Le vent dans ma tête sonore
A rendu d'illustres oracles,
Et le crépuscule et l'aurore
Y font encore leurs miracles.

Sonne l'heure, soit! je succombe.
Mais je veux une fin sublime:
Les Dieux m'ont destiné pour tombe,
Creusé par la foudre, un abîme!

La Hache se levant et retombant toujours Répondait gravement à coups égaux et lourds:

Périsse la Mort et vive la Vie!
Non pas la pitié, mais l'horreur t'oublie:
Retourne à la nuit, messager d'effroi,
Car l'odeur du mal émane de toi.

Car tu n'as plus rien de l'aïeul splendide
Qui verdoyait clair sur le ciel limpide,
Debout dans sa grâce et dans sa vigueur,
Somptueux bouquet d'une seule fleur.

On le vénérait, lui, l'Ancien, le Sage!
Ses rameaux puissants, sur le paysage
A leur ombre sûre au loin abrité,
Avec la fraîcheur versaient la bonté.

Quel Dieu malfaisant, par quelle nuit morne,
Dressa ton opprobre, ô fatale borne
Que la peur signale et signe le deuil,
Aux lieux où fleurit tant de juste orgueil!

Il ne sort de toi que bruits de mensonges.
Des exhalaisons putrides de songes
Empoisonnent l'air que tu respiras.
La haine et la peur ont crispé tes bras.

La haine et la peur suintent dans tes plaies.
Tu blesses le jour et tu nous effraies
Comme une menace et comme un affront
Dont nous portons tous le stigmate au front.

Périsse la Mort et vive la Vie!
Tu tins trop longtemps la plaine asservie
A l'autorité d'un passé nié
Par ton propre spectre, Arbre humilié.

On tremble à ton ombre, à ton ombre on n'ose
Pas vivre, l'homme est devenu morose,
L'amante mendie en vain des baisers
Et les frères ont été divisés.

Et plusieurs ont clos leur maison, de crainte
Que ton ombre entrât par la porte sainte
Et soufflât la mort sur les purs flambeaux
Que l'amour allume entre les berceaux.

Tu ne tiens debout que par l'artifice
Des démons, ô leur funeste complice,
Qui vont aiguiser, la nuit, s'évadant,
Sur l'enfant qui dort leur griffe et leur dent.

Mais moi, pénétrant dans ta pourriture,
Je délivrerai l'homme et la nature
De l'Arbre stérile et des vils esprits.
Le mort et le mal sont en toi: péris!

Afin que l'espoir dans les coeurs renaisse!
Afin qu'il y ait une autre jeunesse,
De nouvelles fleurs, encore un été,
Et que l'Amour règne avec la Beauté!

Périsse la Mort et vive la vie!
Je frappe et je suis sourde. Pleure, crie,
L'oeuvre est faite! L'aube a vaincu la nuit
Et l'Arbre de la Science est détruit._