II

Ils dormaient profondément, le lendemain, quand sept à huit coups de sonnette, retentissant chaque fois plus stridents, réveillèrent brusquement Toinette. Effarée, elle jeta autour d'elle le regard surpris des gens qui s'éveillent pour la première fois, dans un lieu inconnu, elle frotta ses yeux, tressaillit, secoua son mari, qui murmura tranquillement:

—C'est la bonne, je vais y aller.

—Non, non, dormez!—dit-elle avec importance,—c'est mon affaire.—Elle courut à la porte, et recula étonnée.

Portant un grand chapeau de crêpe, une vieille dame aux yeux rougis par les larmes, les mains enfouies dans un manchon à longs poils jaunes, fit une révérence, en disant poliment:

—Madame de Mercy, je crois?

Toinette fit un signe d'assentiment.

—Madame Ouflon…—dit la vieille dame en se nommant.—On peut m'appeler aussi Marie.

—Ah!—dit Toinette troublée—très bien! très bien!—et elle introduisit la bonne.

«Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi André a-t-il pris cette dame-là? Je n'oserai jamais la commander.»

La vieille la couvait d'un bon regard, comme si elle comprenait:

—Monsieur a peut-être dit à madame, que je n'ai pas toujours été en condition? J'ai longtemps habité le Nord, j'avais une belle maison et des champs, madame. Mon mari a tout bu, tout perdu, il est mort avec tant de dettes, que nous n'avons su, mon fils et moi, comment nous retourner. Mais maintenant Polyte,—c'est pour abréger, remarqua-t-elle avec beaucoup d'aménité,—Hippolyte est dans les chemins de fer, et dès qu'il sera sous-chef de gare…

Elle n'acheva pas; un avenir divin s'étalait devant ses yeux. Elle tira un grand mouchoir et s'essuya les yeux.

—Madame sera contente de moi, j'espère? Je dois dire que madame me plaît beaucoup. Faut-il faire du chocolat?

—Attendez, oui, ayez l'obligeance de préparer le chocolat!—dit Toinette d'un petit air entendu, et elle courut rejoindre André, qui ne put se tenir de rire.

—Chérie, dit-il, il paraît que c'est une personne sûre; si vous saviez comme c'est rare à Paris; j'espère qu'elle vous conviendra?

—Mais je n'oserai pas la commander.

—Par exemple!—Et il sonna:

—Bonjour, Marie, vous m'apporterez de l'eau chaude pour ma barbe.

—Bien, monsieur.

Une demi-heure après, le chocolat parut. Mme Ouflon le portait avec un petit sourire gourmand, de l'air de quelqu'un qui transporte son déjeuner dans une chambre voisine, afin de le déguster plus à son aise.

Le chocolat était détestable.

—Bah! fit André, c'est la première fois…

Et il cria:

—Eh bien, Marie, et cette eau chaude?

—Voilà, monsieur.

L'eau était froide.

—Sapristi!

Toinette se mit à rire; ils se regardèrent, un peu penauds.

—Il faudra la dresser, dit-il avec conviction.

—Comptez sur moi!

Le congé d'André touchait à sa fin. Il employa les quelques jours qui lui restaient à promener sa femme dans Paris. Elle s'arrêtait devant tous les magasins; des étoffes, des bijoux la tentaient. Il les lui promettait pour plus tard, dès qu'ils seraient riches.

Ce mot n'avait aucun sens pour elle. N'étaient-ils pas riches, puisqu'ils dépensaient de l'argent, prenaient des voitures, allaient au théâtre. Elle trouvait cela tout simple. Dans sa facile vie de province, n'ayant pas de besoins, elle n'avait manqué ni souffert de rien. Pourquoi n'en serait-il pas de même à Paris?

Mme de Mercy avait écrit plusieurs fois, souhaité de loin la bienvenue à sa belle-fille. Son retour ne pouvait tarder.

André, à la veille de rentrer au bureau, fit ses comptes.

—Il est temps que ma mère revienne, je n'ai plus un sou!

—Ah! mon Dieu!

—Elle a encore cinq mille francs à moi, elle me les garde, je lui parlerai.

Le lendemain, il alla à son ministère. Les jours d'après furent pénibles.

André fut malheureux. Avant son mariage, la nécessité de griffonner des paperasses lui pesait. Maintenant, au contraire, il eût voulu plus de besogne, et gagner bravement sa vie. N'était-ce pas absurde qu'il fût là, rivé à son pupitre, astreint à une exactitude niaise, n'ayant qu'une besogne inutile de copiste? Il eût travaillé gaîment du matin au soir, pour gagner davantage que ses cent soixante francs de salaire. Comment vivre, avec cette somme dérisoire?

Le bureau, que jusqu'à présent André avait supporté avec ennui, redevint pour lui une préoccupation irritante, pénible.

Encore, s'il avait pu se retirer et gagner sa vie autrement. Mais comment? L'Administration donnait le gagne-pain incomplet, mais immédiat. À l'âge d'André, entré dans une carrière, on n'en sort point, quand on est pauvre. Rigide sur certains points et fier, il ne voulait demander ni devoir rien à personne. D'ailleurs qu'eût-il su faire? Avec cet enseignement classique, qui fait tout au plus des hommes de lettres ou des ratés, à quoi eût-il été bon?

Il n'y avait donc rien à faire qu'à attendre, continuer sa vie puérile et vide, sortir râpé, et manger peu.

Mais, auraient-ils de quoi vivre?

Deux ou trois années étaient presque assurées, grâce à la moitié restant des dix mille francs donnés par sa mère. Ensuite l'on verrait, quitte à vivre en province, délégué dans quelque emploi. André se disait cela pour se donner espoir, mais cette perspective lui faisait horreur; en effet, la liberté de Paris serait loin. Ici il avait, en dehors de l'Administration, une indépendance réelle. Que deviendrait-elle, ailleurs?

Toinette s'accoutumait.

Prise dans des liens d'habitude douce, elle vivait d'une vie tendre, facile et calme. Les heures, l'après-midi, lui paraissaient longues. Elle n'avait pas l'habitude de lire, n'aimait ni coudre ni broder; André tâcha de lui inspirer ces goûts. Il n'aimait pas que l'esprit des femmes se perdît en rêvasseries inutiles. Il voulait que Toinette sentît toujours l'obligation, l'utilité d'un travail, si petit fût-il.

Leurs rapports étaient bons, leurs caractères ne s'étaient pas encore heurtés. Ils se cédaient toujours.

Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre. À tout ce que sa femme disait, André répondait amen; et il se croyait sincère. Ils se faisaient ces concessions mutuelles, où la raison n'est pour rien, toutes de sentiment et qui cessent, dès que l'esprit et le caractère, tôt ou tard, revendiquent leur indépendance. Alors naissent les petits heurts, les raisonnements stériles, les abdications sans conviction, les entêtements bêtes, les bouderies cruelles sans le savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions où la femme, vaincue, est humiliée, où vainqueur, l'homme est amoindri.

Car tout se combat, dans les deux êtres que la vie a associés: les origines, l'éducation et l'instruction, tout, jusqu'aux préjugés et aux manies.

Chez les êtres les mieux doués d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au contact journalier, après des mois et des années, que les caractères s'assouplissent, se conforment l'un à l'autre; la tâche est rude, quotidienne, fastidieuse.

Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, où parfois aux mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants.

Toinette et André n'en étaient point là encore; cependant ils n'étaient pas tellement enivrés, endormis par leur tendresse, qu'ils ne pressentissent pas déjà, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-être éternels.

André était si affectueux, si prévenant qu'elle le trouvait trop bon et lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui semblait supérieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus.

André jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car elle avait ce tact féminin d'écouter sans comprendre, et de sourire à propos.

Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur était douce. L'intérêt, ni le sacrifice, ni la pauvreté mesquine n'avaient encore ouvert leurs yeux, ni réveillé leur égoïsme endormi.

Ils perdaient la conscience de leur moi. André était Toinette, et Toinette était André. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'était l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vécu et souffert, il avait besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins.

André l'étonnait par ses phrases sérieuses, son désir d'être câliné, sa tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il était jeune et aimant. Elle ne comprenait guère ce qu'il lui disait, ou souvent l'interprétait à côté, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait.

Quand elle le regardait avec de beaux yeux tendres, et qu'elle lui caressait les cheveux, il lui confiait souvent d'amers chagrins, ou des projets d'avenir, et lui demandait si elle pensait comme lui; elle répondait:

—Oui!

… d'une voix doucement grave; et André se sentait le coeur réchauffé; mais Toinette, le plus souvent, avait parlé d'instinct, sans comprendre.

Qu'importait? puisque leurs yeux se cherchaient, puisque leurs lèvres se souriaient, puisque l'ardeur de la jeunesse les jetait aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils s'aimaient.

Leurs nuits étaient douces et longues. Une veilleuse emplissait la chambre d'une faible clarté amie. Leurs sommeils amoureux s'éveillaient en un sourire, tandis que Mme Ouflon, tirant gravement les rideaux, leur présentait le chocolat, devenu meilleur.

Ils paressaient encore, n'avaient pas besoin de parler: se regarder et se sourire suffisait. Ils lisaient le journal, distraits; elle pensant à des emplettes, car bien que rien ne manquât, chaque jour elle s'avisait d'un bibelot nouveau; lui, inquiet et parlant d'économie, car il ne restait presque rien du traitement du premier du mois.

Ils se levaient, s'habillaient lentement, et André partait pour le bureau. Toinette s'occupait du déjeuner, envoyait Mme Ouflon plusieurs fois dehors, car la vieille n'avait pas plus de mémoire que la jeune. Vers onze heures on entendait un pas dans l'escalier. Toinette se jetait sur la nappe, mettait en hâte le couvert.

—Un petit moment, mon ami! criait-elle.

Les premiers jours, le repas avait tant tardé, qu'André, en retard à son bureau, avait été admonesté. Toinette désolée pressait le service, Mme Ouflon cassait des assiettes, et le repas était à peine cuit, peu mangeable. Puis une réaction vint. Toinette se levait tôt, bousculait la vieille dame, et quand André arrivait, on lui servait des viandes calcinées, des sauces gélatineuses. L'équilibre fut long à se faire.

Un soir que Mme Ouflon était montée se coucher, Toinette qui furetait dans les armoires, poussa un cri, André accourut. Dans un petit buffet de cuisine, comme un gros chat qui a trop mangé, l'indicible manchon à poils jaunes de Mme Ouflon reposait sur une montagne de croûtes de pain. Il y en avait pour plusieurs livres, en fragments secs, en blocs de mie, en croûtons fantastiques.

Le lendemain Toinette constatait le désordre, l'excès des dépenses, elle eut une sévère explication avec la bonne, et l'accompagna dans ses achats. Elle fut vite édifiée.

Mme Ouflon ne pouvait se passer d'un bonnet neuf, elle marchait, dans la rue, à petits pas, d'un air indifférent, comme une vieille dame sortie en coiffure du matin.

Très digne, elle achetait ce qu'il y avait de meilleur, comme pour elle, sans marchander; les fournisseurs la prenaient pour une rentière.

Toinette s'apercevant du manège, bouscula Mme Ouflon, mais celle-ci se mit à sangloter dans la rue, disant qu'elle n'avait pas été toujours en condition, et que quand Polyte serait sous-chef de gare, elle partirait avec lui dans un fiacre à deux chevaux.

Toinette ne la gronda plus.

Mais c'était elle-même qu'André reprenait doucement. Il sentait leur petit ménage aller à la dérive, les dépenses s'accumuler; beaucoup de provisions étaient perdues, on laissait la bonne les revendre. Elle troquait ainsi au marché, des portions de viande, de poisson, contre des assiettes de moules, qu'elle dégustait avec ravissement, en essuyant ses yeux rouges, et en soupirant après un avenir meilleur.

Malgré leur tendresse, Toinette et André sentaient bien que les choses allaient de travers, et qu'il fallait enrayer. Ils avaient été souvent au théâtre; maintenant que l'argent manquait, ils passaient leurs soirées ensemble. Il lisait tout haut, elle n'écoutait pas. Rarement ils parlaient du désarroi de leur petit ménage, mais ils y songeaient. Une fois André s'écria, en pensant au besoin d'argent:

—Ouf! il est temps que ma mère revienne!

Toinette lui jeta un regard vif comme un éclair, et s'enferma dans un silence têtu. Avait-elle cru à une arrière-pensée d'André, et qu'il souhaitait que sa mère dirigeât leurs affaires? Les jeunes femmes ont de ces défiances. D'ailleurs c'était avec appréhension qu'elle attendait de connaître Mme de Mercy. Que seraient-elles, l'une pour l'autre? Et sans savoir, d'avance, elle aimait peu sa belle-mère inconnue.

André murmura, pensif:

—Elle a été souffrante, sans cela elle eût été à Paris, pour nous voir, au premier jour. Avec cela, tu sais, très fière, très réservée. Elle a trop peur de paraître gênante, de s'imposer à nous. Elle a l'âme très haute, vois-tu, et dès qu'elle te connaîtra, vous vous entendrez si bien; n'est-il pas vrai, ma chérie?

Toinette ne répondit point, et baissa le capuchon de la lampe, car le regard franc d'André gênait le sien. Elle avait presque envie de pleurer; pourquoi donc?

Il continua:

—Si tu savais comme elle est bonne, et affectueuse. Elle a toutes les politesses du temps passé, elle est très délicate sur les convenances; un rien lui fait de la peine, mais un rien lui fait plaisir. Tu seras bonne pour elle?

Elle se leva, cherchant la laine de sa tapisserie, qui était tombée.

André parlait toujours; la mélancolie qui passait parfois sur son front,
Toinette l'attribua à l'absence de Mme de Mercy. Elle faillit répliquer:

«—Elle vous manque, avouez-le? elle a été toute votre vie; et moi que suis-je, si peu de chose encore?»

Elle aurait dit cela avec dépit, mais André l'aurait rassurée tendrement; elle l'aurait cru.

Elle ne parla point, c'était le tort de son caractère fermé; les malentendus commencent ainsi. Pour se soustraire à la conversation, elle bâilla:

—Tu as sommeil?

—Non,—dit-elle par contradiction.

Et cependant, quelques minutes après, elle était couchée.

Quand André fut seul, il passa la main sur son front, chercha un livre, le lut mal, respira une ou deux fois, comme oppressé, puis pensant aux tendresses, à la jeunesse d'Antoinette, il sourit et passa dans chambre à coucher.

Elle avait les yeux ouverts; à la vue de son mari, elle les ferma, puis les rouvrit, silencieuse.

—À quoi penses-tu? dit-il.

Et il pressentit qu'elle allait répondre:

«À rien!»—Et effectivement:

—À rien! dit-elle.

—Tu n'as pas de chagrin?

—Pourquoi en aurais-je?—et sa voix était sèche.

Ce ton déplut à André, qui se contint et dit:

—Embrasse-moi!

Elle se laissa embrasser, passivement, immobile comme une souche.

—Bonsoir! dit-il.

—Bonsoir!—dit-elle, avec une imperceptible rancune.

Il y eut un long silence, ni l'un ni l'autre ne dormaient; ils n'avaient pas de cause à rupture, et cependant, comme dans un ciel bleu, d'invisibles souffles d'orage passaient.

—Voyons!—fit-il brusquement,—qu'as-tu? parle-moi! qu'est-ce qui te peine?

Elle ne répondit pas.

—Parle! fit-il vivement, je t'aime, explique-toi, pas de malentendu, parle!

Muette, elle se mit à pleurer, étendue sans bouger, et de grosses larmes lui coulaient le long de la figure.

—Voyons! fit André tendrement, voyons! je ne t'ai jamais grondée, qu'est-ce que tu as? est-ce que tu me crois fâché, parce que nous dépensons trop?

Elle pleurait toujours.

—Est-ce que tu as peur que ma mère ne nous gronde, qu'elle ne s'en prenne à toi? tu n'as pas à le craindre!

Les larmes de Toinette coulèrent plus fort.

—Est-ce que tu n'as pas confiance en moi? tu ne sais donc pas combien je t'aime? Tu ne m'aimes donc plus? Es-tu jalouse de ma mère? la pauvre femme!…

À toutes ces questions, Toinette ne pouvait répondre, elle eût voulu crier:

—«Ce n'est rien, tu as raison, j'ai confiance, dirige-moi, protège-moi.»

Mais un cadenas fermait sa bouche; c'était plus fort qu'elle; et elle eut le triste courage de se taire, de voir André souffrir, s'irriter, pâlir; ce ne fut qu'à la fin, très tard, qu'elle finit par sourire, calmée.

Alors il dit, pour tout reproche:

—Ah! folle, pauvre petite folle!

Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulagée, paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reçu un coup cruel, car alors qu'elle ne pensait plus à rien, la peine qu'elle lui avait faite, volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il soupira.

Toinette était jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa mère, comme le fer battu et pétri, entre le marteau et l'enclume? Ces deux êtres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur?

Peut-être, ce soir de la première scène, eut-il l'intuition de tous les chagrins, de tous les malentendus à venir; peut-être osa-t-il aller au fond de sa pensée, et reconnaître l'inintelligence cruelle de sa femme; mais écartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir:

«C'est là le mariage!»

Et il ne désira plus tant que sa mère revint.

* * * * *

Les jours suivants il se sentit accaparé.

Il n'était plus lui. La nécessité de toujours penser, sourire, parler à sa femme, avait comme rapetissé son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la peur vague que le mariage ne l'absorbât, ne confisquât l'indépendance de ses idées.

Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passée, n'étant pas de ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent à des amours vulgaires ou à des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du célibat, qui avait été pour lui solitaire, spleenétique et pauvre; mais il s'étirait, la tête lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans un lit de plume.

Et ne pas penser de la journée à Toinette, le soulageait.

Puis, le soir, reposé d'âme et fatigué de corps, c'est presque gaîment qu'il rentrait chez lui; avant qu'il n'eût sonné, il devinait que sa femme était derrière la porte, l'entendant, l'attendant; la porte s'ouvrait, et les soucis du jour s'en allaient entre deux baisers.