II
Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il jouissait de son congé; tous trois logeaient chez leur mère. Toinette sevra le petit Jacques qui, âgé de seize mois, se portait à merveille.
Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes. Elle daignait s'humaniser pour son frère, voulait le porter, comme une poupée aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'était fait tout un vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations. Une grâce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une coquetterie ingénue, dont les parents s'extasiaient.
Le mois de vacances se passa là, et malgré le repos qu'ils goûtèrent tous, et leur liberté, grâce à la réservée et délicate hospitalité de Mme de Mercy,—Toinette et son mari restaient pourtant soucieux. L'impossibilité de vivre sans dettes à Paris leur était bien démontrée, ou alors c'était une vie étroite, misérable, d'ouvriers. Tout les inquiétait, jusqu'à l'exiguïté de leur appartement. Les enfants y vivraient serrés, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie, avait gardé un teint d'anémie, une pâleur mate.
Si heureusement qu'il se laissât sevrer, Jacques subirait vite l'influence de l'appartement. Et que de difficultés à Paris, où le lait coûtait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de préoccupations. Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus nerveuse. Elle était moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle aussi la vie la modifiait. André le constatait avec plaisir.
Ils envisagèrent dès lors la nécessité d'un parti décisif. Plusieurs se présentaient.
Vivre en province, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils aimaient Paris. Bien qu'ils ne vécussent pas de sa vie bruyante et affairée, ils respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa population. Ils y possédaient une indépendance relative; leur pauvreté y était moins pénible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hiérarchie, selon l'emploi qu'André y tiendrait; puis quelle existence pénible! Cependant ne serait-ce pas plus sage?
Que Mme de Mercy continuât ses sacrifices, impossible! elle était à bout de ressources. Réduite strictement à trois mille francs de rente, elle ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent, à moins qu'ils ne vécussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur médiocrité? Le fils et la mère eurent le courage d'y renoncer. André expia ainsi, tardivement, son désir d'autrefois, son besoin de s'évader de la maison maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa belle-mère, il était trop tard pour tenter la vie commune.
Mais alors n'était-il pas juste, Mme de Mercy s'étant sacrifiée sans réserve, que les parents de Toinette à leur tour aidassent le jeune ménage? C'étaient des négociations à renouer. Depuis quatre ans et demi que leur fille était mariée, les Rosin avaient de moins en moins donné signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les siens, à Châteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir.
Au retour de son voyage, il vint passer une journée à Chartrettes. Il était gêné et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il était en ce moment seul avec André:
—Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouvé Rosin très affaibli, il baisse beaucoup. D'ailleurs, dominé par sa femme, il n'a jamais eu voix au chapitre; elle, est très affectée, à cause de son fils. Il va bien, Alphonse! il dépense de l'argent, où le prend-il? il fait des scandales! La mère est furieuse, mais son amour jaloux s'en accroît. Elle vendra sa dernière chemise pour ce chenapan. N'espérez rien!
—Ah!—fit André avec calme, quoiqu'il sentît bien le coup—et pourtant vous avez parlé?
—Parlé, crié, prié, mais, mon ami, je vais dire le mot terrible: ils ne comprennent pas. Leurs sentiments sont atrophiés. La mère n'a jamais aimé ses filles, elle se soucie bien qu'elles soient malheureuses. En ce moment, inconsciente, elle pousse au mariage de Berthe, et Dieu sait…
—Comment, elle se remarierait?
—Ah! dans de tristes conditions. Depuis son veuvage, elle a toujours été à charge à ses parents; au figuré, car le grand-père payait son entretien. Elle est recherchée depuis quelques semaines par un vieillard riche, très connu dans Châteaulus. Sa famille est peu honorable. C'est un homme usé, flétri par la débauche. Berthe est encore une belle femme. Comment en est-il devenu amoureux? Sans doute par le dégoûtant calcul d'acheter pour rien des plaisirs qui lui reviennent fort cher.
—Et Berthe accepte… cela?
—Eh! mon cher!—dit Crescent avec amertume—le prestige de l'or! Elle sera riche, dominera le vieillard, l'enterrera, n'est-ce pas?
—Et les parents?
—Ravis. Tous, le frère en tête, célèbrent les louanges du vieux, c'est
Alphonse d'ailleurs qui a négocié ce mariage.
—Joli! fit André. Pouah! Et le grand'père Rosin?
—Il attend sa troisième attaque de paralysie, il ne peut remuer le visage ni les mains. Comprend-il? Peut-être, alors il doit bien souffrir.
Il se tut, et il y eut un long silence, comme pour laisser à ces idées pénibles, agitées dans leur cerveau, le temps de se tasser.
—Mais enfin,—dit André,—j'ai donc affaire à une famille exceptionnelle?
—Eh non! La province…
Et Crescent raconta à son ami des histoires effrayantes et grotesques, la légende invraisemblable d'une petite ville mise à nu, de ses habitants dévoilés dans leur bêtise, leur méchanceté, leurs vices.
—Bref, il n'y a rien à espérer d'eux?—dit André.
L'autre haussa les épaules, et soupira.
André mit Toinette au courant, en lui déguisant ce que la vérité avait de trop cruel. La jeune femme pleura. Elle aimait ses parents, après tout. Elle ne les avait pas revus depuis longtemps. Dans l'absence et l'éloignement, un prestige les revêtait. Elle oubliait leurs défauts, parlait avidement de les revoir, enseignait à Marthe leurs noms, et celui de son frère, heureuse quand l'enfant répétait bien: Gui-gui.
Elle se résigna.
Ils s'arrêtèrent alors à l'idée d'habiter la campagne. Toinette s'y était toujours refusée, ce fut elle qui le proposa.
Mélancolique, elle évoquait de laides banlieues, des avenues vides, des terrains vagues ou bien des rues populaires, grouillantes et empestées. Ils pensèrent à l'inévitable Levallois, à Saint-Mandé, aux tramways où l'on s'entasse, et devant lesquels, les jours de fête, on se bouscule un numéro en main, pendant des heures.
Puis la raison, une raison de pauvre, sans fierté et comme amoindrie, faisait valoir l'absence des octrois, le meilleur marché du vin et des denrées.
André avait peine à se résoudre; il demanda:
—Pourquoi ne pas aller loin? là où l'air est plus pur? Avec les chemins de fer et les bateaux, pour un prix fixe, on peut tout aussi facilement aller à Paris. Au lieu d'un appartement, nous pourrions avoir une maison?
Et brusquement décidés, laissant les enfants à la grand'mère, mari et femme se mirent en quête. La ligne de Saint-Lazare était bien fréquentée, desservant beaucoup de petits coins charmants, trop chers peut-être. La gare Montparnasse fut préférée. Clamart parut trop près, Meudon leur plut, mais les belles maisons qu'ils y virent, ainsi qu'à Bellevue, les effrayèrent. Il descendait du train un public de femmes en toilette, de fonctionnaires en redingote.
Ils poussèrent plus loin, vers Sèvres, et là toute la journée cherchèrent. D'abord ils ne virent que des villas trop riches. Puis tout à coup, ils débouchèrent sur une plaine en triangle, où des chevaux paissaient. Plus loin, des enfants se roulaient dans l'herbe. Une avenue descendait obliquement vers le parc de Saint-Cloud.
Cette plaine libre avait quelque chose de naïf, d'invitant.
—Les petits seraient bien là?—dit Toinette.
—J'y pensais.
Sur un coteau plein d'arbres, des maisons s'étageaient. D'abord aucune ne convint. Puis André en vit une, toute petite, à volets fermés et à écriteau.
—Tiens, vois donc!
Et Toinette montra, sur la porte du jardin, un papier déchiré, où était écrit: S'adresser au n° 10.
—Allons demander!
Ils allèrent au 10. Une grosse dame leur dit:
—Nous pouvons visiter. Les propriétaires sont mes amis (elle cita leur nom), vous les connaissez?
—Non!—dit André.
Cela l'étonna beaucoup; comment ne connaissait-on pas ses amis? Elle précisa: de gros commerçants? rue du Sentier? leur fille avait été malade? et l'ignorance persistante d'André lui inspirait de la défiance.
Elle ouvrit la porte. Quelques marches donnaient sur une petite terrasse, en hauteur sur la rue. On monta par un escalier caché par la verdure.
—Le jardin d'abord, n'est-ce pas?
Il n'était pas grand, mais on avait une tonnelle, deux ou trois grands arbres, tout un joli coin frais de feuillage.
Derrière, était un potager, avec des pommes de terre. Le long des allées, mûrissaient des poires et des pommes. La dame désigna un cerisier, un abricotier et deux pruniers. Le long du mur grimpait une vigne.
En haut du jardin, une haie et une petite porte donnaient sur une ruelle.
—La sente des Lilas, en trois minutes, vous êtes au chemin de fer!
Près de la maison, Toinette, en femme pratique, s'écria:
—Tiens! une pompe!
—On a de très bonne eau de citerne.
On visita la cuisine, la salle à manger. Un escalier de bois mena à deux chambres. Le second étage contenait, sous le toit plat, deux petites pièces, dont on ouvrit les fenêtres.
—Ah!… firent à la fois André et Toinette, et ils eurent peine à cacher leur surprise joyeuse.
Une vue immense s'ouvrait devant eux.
En bas, la plaine; et encadrant à droite et à gauche le décor, deux collines boisées: l'une, ancien domaine de maîtresse royale, l'autre, le parc de Saint-Cloud. Entre ces deux portants d'une immense scène de théâtre, se déroulait l'horizon, maisons et arbres, banlieues d'où montaient des fumées d'usine, panorama confus, arrêté par une grande toile de fond, le ciel, sur lequel se détachaient nettement l'Arc de Triomphe et le Trocadéro, tout petits.
Ils se nommaient tout cela, aidés par la dame qui réformait leurs erreurs. Les fournisseurs, assurait-elle, étaient proches. Le parc attendait les enfants, à défaut la plaine ou le jardin. Ils devinaient, à voir passer les gens, une vie simple et libre. L'espace leur emplissait les yeux, l'air les frappait au visage. «Il ferait bon vivre, respirer ici.»
Cependant leur guide les inspectait en dessous, sceptique, ennuyée d'avance de son dérangement inutile. Leur silence paraissait de mauvais augure.
—Nous disons que le loyer?…—demanda André.
—Six cents francs!—dit la grosse dame, en faisant une petite bouche, comme pour diminuer la valeur du chiffre.
—Six cents francs!—s'écria-t-il, ravi du bon marché.
—Mon Dieu!—balbutia-t-elle confuse,—je vous assure, voyez! tout est propre, les papiers sont presque neufs; peut-être obtiendrez-vous une diminution!…
—En ce cas, nous pourrions consentir à un bail,—dit majestueusement
Toinette.
—Peuh!—dit André,—en conscience, la maison ne vaut que cinq cents francs, et encore!…
Huit jours après, le bail était signé à ce prix, pour trois ans.