IV

Le couvent où Mme de Mercy se retira et prit pension, quelques mois après l'installation de ses enfants à la campagne, était une maison triste, aux murs blafards, proche l'Observatoire. La grand'porte en fer, surmontée d'un linteau de pierre orné d'une croix, était toujours close.

Une soeur tourière introduisait les visiteurs dans le parloir, puis d'escaliers en corridors, les conduisait au petit logement de Mme de Mercy: une grande chambre à coucher et un petit salon. Les fenêtres se fermaient sur la rue silencieuse. Une chambre assez éloignée servait à la vieille Odile.

Des soeurs converses apportaient les plats de la cuisine.

Rien ne troublait le recueillement de la maison, que la cloche sonnant les offices ou tintant des appels pour les soeurs. L'aumônier plut à Mme de Mercy; ancien officier noble, il avait, dans des circonstances cruelles, perdu sa femme et ses enfants. Plus rien ne le rattachant au monde, il s'était donné à Dieu.

Les premiers temps, la tristesse du couvent pesa sur elle. Plus que jamais, elle se sentait seule. Quelques entretiens avec les soeurs, la conversation de l'aumônier, la lecture de quelques livres pieux bornèrent sa vie. Peu à peu la religion prit et absorba son âme délaissée, son coeur meurtri. Elle pensa à son salut. De ce jour elle souffrit moins, s'humilia et, par amour et sacrifice, s'offrit au Seigneur comme elle s'était donnée à son fils, comme elle se serait donnée, mieux comprise, à sa belle-fille aussi.

Elle devint plus calme et regretta moins un passé sur lequel elle ne pouvait rien. Ce qui la tirait de son demi-repos religieux, c'étaient les visites d'André, surtout quand il amenait la petite Marthe.

Alors l'amour maternel la ressaisissait tout entière, et elle avait des heures dont elle gardait des souvenirs de joie ineffables, puérils et attendrissants.

Toinette et André s'accoutumaient à leur nouvelle vie.

L'hiver leur parut dur.

La campagne, si remplie l'été, se dépeuplait l'automne. Le parc, solennel et vide, n'avait plus d'amoureux errant à l'écart, de familles mangeant sur l'herbe. Les maisons, avec leurs volets clos, leurs tonnelles de lattes vertes, inspiraient la tristesse. Vinrent les brouillards, la pluie, enfin la neige.

Calfeutrés dans leur petite maison, les de Mercy essuyaient aux vitres la buée, et regardaient au loin la plaine détrempée d'eau ou toute gelée. La neige épaisse stationnait longtemps sans fondre; à peine y avait-il des sentiers frayés.

C'était une solitude absolue, inconnue encore pour Toinette, qui la subissait en souffrant. Toutefois, elle se plaignait moins. Sa petite maison, les soins du ménage, ses enfants l'occupaient, et André constata qu'elle y prenait goût. Une petite bonne, nommée Félicie, les aidait, secondée le samedi par sa mère; c'étaient alors de grands nettoyages. Toinette se mêlait de cuisine, surveillait tous les apprêts, et le soir, les enfants endormis, elle cousait sous la lampe, enfilant l'aiguille au bout de ses doigts fins.

À quoi pensait-elle, durant ces longs silences? André cherchait à les interpréter et à lire dans l'esprit de sa femme.

Maintenant qu'ils étaient plus seuls encore, livrés à eux-mêmes, il espérait qu'une révolution se ferait en Toinette. Faible et tendre, moins tiraillé dans ses sentiments depuis l'absence de sa mère, aimant et ayant besoin d'être aimé, il cherchait à sa femme des qualités. Il voulait s'expliquer pourquoi elle n'avait su comprendre ni aimer Mme de Mercy. Il y cherchait sinon des excuses, du moins une explication satisfaisante.

Lui ayant offert de l'épouser, elle, ignorante de la vie, avait accepté, se fiant à lui. Comment eût-elle pu supposer qu'il se mariait imprudemment, avec des ressources insuffisantes? Sans doute, elle avait vite souffert dans son amour-propre, son orgueil provincial. Les sacrifices de Mme de Mercy pour le ménage ne lui avaient point inspiré de reconnaissance, mais de l'humiliation: ils étaient pour André, non pour elle, en somme. Et peu à peu, les légers torts de sa belle-mère l'avaient indisposée.

C'était cela, il le devinait.

Mais alors quelle dureté, quelle sécheresse chez une si jeune femme. Quoi! ne savoir accepter ce qui était donné de si grand coeur! ne pouvoir supporter de légers conseils, d'amicales observations, toute une bienveillance insidieuse, mais au fond si maternelle!

«Ah! par égard pour lui, n'eût-elle pas dû être meilleure, plus patiente? Car enfin ne devinait-elle pas combien il en souffrait?…»

Il la regardait; les enfants, Marthe dans son petit lit, Jacques dans son berceau, faisaient entendre leur respiration égale, et la mère, parfois, levant les yeux, pensive, les écoutait.

«Enfin Toinette était sa femme, et la mère de ces petits-là!» À cette pensée, le coeur du pauvre homme s'amollissait. Il les aimait, eux trois, d'une affection glissée peu à peu en lui, invétérée maintenant, comme une habitude qu'on ne peut arracher, sans en mourir. Il s'accusait:

«C'est moi qui ai eu tous les torts. C'était à moi à connaître la vie, à apporter à Toinette l'aisance et le luxe qu'elle aimait. J'étais un fou, un enfant alors, maintenant j'ai vieilli. Me voici plus raisonnable.

«Mais elle? sera-t-elle sage, comprendra-t-elle les nécessités de la vie, renoncera-t-elle au bonheur impossible qu'elle rêve peut-être, se résignera-t-elle à tirer de l'existence tout le bien qu'elle contient. N'aurons-nous plus de batailles?»

Et il se penchait pour la mieux voir.

La tête baissée elle tirait patiemment l'aiguille, d'un mouvement sec et long; par moment sa respiration plus forte soulevait son corsage. Elle avait les lèvres fermées, obstinément, et un pli au front se dessinait, comme une barre d'entêtement et d'orgueil. Sa figure ovale était un peu triste.

«Pauvre enfant, pensait-il, elle ne me demandait pas, elle m'ignorait, c'est moi qui ai été la chercher, l'épouser. Puisse-t-elle être heureuse!»

Heureuse, Toinette eût pu l'être; son mari l'aimait, après tout.

Mais, fidèle à André, elle ne lui savait pas autrement gré de sa fidélité à lui. D'ailleurs raisonnait-elle comme lui? Non, elle était d'instinct et sentait. Elle ne s'expliquait pas en vertu de quoi elle agissait. Souvent, lui ayant fait de la peine, elle en souffrait, mais, pour rien au monde elle ne lui eût demandé pardon, ou ne se fût privée de recommencer. Le raisonnement même, ni le sentiment n'avaient de prise sur elle. André lui criait-il: «Je souffre, tu as tort de me faire du mal», cela la troublait, mais sa conscience ne lui reprochait rien. Elle se sentait instable, rêveuse, passionnée. Des entraînements subits, des révoltes sans cause soulevaient son coeur. Le soleil, la pluie, les accidents, jusqu'aux plus petits faits l'énervaient ou l'exaltaient: c'étaient en elle comme de grands mouvements, stériles.

Cependant elle avait des qualités: un sens pratique, une franchise qui la rendait brutale plutôt qu'hypocrite; sa réserve même, ses silences étaient souvent comme une pudeur. Elle aimait André, certainement, comme elle aimait ses enfants. C'étaient des êtres, des choses lui appartenant, qui gravitaient autour d'elle.

Elle n'éprouvait pas le besoin de se donner toute, de s'assimiler à un homme, de vivre en lui, pour lui.

Certains côtés d'esprit d'André la déroutaient. Elle ne s'expliquait pas plus son mari, que lui-même ne la comprenait.

Souvent Toinette parlait, et dans le sourire d'André, ou l'ironie amicale de son regard, elle devinait qu'il ne pensait pas comme elle, et cela l'agaçait, la rendait injuste.

Et que de fois, parlant à sa femme de l'avenir, ou lui exposant une façon de voir, lui indiquant tendrement sa volonté, André se disait, en la voyant distraite: «Elle ne comprend pas, cela n'entre pas, ne peut pas entrer dans sa tête.»

Tous deux avaient raison, mais leurs griefs ne tenaient point, car la promiscuité de la vie de tous les jours, de tous les instants, les rapprochait quand même; vivant ainsi mêlés, ils ne pouvaient que se haïr ou s'aimer bien. Ils ne se haïssaient pas.

L'hiver ne finissait point. Tous les matins, André sorti vers neuf heures et demie de la maison, après un déjeuner rapide, descendait le jardin, et traversait la plaine tantôt gelée ou couverte de neige, trop souvent défoncée par les pluies, transformée en bourbier.

Il relevait le bas de son pantalon, marchant avec des précautions risibles. Parfois une petite voiture de maître, attelée d'un petit cheval, emportait au trot un grand domestique au marché; la boue rejaillissait, et le drôle avait l'air heureux.

André descendait la grand'rue, jusqu'à la Seine, toute froide, à reflets jaunâtres. Sur le ponton, où soufflait une bise aigre, il regardait une île où frissonnaient en été des bouleaux et des saules; toute nue, elle dressait ses squelettes d'arbres; au loin, dans le décor rétréci de Saint-Cloud, le bateau venait, tout petit et peu à peu grossissant.

Dedans régnait une chaleur pesante, plus pénible les jours de pluie. C'était toujours le même public, un soldat ou un prêtre, une bonne femme avec de gros paniers, des employés, quelques femmes seules, des mères avec des enfants remuants qui aplatissaient leur petit nez aux vitres.

Puis il descendait et gagnait vite son bureau au ministère.

La petite pièce sombre, entre ses casiers de cartons poudreux, exhalait une tristesse indéfinissable. À deux heures, André demandait la lampe. Et avec un rétrécissement d'idées, un besoin lâche de se blottir, son travail fini, il s'asseyait devant les braises, à tisonner et à rêvasser comme un vieux.

Presque personne ne venait le déranger, comme si, à la longue, il avait conquis le droit de vivre dans son coin, délaissé.

Bien des souvenirs lui revenaient, à ces heures crépusculaires, silencieuses: toute sa vie d'employé repassait devant ses yeux. Son entrée à vingt ans, et depuis huit ans les jours innombrables qui s'étaient écoulés, la besogne de copiste toujours la même. Si indécise, si peu caractéristique cette existence, qu'André ne parvenait pas à fixer les traits même des gens qu'il voyait ordinairement. Aucune parole n'en sortait que des phrases verbeuses, tristes comme la pluie. Depuis huit ans rien n'était advenu, sinon le déménagement d'une pièce dans l'autre, l'enlèvement, chaque jour, d'une feuille du calendrier, et la mort de Malurus, dont la face se détachait énigmatique dans le passé.

L'avenir? Il serait pareil, écoulé aux mêmes jours, aux mêmes heures. Et l'âge venu, l'intelligence s'atrophierait. Après les malheurs inévitables de la vie, les grandes déceptions, il marierait ses filles à quelque rédacteur laborieux, ou elles vieilliraient dans un froid célibat. Lui-même peu à peu deviendrait un employé ventru, ou trop maigre, une silhouette falote et ridicule.

Était-ce possible?

Il ne pouvait répondre. De quel autre côté se retourner? Quel emploi trouver? Comment quitter, même pour un jour, son bureau, son salaire?

Sa vie était manquée; il était trop tard pour la refaire.

À cela près, mon Dieu! les enfants ne donnaient-ils pas des joies? Sa femme ne lui était-elle pas fidèle? Tous les soirs, en rentrant, après avoir pataugé dans la boue, le coeur navré de mélancolie, ne trouvait-il pas sa petite maison, dont les vitres au loin brillaient, éclatantes? La cheminée était pleine de braises et le dîner apparaissait, cuit à point sur la table, au tumulte joyeux des enfants?

Presque toujours on peut choisir son bonheur. André avait choisi. Pourquoi se plaindre? Aux autres l'ambition, l'intrigue, la débauche, les aventures. Jeune homme, il avait repoussé cela, et voulu autre chose. Il l'avait, cet «autre chose». Tant pis pour lui, si cela ne comblait pas son coeur.