X

Un beau soleil se leva sur la troisième journée. En homme avisé, Crescent avait commandé deux voitures. Ses parents et lui montèrent dans l'une, on combla les vides avec le grand-père Rosin, qui au dernier moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse près de lui.

Dans l'autre voiture s'empilèrent M. Rosin, sa femme, ses filles et
André. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit.

André était maussade; il avait pour vis-à-vis Mme Rosin, qui lui emboîtait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet elle s'inquiéta:

—Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit être bien mal, le pauvre enfant!

Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure et gardait un silence de carpe.

La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent. C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux, entouré de grands arbres.

Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort, près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se multiplia.

On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce par Alphonse.

Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel, et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés.

Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout allait à son gré, toutefois il faudrait le temps…

On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus, sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers s'empiffraient, près des chevaux.

Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu.

Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur d'herbes chaudes parfumait la sente.

Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement qu'il en fut étonné, André dit:

—Prenez mon bras?

Elle s'appuya sur lui.

Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras, légèrement, tremblait.

—Je vous aime bien! dit-il.

Après une pause, il reprit avec émotion:

—Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage à la femme qui consentira à m'épouser. Je suis triste et malheureux; il faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous m'aimiez un peu, cela irait facilement?

Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement.

—Voulez-vous être ma femme?—dit-il avec douceur.

Elle baissa la tête et d'une voix indistincte:—Je veux bien.

Leur bonheur était si rapide, si facile, qu'ils en furent étonnés.

Doucement il lui passa les bras à la taille et l'embrassa.

Aussitôt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envolées, il répéta comme un enfant:

—Vous m'aimez? bien vrai?

—Et vous?

—Moi, je vous aime.

Rapprochant leurs têtes, ils mêlèrent leurs regards, et leurs lèvres s'unirent mollement.

—Oui! je vous aime, répétait André.

Et il sentit que ces mots, si souvent profanés, à cette heure étaient sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le désir ou la possession, les Mariette, les Germaine du passé, devinrent vagues et s'évanouirent, puériles, à côté de la douce et fraîche vierge, dont l'âme, ingénue encore, serait toute à lui, en même temps que la beauté neuve de son corps. Ce qu'il éprouvait était sans nom, la joie d'un arrêt dans le cours des événements, d'une halte brève coupant l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait.

Il s'abandonna à ces sensations ailées, fugitives, délicieuses.

Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son âme s'ouvrit à un bonheur parfait.

Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la monotonie du bureau, la pauvreté quotidienne, la vie, tantôt aigre, tantôt douce, auprès de sa mère, son suicide manqué, tout cela était vieux, se perdait dans le passé, comme un cauchemar presque oublié.

Alors il éprouva un furieux besoin de vivre. Il dit à Toinette ses rêves, son espoir, comment leur existence pouvait être gaie, bonne. Il entra dans les détails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment, qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitôt il ajouta qu'elle était tendre, si dévouée. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'être douce pour elle. Ensuite il parla de lui-même, de souvenirs d'enfance, du bureau. Il mêla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris, parce qu'elle acquiesçait à tout.

Mais, tandis qu'il croyait à une communion de leurs âmes, ses pensées à elle étaient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmurées avec tendresse, la berçaient comme une musique, mais elle n'en comprenait le sens que peu et mal. Son passé flottait dans son esprit: des souvenirs de petite fille, la mort de la grand'mère Rosin, une vieille acariâtre, le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie, soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et comme elle venait souvent pleurer à la maison, les folies d'Alphonse, des dettes stupides, payées par la dot des filles, la mort du mari de Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le cours, visites cancanières, jours monotones coulés sans trop d'ennui, dans l'attente de l'avenir, jusqu'à hier, où l'inconnu avait surgi. Et elle regardait André, l'examinant, dans l'ingénuité de son jeune coeur, avec une inquiète curiosité.

Il pensait:

«C'est la femme qu'il me faut, dévouée, résignée.

Toinette n'y songeait guère. Peut-être serait-elle tout cela si la vie l'exigeait, mais en attendant, elle rêvait un avenir chimérique, fait de surprises agréables, et où se mêlaient le plaisir de porter des chapeaux de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement à soi.

André rêvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait à une amie de couvent, mariée l'an passé, et qui avait reçu de beaux bijoux. Elle n'osa en parler.

Si loin l'un de l'autre par leurs pensées, leur éducation, leur caractère, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts, cependant ils étaient près, et se touchaient en un point: ils s'aimaient.

Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur l'embrassa; elles se comprirent.

Ils regagnèrent les voitures, attristés de rentrer sous la surveillance indifférente des parents. Mais la mère exigea qu'Alphonse montât dans la même voiture qu'elle. Toinette et André grimpèrent vite dans l'autre, et le grand-père Rosin aussi.

C'était une joie inattendue. Ils se regardèrent malicieusement. Au bout de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitôt, ils entrelacèrent leurs mains; leurs genoux se frôlaient. Ils parlaient bas. Le soir fraîchissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne souhaitaient rien, sinon que le trajet durât longtemps, ainsi. Mais bientôt parurent les premières maisons de la ville.

Comme on arrivait, le grand-père leva la tête, et regarda les mains unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dégagèrent leurs doigts, mais déjà il avait refermé les yeux, et ils préférèrent croire qu'il n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errât sur ses vieilles lèvres.

En descendant de voiture, les Rosin, à leur tour, insistèrent pour garder Crescent et André à dîner; c'était impossible, les préparatifs du départ n'étant point faits. Ils offrirent alors de conduire à dix heures, à la gare, André, qui accepta.

Rentré chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse hospitalité, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dîna mal et attendit l'heure. On sonna à la porte.

Mme Berthe et sa soeur entrèrent, suivies du père. Mme Rosin était restée à la maison.

Sur le quai de la gare, dans la nuit très sombre, tandis qu'appuyé sur le bras de sa fille aînée, M. Rosin, habitué à se coucher tôt, marchait d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et d'une lèvre démesurés, Toinette et André se tenant par le bras, se promenaient lentement, le coeur serré. Crescent à l'écart, pensif, regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie.

André eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas à Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dîné, tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gênant, se retirant presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant Toinette:

—Je vous devrai mon bonheur, dit-il.

Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire quelque regret peut-être. Si ces jeunes gens n'étaient pas heureux, plus tard?… Ce sentiment lui étant une souffrance, il répondit, là où André attendait toute autre parole:

—Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps!

André y courut.

En l'attendant, Crescent et Toinette, côte à côte, se taisaient, par une gêne inconsciente. La nuit était fraîche, des rumeurs confuses couraient dans la campagne. Pénétrés par la mélancolie de cette séparation, ils éprouvèrent la même inquiétude, sans se l'avouer. André reviendrait-il? N'était-ce pas un caprice? un engoûment de sa part? Personne ne l'influencerait-il?

Il reparut, avec un bon sourire.

Un quart d'heure après, le train gronda, siffla, s'arrêta brusquement.

André serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'étreignant bien fort, puis il sauta dans un compartiment; le train, à un appel de cloche, siffla, s'ébranla lentement, accéléra sa marche. On ne vit plus que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'éteignirent, tout bruit mourut, André était loin.