V
Le printemps vint, qui lui apporta les bourdonnements de tête, la nostalgie des voyages, et aussi les délicieuses promenades, à travers les taillis jeunes éclaboussés de soleil, et les sous-bois humides exhalant l'odeur des champignons. Il fut plus gai. Depuis qu'il habitait la campagne, ses soucis d'argent étaient moindres; on liait presque les deux bouts. Mais on se privait, lui, de camaraderies, de dîners en ville; Toinette, de robes neuves, de chapeaux. Il en avait pris son parti, mais elle, souffrait vraiment, et faisait un sacrifice méritoire. Quand ils allaient au parc, par les allées solitaires sous les arbres rajeunis, elle se retournait parfois, entendant un pas, craignant qu'on ne regardât sa robe fatiguée.
Les enfants étaient encore petits; si petits et si charmants. Marthe avait deux ans et demi. Vêtue de rouge avec un grand chapeau de paille, sous ses cheveux d'un blond foncé, elle montrait une figure d'un blanc de lait, des yeux bleu-pensée, une petite bouche ouverte sur des dents pointues. Une vie précoce couvait en elle. Aux vivacités passionnées de la mère, elle joignait des silences rêveurs et pensifs du père. Câline et colère, avec un grand front développé et des mains mignonnes, elle frôlait tour à tour les mains caressantes, ou frappait les choses hostiles. Des mots estropiés, gentiment dits, lui faisaient un répertoire enfantin, et à chaque impression nouvelle, un mot, un rire, on voyait dans l'iris des grands yeux sombres, la prunelle tressaillir, changer de couleur, et la nerveuse enfant frémir toute, comme une sensitive effleurée.
André l'adorait; elle était si femme, avait de si beaux petits regards, tressaillait si joliment au moindre reproche. Il évitait de la regarder trop: ce regard d'enfant parfois le gênait, comme si elle eût pu lire en lui des pensées au-dessus de son âge. Sa paternité était délicate, tendre et inquiète, comme la petite fille elle-même.
Pour son fils, un moutard trapu, au nez impérieux et aux cris sauvages, il l'aimait autrement, ne craignait point de le faire taire, se promettait de le mater, de le diriger. Son orgueil était satisfait; il en ferait un homme.
Puis André souriait, retombait de ses rêves et, regardant jouer les pauvres petits, il accusait le temps, qui ne les faisait pas grandir plus vite.
Toinette les gardait de préférence, assise sur la terrasse en bas du jardin. Tandis qu'ils s'amusaient avec du gravier ou, juchés sur une chaise, regardaient dans la plaine courir un cheval ou un chien, leur mère, habillée comme pour sortir, des gants de Suède aux mains, un ruban dans les cheveux, examinait les passants, s'intéressait à eux.
Parfois elle amusait les enfants, les élevait dans ses bras avec une tendresse extraordinaire; plus souvent, elle les grondait, excédée de leurs cris ou de leurs mouvements. Elle bâillait, regardait au loin Paris, ou, longtemps rêveuse, elle suivait de l'oeil un officier à cheval, regagnant au petit trot une caserne d'où partaient des appels de trompette.
Elle lisait des romans: des hommes distingués, beaux comme des ténors d'opéra-comique, y enlevaient des femmes du monde, sphinx incompris, et étaient tués par des maris vulgaires. André, en revenant le soir pensait: «C'est pour moi qu'elle est là.»
De loin, la robe de Marthe lui semblait un coquelicot, celle de Jacques un point blanc. Toinette n'allait point à sa rencontre. Elle l'interrogeait, curieuse, le forçait à détailler sa journée. Et comme rien ne s'y passait, l'imagination de la jeune femme tournait à vide, comme une meule sans grains.
Des vols commis dans le voisinage décidèrent André à accepter un chien offert par un jardinier. Tob était fils d'une épagneule et d'un chien de garde. Tout petit, il jappait en remuant la queue, il suivait les enfants et les léchait. Il grandit vite, devint larron et aboya de toutes ses forces. Pour les enfants, il restait bon, se laissait tirer les oreilles, fermer les yeux. Il grattait dans le jardin; Toinette ne se plaignait pas trop.
Plus tard, une chatte perdue, toute noire avec des yeux verts lumineux, venant quotidiennement errer dans le jardin, André l'adopta, et comme elle avait de longs poils d'essuie-plume, on la nomma: Plume.
Au bout de quelques jours, Tob et Plume s'entendirent.
Une fois, Toinette à son poste d'observation, rappelait le chien, évadé dans la plaine, où il gambadait follement, quand le bruit d'une petite voiture lui fit tourner la tête. Un gentleman tenant les rênes, pincé dans une redingote et coiffé d'un chapeau gris, levait les yeux sur elle, la regardait fixement. Toinette se rassit, troublée. Ce regard, qui tenait à la fois du maquignon et du viveur, était amical et insolent. Toinette se promit de ne pas se tenir là, le lendemain. Elle y vint; mais la petite voiture ne passa plus.
Un jour, des propos tenus par une couturière à la journée, détachaient subitement la pensée de Toinette du gentleman correct.
Pendant quelque temps elle alla au bateau le soir avec les enfants, attendre André. Il prenait le petit Jacques dans ses bras; on s'en revenait doucement. Toinette se faisait tendre, plus câline, comme si, par une compensation bien féminine, elle s'accusait d'avoir pensé, si peu que ce fût, à un autre.
André, touché de cette affection, y répondit avec le besoin d'aimer et d'être aimé qui dormait en lui.
Bientôt Toinette craignit de devenir mère. Alors tandis qu'ils doutaient, n'osant, quel que fût le résultat prochain, se réjouir ou s'affliger, André éprouva un haut-le-coeur, une indignation.
«Quoi, leur vie précaire les réduisait à considérer comme un accident, un malheur, cette probabilité douce, ce bonheur, l'espoir d'un enfant? Ah! qu'il naquît seulement, bienvenu serait-il, ce pauvre fruit d'un amour de pauvres!»
Puis lui revenaient en mémoire la naissance de sa petite fille, sa maladie et celle de la mère, les brèches d'argent, les mémoires de médecin, de garde et de pharmacien; puis la seconde naissance, non moins ruineuse; et tout ce que coûtaient les enfants, de plus en plus, en grandissant.
Mais quand la froide raison avait dit cela à André, une révolte lui faisait souhaiter que Toinette, coûte que coûte, fût mère. Elle ne devait pas l'être; alors, tel est le coeur humain, il s'en réjouit avec elle, tristement.
Les Crescent avaient quitté Paris depuis six mois, réglé toutes leurs affaires, accordé une pension honorable à la marâtre, malgré ses torts. Séduits par la grande maison du mort, la Meulière, et le bois et les terres environnants, ils s'y installèrent, satisfaisant là le rêve de repos de toute leur vie. Lui, à cinquante ans passés, était las de se lever le matin à cinq heures, de partager sa vie entre le ministère et les leçons. Ils se reposèrent. Crescent écrivait souvent; c'est par lui qu'André était tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin.
Le mariage de Berthe était presque conclu: il se fit. Crescent fut témoin, il écrivit les détails, mais avec une réserve qui forçait André de lire entre les lignes. Berthe engraissée était devenue très provinciale. Le triste vieillard, son mari, était au comble du bonheur, mais maladif, soufflé de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche. Amen!
«Je vois de temps à autre le grand'père Rosin, écrivait Crescent dans une dernière lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il paraît comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralysée, ont gardé une expression lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai à ce sujet des choses bien singulières à vous dire de vive voix.
Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je suis plus fatigué et que, le croiriez-vous, je m'ennuie même un peu? Je vais m'occuper de gérer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit. Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La fortune ne l'a pas changée: elle ne s'habille pas de la journée, et en simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite partie du jardin, et fait elle-même ses confitures. Nous en envoyons sept à huit pots à Marthe et à Jacques.»