XI
Après les premiers entretiens avec Mme de Mercy qui, résignée, reculait devant un voyage, mais se décida à écrire, et à faire remettre par Crescent la demande en mariage, André alla rendre visite aux Damours; ne le devait-il pas à l'avocat, si bon pour lui?
Il le trouva soucieux; la santé de sa femme empirait, et Germaine était souffrante. Il craignait pour elle l'hérédité d'une maladie de coeur, transmise par la mère. Dès qu'André parla mariage, il se mit à rire.
—Pourquoi riez-vous?
—Parce que j'en sais plus que vous, mon ami, Vous avez été à Châteaulus, chez les Rosin, une famille assez mal composée, pas plus d'ailleurs que beaucoup d'autres…
Et il lui dépeignit les membres de la famille, avec assez d'exactitude.
—Vous les connaissez donc?
—N'est-ce pas mon métier d'avocat de tout savoir?—fit-il en riant. Et il ajouta:—Pensez-vous que Mme de Mercy vous eût laissé marier sans prendre de renseignements?
Damours au reste n'en avait que d'une façon vague, par un ami.
—Alors vous la connaissez, elle?
—Oui, André, je crois que vous auriez pu plus mal choisir, peut-être mieux aussi, C'est une enfant, et vous êtes presque aussi jeune qu'elle. Enfin! le sort en est jeté.—Et lui mettant sa grosse main sur l'épaule, il ajouta avec tristesse:—L'expérience, voyez-vous, ne sert qu'à celui qui l'acquiert à ses dépens, jamais aux autres. Mariez-vous donc, et tâchez d'être heureux. Souvenez-vous que vous avez en moi un ami sûr, et…
«Allons voir Germaine!—dit-il en se levant brusquement.
Ils la trouvèrent sur une chaise longue, dans une jolie chambre, pleine de bibelots. Elle sourit à André, qui fut ému.
En écoutant son babil d'oiseau, il l'admirait, frêle, avec ses grands yeux à la fois précoces et ignorants, tout son petit être troublant, et il faisait une comparaison égoïste entre elle et Toinette, autrement vigoureuse et fraîche.
Tout à coup, sans motif, un des éclats de rire de Germaine se brisa en sanglots. André fut confondu. Mais déjà Germaine s'essuyait les yeux, souriait. Il prit congé et, dans l'antichambre, il interrogea l'avocat, qui eut un geste rude et hésitant:
—Est-ce qu'on sait? Elle est si sensible! De vous avoir vu peut-être?…
Dans la rue, André pensa que cela pouvait être vrai; enfin, il l'avait aimée, autrefois!
«Et Mariette? pensa-t-il. Qu'est-elle devenue? voyage-t-elle toujours? ou de retour à Paris, a-t-elle pour protecteur quelque triste individu, qui la bat?»—Puis cette curiosité tomba.
Huit jours après arriva une lettre de Crescent. Les Rosin consentaient au mariage.
À partir de ce jour, il se fit de grands préparatifs: l'achat du trousseau, la publication des bans.
Accompagnant sa mère, chargée d'acheter le mobilier et les robes, André mêlait, dans ses lettres à Toinette, aux protestations d'amour, des explications détaillées sur la couleur d'un tapis ou les galons d'un corsage.
Le temps, toutefois, lui semblait long, surtout au bureau; il y travaillait de façon distraite et inconsciente.
Un jour, las de regarder le mur et d'en compter les moellons, il fut pris d'une joie égoïste et d'un besoin de la crier. Il regarda son compagnon, Malurus, qui, le teint jaune de bile et les yeux gonflés, ouvrait des cartons poudreux et toussait d'une toux fêlée.—«Pauvre diable!» pensa-t-il, et il lui cria:
—Je vais me marier, Malurus!
L'employé tourna vers lui sa figure usée, et lugubre dans ses haillons noirs, cocasse comme un huissier des pauvres, il regarda son collègue, en faisant une grimace triste:
—Je vous félicite, monsieur de Mercy.
Et une grande minute après:
—Moi aussi, j'ai été marié.
Il dit cela d'un ton si étrange, que l'autre sentit un frisson de malaise. Que savait-il au juste sur ce pauvre diable? Rien. Avait-il une famille, des enfants? Sa femme l'avait-elle planté là? On ne savait lire sur cette face morne. André regretta de lui avoir annoncé son mariage.
Malurus s'était approché de lui, un point brillait dans ses yeux vitreux, et ses lèvres tremblaient, comme si des paroles muettes encore y remontaient. Il fronça le sourcil, devint verdâtre, et murmura avec effort:
—Monsieur de Mercy…
Puis d'une voix changée:
—Voulez-vous me prêter votre grattoir?
Et vite, il retourna dans son coin, où il fit, tout le jour, un grand bruit de cartons et de paperasses.
André avait loué, dans le quartier Saint-Sulpice un appartement cher, qu'il meubla coquettement. Dans la chambre à coucher, assez vaste, il y eut un grand lit à ruelles, une psyché, un secrétaire et des meubles, pareils aux tentures, de perse bleue à dessins. Point de salon, un tout petit cabinet de travail tendu de bleu, une salle à manger meublée en vieux chêne et la cuisine.
Plus d'une fois, Mme de Mercy avait dit avec une voix de reproche:
—André! André!…
Elle était soucieuse de l'avenir; bien que les Rosin eussent promis une rente de quatre cents francs par an, elle restait inquiète. Les derniers jours, elle gardait André avarement, le couvrait de caresses, avait des paroles tendres, qui imploraient.
«Était-il donc si malheureux, pour la quitter, l'ingrat?
L'aimerait-il encore, quand une autre, étrangère, serait là? Du moins était-il heureux? Les années qu'ils ont vécues, mère et fils, ensemble, ont été pourtant douces! (Elles le paraissent surtout, à ce moment final.) Ils n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre, n'est-ce pas?»
Et elle évoquait des souvenirs, le passé; ils parlaient de Lucy, leur chère morte. Qu'elle serait heureuse, maintenant, de voir son frère se marier, qu'elle aimerait sa belle-soeur!…
—Mais elle nous voit,—disait Mme de Mercy en levant les yeux. André baissait la tête.
Le jour du départ arriva enfin.
André et sa mère devaient quitter Paris, le même jour, lui pour Châteaulus, elle pour aller passer quelque temps à Compiègne, dans la maison de campagne de Mme d'Ayral.
Le soir venu, il conduisit Mme de Mercy à la gare.
Elle partit sans pleurer; tous deux furent fermes quoique, au fond, près de sangloter.
—Adieu, mère, cria-t-il.
Il lui sembla qu'ils étaient séparés, pour toujours, que sa vie se brisait en deux: derrière lui était le passé maternel, devant, l'avenir conjugal. Il lui vint des regrets, presque des remords.
Il arriva à la garé une heure trop tôt. Là son attente s'éternisa. Rien de triste comme ces halls immenses où se presse la foule. Sur les bancs des soldats dorment, des paysannes rigides patientent, de gros paniers entre les jambes, des élégantes, sentant l'iris, sous des manteaux de voyage, passent au bras d'hommes corrects, des familles endormies se tassent autour du mari, qui s'éloigne en courant, revient et fait des gestes désespérés, parce qu'on a oublié quelque objet sans importance. Plus tristes encore, les salles d'attente, le quai, la voie où circulent des trains, lentement, avec le fanal rouge qui grossit ou diminue avec eux, triste le wagon où André se blottit.
Une lâcheté le prend, de ne point partir, mais elle l'empêche de se lever; les portières se ferment, et l'on roule. André rêve, soulagé, et peu à peu le mouvement accéléré du train le berce et l'égaie. Il a franchi ses doutes et il a soif d'action. Le train court, l'emporte vers la vie nouvelle.
La nuit s'écoula.—Châteaulus!
Toinette est là, qui l'attend, et ils s'étreignent, ardemment.
Elle a embelli, son teint à une animation fiévreuse, ses yeux brillent; dans l'enfant presque gauche, à l'allure provinciale, un invisible rien a changé le tour des cheveux, assoupli la démarche et changé presque en femme, la vierge.
André n'entrevit ses beaux-parents et Berthe, qu'à travers une brume: il ne vit que Toinette, elle seule emplit les cinq jours d'attente qui les séparaient du mariage. Il logeait chez les Rosin, on l'installa dans une grande chambre, où la fenêtre s'ouvrait sur la campagne.
Du matin au soir, il ne quitte pas Antoinette.
Le père est au bureau, le fils aussi. Le grand-père passe les après-midi dehors, ou enfermé à lire. Berthe gênée, s'efface. La mère, indifférente, vaque à ses affaires et les deux fiancés restent seuls, dans le salon.
Quand ils sont las de parler, de se regarder, ils s'embrassent.
Un grand canapé les attire: s'y tenant par la taille, ils semblent vivre, les yeux noyés, dans un rêve.
Toinette est confiante, naïve, et rougit à peine, sous les lèvres chaudes de son ami.
Vierge et toute pure, elle ne sait rien du mal, n'a pas d'hypocrites pudeurs. Ses yeux sont beaux. Sa bouche est fraîche comme un fruit.
Les aveux coulent de leurs lièvres.
«Que le temps a été long? Qu'ont-ils faits, loin l'un de l'autre.»
Ils se le disent.
Puis ce sont des riens, des enfantillages, la joie des repas, des promenades, où il faut garder un air sérieux. Toinette rit, car son soudain mariage a mis la ville en tumulte. Leur maison n'a pas désempli de visiteurs. Des amies se sont fâchées. Personne n'a voulu croire à une union si rapide; en province, à Châteaulus surtout, on reste deux ans, trois ans fiancés; les familles se brouillent, se raccommodent, les enfants en souffrent; qu'importe! c'est la coutume.
Et dans la rue, André reçoit d'étranges regards qui lui arrivent, comme des coups. Il sent qu'on le hait, qu'on le dénigre. On n'aime pas que l'étranger vienne prendre les filles; n'appartiennent-elles pas de droit au groupe de la jeunesse fainéante, cancanière et stupide, qui perd son temps au café et au cercle?
De retour à la maison, les amoureux sont aux bras l'un de l'autre.
Mais André devient impatient, inquiet; il est homme, il sait ce que l'enfant ignore, et le sang lui bat, à coups saccadés, aux tempes et au poignet. Il souffre, du supplice de Tantale.
Une fois, il a dénoué ses bras de la taille de Toinette, comme honteux:
—Qu'avez-vous? dit-elle, vous ai-je fait de la peine?
Et ingénue, elle le regarde, troublée.
—Il me tarde que nous soyons tout l'un à l'autre—dit-il en rougissant.
Et à voix basse:—Ne trouvez-vous pas le temps bien long?
—Oh si!
Et elle rougit, comme lui, sans avoir bien compris.
Depuis ce jour, un instinct s'éveilla en elle. Toinette n'embrassa plus son ami, comme si elle pressentait que ses caresses lui faisaient mal, et qu'à leur bonheur pour qu'il fût entier et libre, manquait encore la sanction des hommes et de Dieu.
Le surlendemain, le mariage se fit, à la mairie. On y alla par petits groupes; personne n'y assista que les témoins.
Mais le soir, les Rosin n'avaient pu se priver d'inviter une quinzaine de personnes. La messe serait dite à minuit. Les mariés aussitôt après partiraient pour Paris.
Le dîner, commandé à l'hôtel, fut servi. Le repas fut long. On était en vêtements de noces. Bien qu'André, qui passa pour fier, empêchât par son air réservé, d'éclater cette gaieté triviale propre aux petits mariages bourgeois, cependant il la sentait latente. Des visages étrangers, évités par lui jusqu'à présent, entraient de force, ce soir, dans sa vie et sa pensée. Il en eut, injustement peut-être, un retour de dédain et d'orgueil, et souffrit.
Immédiatement il pensa à sa mère. Seule, là-bas, elle devait être bien triste. Et il songeait: «Combien elle souffrirait davantage ici, vraiment ce n'est point sa place, et sa fierté serait humiliée.» Ce souvenir donné à l'absente, il se retrouva, comme réveillé, au milieu du bruit, des rires, des lumières: quel malaise! Et ses yeux faisaient le tour de la table.
Ses beaux-parents, il les subissait, ne faisait plus attention à eux; mais les autres… Si restreinte que fût la noce, il s'y trouvait des étrangers, leurs femmes, des enfants. Tous les yeux étaient fixés sur lui; il détournait la tête. Toinette était près de lui, ce qui le consolait, mais il la trouvait moins bien, dans cette robe blanche, que dans sa simple petite robe brune de tous les jours.
En face d'eux, un juge de paix cramoisi, au visage couvert de loupes phénoménales, susurrait à Mme Berthe des galanteries de mauvais goût.
Un jeune homme barbu, le cousin de Rosin, à tête piriforme et à l'air méticuleux, coupait son pain en petits cubes. Une vieille femme, à face bestiale, dévorait.
André eût pu lire sur les visages ce que chacun pensait.
L'un le dénigrait, l'autre enviait Toinette; et on disait d'eux tout le mal possible.
Les chansons, dès qu'on eut porté la santé des mariés, commencèrent. Un avoué chanta Mimi Pinson. Le cousin, un refrain d'opérette à la mode de l'an passé. Mlle Ambroisie, soeur du juge de paix, poussée par un groupe de gens hostiles aux mariés, se leva, dressant sa tête presque sans cheveux, et roulant des yeux verdâtres, cria d'une voix aigrelette une complainte monotone, et à laquelle sans doute elle attribuait un sens méchant, car à chaque refrain, elle regardait en face les mariés avec un mauvais sourire.
Puis elle se rassit, au milieu d'applaudissements.
Dès qu'ils le purent, Antoinette et André quittèrent la table.
Au salon, des gens fumaient, gorgés de nourriture. Dans la cuisine, des hommes mûrs et Alphonse embrassaient les servantes. Ailleurs, des femmes jacassaient.
Ils poussèrent la porte de la cour.
Elle était solitaire. La petite ville dormait. La brise d'été roulait une odeur de fleurs. Un chat miaulait d'amour, au loin. Dans un coin, un puits couvert d'un treillage de feuilles, blanchissait sous la pleine lune; elle oscillait, dans un seau d'eau, comme un disque d'argent liquide.
Longtemps ils se rappelèrent la sensation ineffable de cette minute perdue, où ils ne parlaient point et se regardaient gravement.
On les appela. L'heure de la messe approchait. Une voiture les mena devant la cathédrale. Au son des cloches, et comme les douze coups de minuit sonnaient, les larges vantaux s'ouvrirent. Toinette et André s'avancèrent dans une nuit profonde; au loin seulement brûlaient deux cierges. Puis ils tournèrent et virent, dans un des bas-côtés, une petite chapelle illuminée.
Ils attendirent. Une clochette tinta. Le prêtre célébra la messe. Bientôt l'alliance d'or cercla leur doigt, comme l'anneau d'une chaîne nouvelle, qu'ils porteraient ensemble, jusqu'à la mort.
Toinette, abîmée dans ses voiles et prosternée, priait. André songeait.
Une fraîcheur emplissait la petite chapelle, mais ailleurs et partout la cathédrale était sombre. C'était bien dans la vie obscure et froide, l'arrêt lumineux et féerique d'une heure unique, inoubliable.
Toinette dans la sacristie, chancelait, un peu pâle.
—Ne partons pas, dit André, restons ce soir, voulez-vous?
—Oui,…—Et elle l'en remercia d'un sourire.
Alors, chez les Rosin, dans la plus belle chambre, on leur dressa un lit. Mme Berthe, qui occupait la pièce voisine, aidait aux préparatifs, pensive, se souvenant d'elle-même. Mais André devint triste, regretta de n'être point parti. La mère mettait les draps avec lassitude; ses yeux ternes n'avaient pas d'expression.
Songeant qu'elle allait lui confier sa fille, André eut une impression inattendue qui le surprit, et se demanda pourquoi tant de vieilles femmes ont sur leur visage usé, et dans leurs yeux éteints, l'air déplaisant de vieilles entremetteuses.
En bas, Toinette s'arrachait aux baisers envieux des femmes et des filles; André descendit. Sur l'escalier, le grand-père Rosin le croisa et, avec un sourire un peu triste et une expression singulière, lui fit un signe de tête amical, en levant un doigt en l'air, comme s'il l'avertissait… de quoi?
Toinette était sa préférée. Le signe s'adressait-il à toute leur vie future? Qui le savait?… Et André, troublé, revit le doigt maigre levé, qui s'agitait, pour un conseil ou un avertissement.
Toinette n'était plus en bas, on la déshabillait, chez Berthe.
Quand elle entra dans la chambre nuptiale, aux bras de sa mère et de sa soeur, un peu pâle et vêtue d'un peignoir blanc, le coeur défaillit à André. Ainsi on la lui livrait, elle était à lui, et c'était le prix du marché conclu. Mme Rosin se retira, Berthe passa dans la chambre à côté. Deux heures sonnèrent, mélancoliques dans la nuit; et debout, près du lit entr'ouvert, André et Toinette se regardèrent. Ce qu'ils éprouvaient, était sans paroles et même sans pensées. Pleine d'appréhensions devant l'inconnu, l'âme trouble, elle souriait, avec un imperceptible tressaillement nerveux. Lui plein d'angoisse devant la vierge, cherchait de vaines paroles, et bouleversé d'amour et de peur, il souriait aussi, confus. Les mots expiraient à leurs lèvres. Alors en silence, il lui tendit les bras, puis les lèvres; et ils s'étreignirent frissonnants, elle toute enfant, lui redevenu enfant, pour cette nuit de tendresses et de caresses, pour cette nuit unique au monde.
DEUXIÈME PARTIE
I
Huit jours après, un matin, ils se réveillèrent à Paris, comme au sortir d'un songe. Leur départ, le voyage, les heures écoulées, défilaient devant eux d'une façon confuse. Le coeur gonflé de tendresse, doucement ivres, ils ne savaient si leur arrivée était bien réelle, et s'ils ne dormaient point encore.
Pourtant, descendus sur le quai de la gare, et entrés dans la grande ville bruyante, ils se secouèrent, regardèrent autour d'eux, et se sourirent. Ils s'occupèrent enfin de leurs bagages et d'une voiture. Mais cela les étonnait d'agir, et ce fut d'une voix indécise qu'André cria au cocher l'adresse.
Le fiacre roula; bercés doucement, ils retombèrent à leur molle ivresse. Ils se contemplaient, perdus dans une pensée douce, ils se trouvaient beaux, admiraient leurs yeux battus et brillants, leur visage pâli par l'amour; ils se tenaient la main et se taisaient, tant leur bouche avait proféré de fois les aveux, les appels, les caressantes paroles.
La voiture s'arrêta brusquement; ils sursautèrent. On était arrivé, ils se mirent à rire.
—Montez,—dit André en désignant un escalier, dans la cour. Il la suivit, regardant la robe qui dépassait, sous le manteau de voyage.
«Ma femme! c'est ma femme!» répétait-il, et au sentiment délicieux de l'avoir possédée, s'ajoutait la joie de l'avoir sienne à jamais, de l'introduire dans l'existence nouvelle, de lui faire, dans l'appartement où elle vivrait, la surprise des meubles frais, de lui dire: «Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais j'espère que vous vous y plairez.»
—Là!—et il introduisit la clef dans la serrure—nous sommes au premier!
Cela déjà lui semblait une aubaine; tant de Parisiens habitent au cinquième. Mais Toinette, habituée à vivre dans une grande maison, ne prêta aucune attention à cet avantage. Elle s'étonnait même qu'on pût vivre, tant de locataires ensemble, entassés les uns sur les autres.
Le concierge déposa les malles. André ferma la porte.
—La domestique ne viendra que demain, dit-il. Nous sommes seuls, nous mangerons dehors, cela vous déplaît-il?
—Mais non!
—Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais…
Et il répéta la phrase qu'il pensait dans l'escalier. Elle sourit, étonnée, et s'avança rapidement, par curiosité enfantine; elle ne jeta qu'un coup d'oeil: le cabinet de travail d'André lui plut, mais elle eût préféré un salon, elle aima la chambre à coucher, dont la grandeur imposante ne lui parut que raisonnable, elle traversa deux grands cabinets à portes vitrées, passa dans la cuisine qu'elle trouva sombre, et dans la salle à manger, sombre aussi. Il lui semblait avoir tourné sur elle-même, et déçue:
—Comme c'est petit! s'écria-t-elle.
Timidement, elle regarda André avec regret, et le voyant gêné, l'embrassa.
—Chère, chérie! nous ne sommes pas en province. Cet appartement, voyez-vous, est très grand pour notre budget, et même très grand pour Paris.
Et il entra dans des détails qui firent hocher la tête à la jeune femme; elle se résignait, sans être convaincue.
—Bah! fit-elle, ça ne nous empêchera pas d'être heureux?
—Mais viens voir, regarde en détail, est-ce que le papier de ta chambre te plaît?
—Attends que je me mette à l'aise.
Et tout de suite après, elle alla regarder aux vitres, vit une grande cour et, sur trois côtés, des murs percés de fenêtres; tout en haut, s'ouvrait un carré de ciel bleu; en face d'elle, par delà un mur sur lequel un chat promenait sa silhouette maigre, montait une maison de pauvres gens, noire de suie.
André comprit le regard de la jeune femme.
—Oui, je sais, c'est un peu triste une cour, mais que voulez-vous? l'appartement est si avantageux.
Ce n'était pas trop l'avis de Toinette; elle se laissa prendre aux bras du jeune homme.
—Vois-donc, disait-il tendrement, aimes-tu ces meubles?
—Oui.
—Et ce lit?
—Aussi.
—Cette psyché?
—Oui,—dit-elle en hésitant; elle aurait préféré une armoire à glace.
—J'ai fait de mon mieux, êtes-vous contente?
—Je vous remercie,—dit-elle très bas, car depuis leur mariage, ils se tutoyaient dans les moments d'expansion, mais revenaient au «vous» malgré eux, presque aussitôt. C'était leur pudeur mutuelle qui s'exprimait ainsi, avec une contrainte et une cérémonie involontaires.
Car telle était la bizarrerie de leur situation, commune à tous les jeunes mariés: ils ne se connaissaient qu'à peine, et d'autre part, liés par la possession amoureuse, ils ne pouvaient être plus intimes. De là, chez eux, un mélange ingénu de chatteries, d'effusions et de réserves subites, de gênes délicates.
Toinette et André prirent possession de leur appartement, ouvrirent les armoires, mirent les mains sur tout; elle s'assit à un petit bureau de laque et écrivit à ses parents, la plume grinçait; lui prit un livre et le lut, sans intérêt: leur dépaysement ne pouvait de sitôt cesser, il leur faudrait des jours et des mois avant qu'ils se sentissent chez eux.
André, en regardant écrire sa femme, goûtait d'avance les plaisirs de l'intimité, des matins d'été dans la chambre ensoleillée, des soirs d'hiver, quand pétillerait la flamme.
Ils sortirent sur la place Saint-Sulpice; André désigna l'église:
—Veux-tu entrer?
—Oui.
Devant une des petites chapelles consacrées à la Vierge, elle s'agenouilla. Debout et en arrière, il la regardait, penchée, le front dans ses mains; les cheveux bruns, durement tordus, dégageaient la nuque fraîche, d'un blanc d'ivoire. Il resta pensif; que de fois il avait vu sa soeur Lucy, prosternée ainsi en de longues prières, lui revenir avec des yeux d'extase et une clarté sur le visage. Mais Toinette se signa rapidement, lui prit le bras en souriant.
Frappés par la même idée, ils se rappelaient la messe de leur mariage, et leurs impressions troubles, en cet instant.
Ils déjeunèrent dans un restaurant cher. Toinette avait faim. Pleine de curiosité, elle regardait autour d'elle les couples assis à de petites tables. Le tumulte de la rue ébranlait les vitres; grisée de couleurs et de bruits, elle murmura avec étonnement:
—C'est drôle, Paris!
—Préfères-tu Châteaulus?
—Oh non!
La note l'épouvanta.
—Mais on te vole!
—Je le sais bien.
—Refuse de payer!
Il se mit à rire:
—Pour une fois… nous ne dînerons pas souvent ici, ni chez Bignon, va.
Ils prirent une voiture qui les mena au bois.
André indiquait au passage, les monuments, les rues; Toinette distraite, regardait les voitures de maître, tournant autour du lac. Pourquoi était-elle en fiacre? Et avec une ignorance enfantine du prix de l'argent, la jeune femme trouvait sa robe trop simple. Elle se consola en dédaignant les omnibus et les piétons.
De temps en temps, elle désignait à son mari une dame empanachée ou quelque fille au chignon doré, conduisant un dog-car:
—Connais-tu cette dame?
… comme s'ils eussent été sur le cours d'une ville de province. Les réponses d'André l'effrayèrent. Personne ne les connaissait. Ils ne connaissaient personne. Quelle solitude! Elle garda le silence.
—À quoi penses-tu? demanda-t-il.
—À rien.
Car elle pensait à trop de choses à la fois, voyait trouble. Aux images vagues et pompeuses d'un avenir inconnu, se mêlaient l'impression tourbillonnante du présent, et les évocations précises du passé.
André, déjà las de ce spectacle monotone, avait grand'hâte d'être chez eux. Sa femme, dans le plein air de Paris, semblait lui appartenir moins. Des gens la regardaient; il en était froissé.
—Veux-tu que nous dînions chez nous? Ce sera une économie.
Elle battit des mains:
—C'est cela! tu verras la bonne cuisine que je sais faire!
Ravis à l'idée de cette dînette, courant les magasins, ils entrèrent dans les plus beaux.
Toinette, qui s'empara du porte-monnaie, acheta une livre de fraises, des oeufs, une bouteille de Médoc, un pâté fin.
On n'oublia que le pain, André ressortit.
Déjà Toinette avait mis la table; la vue de leur porcelaine, de leurs couverts, les ravit.
Il n'y avait pas d'eau, André alla emplir une carafe dans la cour.
Ce fut un gracieux dîner, leurs verres se touchaient, leurs chaises se rapprochèrent. Les bougies jetaient sur les murs des clartés amies. La porte, fermée à double tour, les isolait du reste des vivants. Ils connurent, pour la première fois, avec une intensité décuplée par leur amour, l'égoïste confort de famille quand, les rideaux tirés, on se replie en soi-même, laissant passer les heures. Ils mangeaient lentement, André s'écria:
—Ne sommes-nous pas mieux ici, tout seuls?
—Si!
Elle était sincère. Chaque impression nouvelle mettait une empreinte en elle, comme dans de la cire.
L'heure était douce et pénétrante. Ils inaugurèrent, avec une ivresse sourde, ce premier soir de leur vie future. Leurs mains se mêlaient sur les meubles et les objets. Désormais tout leur serait commun, jusqu'au grand lit vierge, caché dans l'ombre des rideaux.