V
Fête à Hina la bienveillante et la bonne! Fête à Hina de la vie et de l'amour!
Sous les ramures du manguier vaste qui masque l'ouverture de la grande ravine—aux deux bords s'étage l'Ile, forêts et puis jardins et le rivage—les jeunes hommes, aux doigts le vivo, se sont assis.
Au dessus, les hauts lieux menaçants tonnent, où Taaroa veille.
Par groupes, devant les jeunes hommes et là même où fut, splendeur de nuit des temps, l'image en pierre sculptée, gigantesque, d'Hina,—par groupes, immobiles, sans vêtements, le bronze de la peau luisant, et les yeux, aux dernières lueurs du crépuscule,—se tiennent les jeunes filles.
Et tous, en attente, les jeunes hommes, les jeunes filles, se taisent, religieusement.
Soudain, au cri clair d'une voix de femme d'abord, que tôt poursuivent les notes aiguës du vivo, les danseuses s'abandonnent au jeu sacerdotal de la danse d'amour. Elles s'abandonnent, les danseuses, en chantant, et la Déesse, qui se plait à leur hommage, les exalte, les enivre du soir et de leur beauté.
Le rythme du vivo et des chants se précipite.
Une odorante chaleur humaine se mêle aux senteurs intenses des cassolettes végétales exhalant leurs adieux aux ardeurs de la journée finissante: on respire, âcre et forte, l'odeur de la vie, dans ce cercle fermé, où la fête s'affole, lascif et mystique vertige, dans cette atmosphère dangereuse d'un inabordable monde, où la fête s'affole.
La fête s'affole! Les chants peu à peu ont cessé, et même les notes du vivo. Mais la danse, fidèle au rythme progressif que tous entendent dans le silence, mais la danse plus vite tourne, toujours plus vite tourne, et les pieds qui volent et les seins qui tressautent gardent une démente cadence. Dans le rire muet des bouches, dans le rire qui s'oublie, qui s'éternise au pli des lèvres crispées, les dents larges luisent plus vives que les prunelles. Une férocité sensuelle se trahit aux appels des bras impérieusement tendus, aux lubriques essors brusques des jambe,—tant qu'enfin, rapide, la nuit tombe, la nuit pleine de soupirs et de cris.—
De telles nuits pourrait renaître le Passé, avec sa sauvagerie féconde, avec ses Dieux réels qui sont nés de telles nuits, avec les justes privilèges de la prostitution sainte et du délire héroïque.
Et j'en crois cette folie religieuse et cette fureur amoureuse: Hina de l'amour et Hina de la mort sont bien la seule et la même Déesse, monstre au mufle de fauve avec des seins de femme.
J'écoute mes pensées, dans la nuit maintenant pleine, maintenant calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout chargé encore d'effluves humains et végétaux. Les fleurs sont mortes, foulées aux pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arôme, ce dictame concerté par la mort et l'amour.
Sans hâte, je regagne ma case. Déjà l'orient se colore, et, là haut, comme une émeraude immense, la Forêt, dans une apothéose verte, brille confusément de tous ses feuillages receleurs d'éternelles clartés, jusqu'à mi-côte de l'Aroraï, la cime nue, solitaire, triste,—où Taaroa veille.