IX

Sautant de wagon, André tomba dans les bras de Crescent, qui le mena chez son père.

—Tout va bien, répondait-il, j'ai sondé les parents. Quoique leur fille soit un peu jeune, ils consentiraient à un bon mariage. Nous irons dans la journée leur rendre visite.

—Et… se doute-t-elle?

—Ah! sait-on jamais? avec les jeunes filles…

Le long des vieilles rues cahoteuses, pavées de cailloux pointus, André, frappé de la vie morte de Châteaulus, éprouvait un indéfinissable malaise.

Loin de Paris, agissant si singulièrement, et entré dans l'inconnu, il s'étonnait, doutant de son identité, se demandant s'il rêvait et si c'était bien lui, André de Mercy, qui volontairement venait échouer en ce coin, pour y chercher un bonheur étroit et un amour de province. Puis il se troublait, pensant:

«Elle vit donc ici! Dans laquelle de ces maisons? Peut-être vais-je la rencontrer tout à coup. Qu'éprouverai-je alors? Et sera-t-elle conforme à mon idéal?»

Cela surtout l'inquiétait; car André, comme chacun, portait en lui l'image d'une femme imaginaire. Cet idéal, fait ordinairement de réminiscences de tableaux, de statues, de beaux vers, de souvenirs et de rêves, s'incarnait pour lui dans l'évocation d'une grande jeune femme blonde, à la voix musicale et câline; vision si précise, que peintre il en eût fixé immédiatement les traits. Il savait quel esprit elle avait, quels défauts même, ses gestes habituels et tous ses charmes.

Sans doute, en voyant pour la première fois le petit portrait de Toinette, avait-il trouvé qu'elle différait de son rêve, mais non absolument. Et peu à peu, sans qu'il s'en doutât, son idéal blond, blanc et vaporeux, s'était modelé, conformé aux traits vagues et indécis de la photographie. Mais était-elle ressemblante?—Non, disait les Crescent. Et il craignait que la jeune fille ne lui plût pas.

La journée lui parut éternelle. Ne sachant comment tromper son impatience, il écrivit à sa mère quatre pages d'aveux et de tendresses; jamais il ne s'était montré si expansif et si confiant. Mais cette lettre, qui l'eût ravie, il ne l'envoya point, par une pudeur bizarre.

Enfin vers quatre heures, Crescent, qui le remorquait, s'arrêta et sonna à la porte d'une maison blanche. Un petit chien aboya. Une servante ouvrit. Et ils passèrent d'un couloir obscur et frais à une grande pièce claire. Là, trois femmes qui cousaient se levèrent, saluant Crescent et regardant avec curiosité l'inconnu.

D'abord André ne vit rien, qu'une taille de jeune fille et un visage rose; puis ayant rapidement dévisagé la mère, une femme sèche et brune, et la soeur aînée, assez belle personne en deuil, il ramena les yeux, invinciblement, sur Antoinette Rosin.

Elle ne ressemblait pas à sa photographie!

Elle ne ressemblait pas davantage à l'idéal d'André!

Il se fit alors comme un silence, dans les sentiments tumultueux qui l'agitaient; et détournant la tête, il se mêla à la conversation, tâcha de deviner l'âme et l'esprit de ces gens, qui joueraient, s'il se décidait, un si grand rôle dans sa vie. Et du coin de l'oeil, il observait la jeune fille. Ingénue, elle souriait à Crescent, et regardait, sans savoir ni pressentir rien, André, à la dérobée.

«Elle me trouve laid, absurde!» pensa-t-il, soudain gêné, et il essaya de sourire, d'être spirituel; mais un malaise l'oppressait, de s'agiter ainsi sous les yeux de cette enfant, qu'il n'avait encore pu contempler en face, deux minutes. Il se retenait de crier aux parents: «Allez-vous en donc! Ce n'est pas pour vous que j'ai fait ce voyage. Laissez-moi lui parler, lui plaire!»

—Toinette, dit Mme Rosin, sers à ces messieurs des rafraîchissements.

Aidée de sa soeur, elle tira d'un placard, de la chartreuse et de l'anisette, courut emplir une carafe à la fontaine.

Les regardant aller et venir, André trouva que l'aînée, Mme Berthe était belle, et que Toinette était jolie. La jeune veuve avait un port fier et un air de femme faite. Sa soeur séduisait par sa fraîche jeunesse, sa santé, ses mains un peu rouges, sa robe qui l'habillait mal.

Et André ne pensait plus au choc éprouvé à première vue, se disait: «Il faut voir, réfléchir!»—En même temps, il sentait que c'était inutile, tout vu et tout réfléchi déjà, qu'il s'habituerait vite, qu'elle lui plaisait enfin. Seulement, qu'il y avait loin entre la jeune femme blonde et séraphique de son rêve, et cette fraîcheur paysanne, cette ingénuité provinciale!

Tandis que sa soeur offrait un verre à Crescent, elle-même en présenta un à André. Droite devant lui, avec un sourire, elle lui entrait dans les yeux un beau regard franc, coulé par deux yeux bruns. Sa gorge bien faite se soulevait légèrement. Elle avait tant de bonne grâce simple, qu'il faillit la serrer entre ses bras, pour un baiser de fiançailles. Il prit le verre, gauchement.

Déjà il ne pouvait plus, qu'à grand'peine, détacher ses regards d'elle; mais Crescent bientôt se levait et l'arrachait à ses premières impressions. On les invita à diner pour le lendemain.

Dans la rue, André marcha, rêveur, confus de n'avoir pas trouvé une parole.

—Eh bien? dit son compagnon.

André le regarda, sourit et ne répondit pas.

Ils visitèrent l'église, quelques monuments. Crescent, érudit, donnait des renseignements, que l'autre distrait, n'écoutait pas. Il songeait à Toinette.

Il dormit mal et fit des rêves saugrenus.

Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle était laide. Derrière les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient l'espionnage. Il devinait sa présence, sa visite chez les Rosin commentées. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur ou l'envie. Il était l'étranger, l'ennemi. Il voyait défiler des dévotes; un livre de messe à la main, elles lui glissaient de côté un regard renchéri. Les chiens grognaient à son passage. Des gamins sortant de l'école, le regardèrent avec impudence. Il se mira dans une glace, craignant que quelque chose en lui fût ridicule. Un gros homme, sur le trottoir, s'arrêta, les yeux écarquillés. Et trois vieillards qui gagnaient ensemble, péniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou, pour le voir, comme de vieux perroquets.

La journée s'écoula avec une lenteur intolérable.

Tout à coup, André qui se tenait à la fenêtre de sa chambre, vît passer Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un très malhonnête homme l'avait épousée, rendue malheureuse, et laissée veuve, sans fortune. Rentrée chez ses parents,—dit Crescent avec un léger embarras,—elle n'y était pas très bien, souffrait de leur humeur. Le grand-père Rosin, en payant une pension pour elle, lui assurait le gîte et la table.

Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idolâtrait son fils, un garçon d'une trentaine d'années, employé dans une maison de banque. Il avait fait des folies bêtes, et si ses soeurs n'avaient point de dot, c'est qu'il la leur avait mangée. La mère en prenait son parti. Le père manquait d'autorité. Le vieux passait pour original; bien qu'il l'eût peu vu, Crescent en pensait du bien.

En allant dîner, André se sentit mal à l'aise. Sa destinée allait se décider là. Ferait-il un pas en avant? Son dépaysement s'accroissait. Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille étrangère?—Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses beaux-parents ne seraient-ils pas les mêmes, pires peut-être, ailleurs? On les disait honnêtes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit d'être trop difficile? Enfin, ce dîner ne l'engageait à rien. Il étudierait, observerait simplement.

Il fut tout surpris, au bout de ces réflexions, coupées de répliques distraites à Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute après, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme.

—Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer.

Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner.

Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême, parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé, surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là, il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni. La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il l'entretenait avec obstination.

Mme Berthe entra, soutenant son grand-père.

—Serviteur!—fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son grand corps maigre.

—Ma soeur arrive,—dit la veuve en regardant André.

Les yeux du vieillard allèrent dans la même direction, se fixèrent sur le visage du jeune homme, et le toisèrent de la tête aux pieds, sans curiosité apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tête, et muet s'enfonça dans une immobile rêverie.

Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton relevé, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en méfiait, seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait guère qu'à elles. Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui réduisaient l'altière femme à des silences enragés; quant à son petit-fils, il ne pouvait le sentir.

Celui-ci justement poussa la porte et entra.

C'était un laid gros petit homme, à paupières bouffies, à mauvaise bouche, et bedonnant déjà. Il s'avança, poussé par Mme Rosin, qui s'écriait avec orgueil:

—Guigui! voilà Guigui!

Il salua d'un air maussade et déplut à André. Par bonheur, aussitôt
Antoinette entrait.

Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les yeux, puis la laissa aller avec un sourire éteint.

Le coeur d'André se mit à battre. Les beaux yeux de Toinette venaient, subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut près de lui, troublé, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non à elle, mais à sa soeur.

Pendant cinq minutes, ils parlèrent de choses banales, de riens, mais un sourire, un mot leur prêtait un charme infini; André souriait, ravi; il cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontré, il étouffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lèvres.

Le dîner fut servi.

Un étalage extraordinaire de plats surprit André; il remarqua que profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient.

Le grand-père s'abstenait: Mme Rosin, ses hôtes servis, réservait de bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils.

On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes écoutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec une curiosité enfantine; peut-être cachait-elle ainsi le malaise que lui causaient les yeux d'André, constamment fixés sur elle.

Il était d'autant plus frappé par le milieu où il se trouvait, qu'il l'observait pour la première fois. Ses inductions étaient assez justes, comme il arrive, lorsque pénétrant soudain parmi des étrangers, on prend garde à des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne remarquerait pas, huit jours après. À examiner tous les visages, l'intuition qu'il eut de la manière dont tous ces êtres vivaient, et de leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu.

Seule, livrée à elle-même, ayant vécu éloignée dans un couvent, voyant à la maison tous les soins et égards aller à son frère, et imprégnée du plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des défauts ou des préjugés invétérés, qui rendraient la communion d'idées difficile, impossible peut-être, entre mari et femme?—Puis sa jeunesse et son ingénuité plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des idées nouvelles?—Si! pensa-t-il.

Et il la regardait toujours, songeant:

«M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis hier? J'en aurai le coeur net!—puis avec hésitation: «Il me semble que moi je l'aime, oui, certainement!…»

Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: «Mais oui, je l'aime! mais oui!»

Et il se dit:

«Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera aussi!»

Il se tourna vers elle: le nez baissé, elle mangeait des cerises, avec un petit air sérieux.

André se dit:

«Elle ne m'aime pas.»—Et il se sentit à la fois triste et absurde.

Mais pendant la soirée, il se rapprocha, et s'assit près d'elle. Toinette fut troublée. Le pied du jeune homme frôlait le sien. Elle n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa sérénité coutumière. La visite de la veille l'avait laissée indifférente. Aujourd'hui, prise par un obscur et indéfinissable intérêt, elle faisait, inconsciemment, plus attention à lui, à ses paroles, à ses regards. Des choses qu'il avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas sollicitait sa curiosité.

Elle entra un peu dans l'âme d'André: il paraissait, malgré sa gaieté apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait guère aux jeunes gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus délicat, mieux élevé. Mais n'était-il pas ironique? Peut-être se moquait-il d'eux, et d'elle-même? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable.

Tout cela, elle le pensait à mesure et confusément, sans rien prévoir, émue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures, obstinément; pourquoi? Lui plaisait-elle, à lui? était-ce cela? Oui! elle le sentit.

«Quelle folie!» pensait-elle.

Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait, s'élargissaient dans son esprit dormant, que la venue d'André avait frappé, comme ces grands cercles dans l'eau où une pierre est tombée.

La soirée cependant s'avançait, et André ne lui avait encore rien dit de net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que Crescent lui faisait un signe de départ, il s'efforça et dit à la jeune fille, avec une angoisse puérile:

—Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle?

—Oui!—dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et le droit de dire «non» à un étranger.

—Et,—continua-t-il déconcerté,—vous auriez beaucoup de peine à quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple?

—Mais non!—dit-elle vivement.—Paris me plairait beaucoup…—Mais subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la même question. Et le malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commença de battre, elle s'attendit à quelque révélation grave, qu'elle eût voulu retarder et que, cependant, elle était aise d'entendre; voici qu'André, très pâle, lui disait:

—Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue à
Paris?

—Moi?—fit-elle avec surprise,—je n'y suis jamais allée.

—Et cependant je vous ai vue, regardée et admirée bien souvent. Vous ne devinez pas? Chez les Crescent.

—Comment donc?—demanda-t-elle, inquiète.

—Dans leur album… votre portrait!…—et il baissa la voix, en la regardant dans les yeux.

Elle devint toute rose.

—Je l'ai aimé tout de suite; il m'a semblé que celle qu'il représentait devait être bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans l'aimer!…

Toinette se taisait, ne sachant que répondre; elle avait jeté un regard de détresse à sa soeur, assise à l'autre bout de la salle; maintenant, elle baissait les yeux, et délicieusement troublée, la bouche mi-close, elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement, soulevaient son corsage étroit.

André se méprit, se crut dédaigné, et la voix tremblante, malgré son air enjoué:

—Je ne sais pas,—dit-il,—la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient peut-être plus vite aux garçons qu'aux filles?

Elle lui jeta un vif regard, et il lui échappa:

—Vous pourriez vous tromper!

Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'éloigna de lui.

On parlait fort; ils écoutèrent: Crescent conviait les Rosin à un déjeuner à la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir même, dans la nuit. Les Rosin hésitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas libre.

Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-père, trop fatigué.

Crescent et André s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit était pleine d'étoiles. André serra fortement les mains des deux soeurs; en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette, et sans savoir pourquoi il s'éloigna mélancolique. Un doute le tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils une comédie d'amabilités? Toinette elle-même?…

«Non! non!—se disait-il, avec un petit sentiment de vanité,—elle ne sait rien.»

Par une association d'idées involontaire, une réminiscence absurde de collège lui vint, le mot de César, qui s'implanta, comme une obsession ironique dans son cerveau:

«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!»

Et il ne pouvait chasser cette phrase bête.