VI
LE DERNIER IMÉNÉ
_A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix, Adressant leurs regards à l'orient des eaux, Dolentes d'avenir et fières d'autrefois, Tandis que leurs amants jouaient sur les roseaux Assemblés du vivo des airs dolents et fiers, Les amantes ont dit l'hymne d'espoir amer.
Quand toutes les chansons seront chantées,
Touts les baisers, bus, déçus tous les voeux,
Quand les jardins clairs de l'Ile enchantée
Ne fleuriront plus parmi nos cheveux,
Quand auront fini l'ombre et la lumière
Sur nos fronts leurs jeux légers et joyeux,
Et quand le dernier avec la dernière
Auront au soleil fermé leurs doux yeux,
Endormis dans la terre maternelle,
Nous ne connaîtrons pas d'autres destins:
Nos corps seront tous confondus en elle,
En elle nos coeurs à jamais éteints.
Mais des ardeurs anciennes de nos âmes
Un vaste foyer s'allumant soudain
Illuminera d'un halo de flammes
La Terre des Dieux, l'Ile des Jardins.
Puis, l'Esprit de la merveille déserte,
Epave d'aurore en la nuit du temps,
L'empoignant par sa chevelure verte,
La lancera dans les cieux éclatants.
Et les cieux loueront la nouvelle étoile
Aux trois feux d'or, d'émeraude et d'azur.
Toutes les ailes et toutes les voiles
S'orienteront à son nimbe pur.
Et longtemps, longtemps l'étoile splendide
Sur les mers où fut Tahiti luira.
Mais sa place, un jour, au ciel sera vide,
Et le monde, qui l'aimait, pleurera.
Alors l'astre, avec un cri de victoire,
Au sommet des cieux prenant son essor,
Eblouira l'infini de sa gloire
Aux trois feux d'azur, d'émeraude et d'or.
—Qui sait, maintenant, où le sort l'entraîne,
Astre errant qu'habite un peuple de morts?
—Va! son but est beau, sa course est certaine,
Car il est guidé par le Forts des Forts!
Car Taaroa, le Maître Sublime,
Gouvernant les bonds de l'astre éperdu,
Est, comme autrefois, assis sur la cime
Où fuma le sang qui lui était dû!
A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix.._