XII

Depuis quelques jours, Crescent évitait, par délicatesse, André, dont la scrupuleuse amitié voulait rendre des comptes et n'accepter que moitié du prix des leçons.

On le vit pour le baptême, car il fut parrain: attention qui le toucha plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu'à un certain premier mars dont Toinette se souvint toute sa vie.

Crescent la trouva seule; il avait un air mystérieux qui intrigua et émut la jeune femme.

—Vous apportez une bonne nouvelle?

—Bonne, c'est selon, ça dépend d'André.

—Comment?

—Auriez-vous du plaisir à le voir rentrer dans l'Administration?

—Mais…—Toinette devint rouge, sans qu'on sût si c'était de plaisir ou d'humiliation.—Expliquez-vous.

—Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulevé des protestations; l'influence de plusieurs sénateurs et députés a fait déjà réintégrer quelques employés. Le ministère a fait soigneusement reviser le dossier des révoqués, bref, celui d'André est bon, sans grief à sa charge, et à l'heure qu'il est, André est rétabli dans ses fonctions, appointements, etc..—Voici le papier, je m'en suis procuré copie.

—Ah!—dit Toinette songeuse: cette réparation tardive lui faisait sentir plus vivement l'injustice récente.—Le coup a été dur pour lui, on ne s'est pas soucié de savoir s'il aurait du pain; les puissants agissent sans réfléchir assez.

Elle se tut:

—Conseillez-moi?

—Tout dépend d'André. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il continuer à ne demander de ressources qu'à lui-même, qu'à son énergie, je ne pourrais l'en blâmer, d'autre part, c'est chanceux. Préfère-t-il rentrer dans la maison d'où il est sorti, c'est humiliant peut-être, mais il gagnera moins péniblement sa vie, il aura moins d'imprévu.

—Mais, dit Toinette, si un autre ministre?…

—Je ne le crois pas, ces mesures radicales épouvantent les nouveaux venus. Le nôtre est une exception, heureusement. André peut rentrer sans crainte… Ah! je sais bien,—fit-il avec une pause, que l'avenir politique est incertain, mais quoi…—Et brusquement:—Je me sauve!

—Attendez André.

—Peut-être vaut-il mieux que vous lui expliquiez vous-même!…—Toinette comprit la délicatesse de leur ami.

—Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'à lui, qu'à vous…—Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva, laissant sur la table l'arrêté ministériel.

Toinette le relut, le palpa.

C'était une belle feuille double, frappée d'un timbre incrustant le papier; une belle écriture de scribe la paraphait, indifférente.

«On ne doute de rien, pensait-elle. Si André refusait pourtant!»

Quand il rentra, elle dit:

—Quelqu'un est venu te voir. Devine?

—Ah! Qui donc?

—Devine?… Crescent!

—Qu'est-ce qu'il voulait?

—Te montrer quelque chose.

Et Toinette, en hésitant, présenta le papier, qu'André lut attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota pour dissimuler ses impressions.

Il était las de ses leçons et crotté de boue. Son visage trahissait la fatigue et l'écoeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le dîner l'occupa. André, ayant changé de vêtements, jouait dans le cabinet de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais emprisonnée dans un maillot, avait, dans la liberté de la layette anglaise, développé ses petits membres remuants. De jolis rires lui partaient des lèvres, tandis que devant le feu, son père, agenouillé, la chatouillait.

Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant quelles pensées il roulait dans sa tête, elle attendit qu'il levât les yeux.

Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dîner fut silencieux. Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer André à peser tout haut ses doutes et ses résolutions. Il souffrait; elle le voyait à de soudains assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il ferait, elle espérait un avenir meilleur.

Le sommeil d'André fut agité; au matin il s'habilla, se brossa soigneusement, et demanda que le déjeuner fût avancé.

—Où vas-tu donc?—fit Toinette avec vivacité.

—Au bureau,—répondit-il.

Cette placidité apparente émut et déconcerta la jeune femme. Il y avait beaucoup de résignation dans ce ton simple. André apprenait quelque chose aux épreuves de la vie.

Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs, serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, épousseta son pupitre et demanda de la besogne.

Malurus ne put se décider tout de suite à lui en donner. Il le regardait avec étonnement et malaise comme s'il n'eût jamais cru le revoir. Alors aussi André fut frappé de la mauvaise mine du commis: il s'était voûté, cassé, son oeil se brouillait davantage, ses vêtements noirs étaient aussi plus piteux, comme si, frappé par le désarroi soudain de l'Administration, il avait crû sa dernière heure arrivée. Sa toux sonna plus fêlée encore.

—Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grâce à Dieu, il n'en manque pas, j'ai été très accablé, monsieur, pendant votre absence. Et son regard semblait lancer un reproche, comme si André se fût prélassé en congé.—Voici donc du travail!

On eût cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il apporta quelques expéditions.

«Allons, pensait André, rien n'a changé.»

Et il se remit à son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer à
Crescent les leçons si généreusement prêtées.

* * * * *

La vie reprit, monotone, réglée. Du moins André ne s'excédait plus de fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'était un surplus pour le ménage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de trois cents francs.

Ils continuèrent à se passer de bonne. Une vieille femme de ménage seulement venait pendant deux heures le matin.

Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fêter le troisième anniversaire de leur mariage. Ce fut un dîner d'amis. Le lendemain, ils en regrettèrent la dépense. Dans les fausses pauvretés, les plaisirs du coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit.

Ils ne parlèrent bientôt plus du ministère; c'était la sécurité, faute de mieux ils s'y résignaient.

André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur, l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée.

Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes, élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des idées personnelles et originales.

Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu, gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie.

Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant.

Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.

À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques, et sa laideur falote d'homme sans âge.

Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!» n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps et l'âme.

Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence pareille?».

À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.

André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point.

La sonnette électrique vibrait impérieusement.

—Malurus, on sonne!

Le vieux restait immobile, André cria:

—Malurus!

Pas de réponse.

—Est-ce qu'il dort? ce serait la première fois.

Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha.

Le bras s'abattit roide, la tête choqua la table, avec un bruit sourd.

André devint pâle, crut à un évanouissement, releva Malurus par les épaules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tête se rabattit en arrière, montrant un cou saillant, une bouche grande ouverte, des narines noires et, dans la lividité du visage, l'épouvantable regard mort des prunelles.

André cria, appela au secours.

On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut, malgré le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers.

La pièce où habitait André lui sembla insupportable; qu'on lui mit un compagnon, cela lui paraissait également pénible.

Par bonheur, il obtint d'être placé seul, dans un sombre petit réduit, donnant sur une cour étroite et vitrée. Le relent des cabinets voisins rendait l'endroit plus malsain encore.

Du moins André y était seul. Et il ne voyait plus le grand mur.

Après six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne présageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un supplice.

On ne le dérangeait guère. Il avait à l'ancienneté acquis le droit d'être tranquille. Il était exact aux heures et au travail. On l'oublia.

L'hiver, il avait trop chaud, étouffait, se préservait mal du feu par un grand paravent verdâtre; l'été, il suffoquait. Par la porte et la fenêtre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient presque toute la place. Sur la cheminée, il y avait une cuvette, dans la cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva André, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau.

Il tâcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre là des années.

TROISIÈME PARTIE

I

Une fois par mois, les de Mercy allaient à Chartrettes voir le petit Jacques. D'un de ces voyages, André garda un pénétrant souvenir, plein de douceur et de mélancolie.

Le printemps était revenu.

Descendu à la gare, seul, le matin, André suivait la grand'route ensoleillée. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arôme étrange. Les arbres, sous la feuillée neuve, d'un vert pâle, dressaient leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson, découpaient, palpitantes sur l'azur clair, leur délicieuse verdure d'or. Et ce feuillage enfant avait l'humidité d'une couleur fraîche, prête à rester aux doigts.

Dans les fossés, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arrivé au pont, André s'arrêta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de soleil. À un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en écailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible, s'évaporait sur la cime des bois, et à la mélancolie d'une heure sonnée, égrenée par un cadran d'église, répondait, très faible, un écho de sonnailles, agitées par des bêtes que l'on ne voyait pas.

André remonta la Seine en côtoyant la berge haute. De grandes herbes embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de l'eau, étincelait dans un éclair. Les champs, pleins de rosée, s'étendaient à perte de vue, bruns ou verts. La terre était pleine de promesses; des carrés de blé, à tige courte, montaient.

Le coeur d'André se dilata. Il se grisait d'air et de lumière. Par un égoïsme involontaire, il se réjouissait d'être seul. Il oubliait bien des soucis, des petites douleurs, un terre à terre mesquin et trivial. Il ne pensait à rien, sentait l'odeur des herbes, respirait à pleins poumons.

Bientôt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva à l'entrée du village et s'arrêta à une petite maison de peu d'apparence.

Un voile de dentelle sur la tête, une femme en vieille robe de chambre, courbée sur les fleurs d'un étroit jardin, arrachait, avec un sarcloir, les mauvaises herbes. André reconnut sa mère.

Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blême. Elle semblait si calme, si résignée, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle aurait une grosse émotion et cette surprise lui ferait mal. Tout à coup des suggestions folles lui traversèrent l'esprit; pour la première fois des idées de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui tordit le coeur; il poussa un cri:

—Maman!

Elle se retourna, comme si on l'eût frappée:

—Toi!…—Et elle courut à lui, bouleversée de joie, de surprise.—Tu vas bien? Et Marthe? Et… ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami!

Dans la cuisine, la vieille bonne sourit à André.

—Mon Dieu! y aura-t-il de quoi déjeuner? dit Mme de Mercy.

—Eh oui! eh oui!—bougonna Odile enchantée.

La fenêtre de la chambre, au premier, regardait les champs, par delà la rivière, les bois. André fut frappé, plus qu'à l'ordinaire, de la nudité de la pièce. Un paravent peint masquait le foyer; sur la cheminée reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous verre, dormait, arrêtée. Un petit lit très simple occupait un des côtés de la pièce, un fauteuil était près d'une table portant une écritoire et quelques livres familiers. Le papier de tenture, à fleurs bleues, se déchirait par places, sur le plâtre du mur.

Le parquet de bois blanc était propre, mais de tous les meubles paysans et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. André rechercha des objets délicats dont sa mère se servait à Paris; elle les y avait laissés. C'était une privation pour elle, mais son mobilier si ancien, si ruiné, serait plus en sûreté au Garde-meuble, que heurté en des déménagements provisoires.

Ce déjeuner fut intime et cordial, parce que André et sa mère évitèrent de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy était heureuse; il lui semblait qu'André lui revenait, était garçon, lui appartenait. Mais aussitôt on parlait du petit Jacques, et reprise du bonheur d'être grand'mère, elle s'écriait:

—Tu vas le voir, on l'apportera après le déjeuner, il est si gentil, si tu savais, il rit, m'appelle «gand'mèe», crois tu? à son âge?…

Et André souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot résonnait à son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui réaliserait les ambitions paternelles, qui… Pauvre être encore, petite chair débile!

—Et il est fort! colère! il faut faire tout ce qu'il veut!

Le père souriait, fier que son fils eût déjà une volonté.

—Allons le voir!—dit-elle impatiente, et lisant le même désir dans les yeux d'André.

Dans la rue une douce paix régnait. Des chiens dormaient au soleil. Les portes de bois étaient closes, le village semblait désert. Quelquefois un rideau se soulevait; on distinguait un visage indécis, deux yeux curieux. Sur un banc, à l'ombre, un vieux tout cassé, regardait sans voir le clocher de l'église, marquant une heure.

Mme de Mercy poussa une porte à claire-voie, entra dans une cour. Près d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux coqs, la tête en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait le cou et le corps à demi plumés par son rival. Dans l'encadrement d'une porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux.

C'était la mère de la nourrice; on la salua. Placide, elle les introduisit dans une salle basse, carrelée; une grande horloge à poids et à balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-père, un vieil homme déjeté comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa barbe frisée, couleur de mousse roussie.

La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'éveiller, il riait. André, doucement, délicatement le prit, sans que Jacques pleurât. Les paysans s'extasièrent sur la ressemblance. Était-ce vrai? Il chercha sur la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-même. Et ce qu'il éprouvait était amer et doux.

On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient pêle-mêle avec les choux et toutes sortes de légumes. Les roses n'avaient pas encore fleuri. Mais les pêchers et les abricotiers étaient en fleur, roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les pétales, comme une neige parfumée, tombaient sur André et l'enfant. Mme de Mercy se taisait. La nourrice récoltait sur la haie des pièces de lessive qui avaient séché; au bout d'une heure, Jacques ayant pleuré, elle lui donna à téter.

L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre en lui, gonfler sa petite poitrine.

—Il boit bien!—dit Mme de Mercy avec admiration.

—Oh! il boit!—reprit la nourrice avec énergie, comme si on eût pu en douter.

-Il boit!—faisait André en hochant la tête d'un air béat.

Le temps passa trop vite. André embrassa l'enfant et prit congé. Les vieux parents firent un mouvement.

—Va devant!—dit Mme de Mercy.

Il l'attendit dehors, un instant.

—Eh bien?

—Rien! rien!—dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu, réclamaient des compléments en nature.

De nouveau, ils se retrouvèrent dans la petite chambre de Mme de Mercy; l'heure de partir était venue.

Déjà!

Le ciel était aussi bleu, le soleil aussi beau, et André se sentait triste, profondément triste.

Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dépaysement de la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la simplicité du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entières. Et du passé se levaient tous les dévoûments, tous les héroïsmes maternels; ils pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mère morte, il ne serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de ce qu'elle avait fait pour lui.

Il craignit qu'elle ne le devinât; aussi se détournait-il vers la fenêtre. Il pensa:

«Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le dévoûment ne se paye pas à qui en fait preuve, mais à ceux qui en ont besoin à leur tour. La loi du devoir se transmet de père en fils, et c'est ainsi que je paierai ma dette.»

Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'eût plus rien d'amer. Sa mère n'était-elle pas résignée? Lui de même devait l'être, et les enfants, en grandissant, bénéficieraient de leur mutuel amour.

—Adieu, mère, il est temps.

—Je vais t'accompagner un peu.

Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant, et Mme de Mercy fatiguée s'arrêta.

Ils se dirent adieu.

Longtemps, en se retournant, André l'aperçut, immobile dans la poussière, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le pont, il ne la vit plus. Alors, il hâta le pas, sans regarder autour de lui.