III
Ils étaient mariés depuis cinq semaines, lorsque Mme de Mercy parut et entra dans leur vie.
Depuis trois jours elle était à Paris, où personne ne soupçonnait sa présence. Elle voulut, le premier soir, courir embrasser ses enfants, mais elle se retint. Une pudeur singulière, presque invincible, l'empêchait de pénétrer brusquement chez le jeune ménage, de s'annoncer en disant: «C'est moi!» Il lui semblait être devenue une étrangère pour son fils, depuis qu'il lui avait préféré une autre femme.
Deux journées s'écoulèrent pour elle en réflexions douloureuses. Son âme était dévorée par le scrupule; dans son esprit, pour la moindre chose, que de tergiversations, de doutes: elle s'était rendue ainsi longtemps malheureuse. Seuls, les événements graves, les nécessités violentes, lui rendaient une énergie subite, une volonté robuste et entêtée.
Elle se disait, aux cours des heures intolérablement longues:
«Ai-je tort? je devrais être dans leurs bras! Pourquoi ai-je passé en deuil un temps précieux, qui aurait dû être fête pour moi?…»
Le regard surpris de sa vieille servante, Odile, la gênait alors.
«Si elle leur écrivait son retour? ou qu'André eût l'esprit de le deviner? Il accourrait, la serrerait dans ses bras, lui confierait bien des choses. Elle avait tant besoin de le voir seul, de l'entendre, de le retrouver!»
Alors elle se levait, prête à courir chez lui, mais une mélancolie poignante l'arrêtait:
«Il n'est plus seul, mon grand garçon!… Mon Dieu!—s'écria-t-elle avec ferveur,—faites qu'il soit heureux!»
La précipitation de ce mariage l'avait assombrie. Quelles tristes journées passées chez Mme d'Ayral! Là-bas, le jour où son fils se mariait, elle n'avait fait que pleurer. Elle regrettait de n'avoir pas assisté aux cérémonies; quels vains scrupules, quelle gêne mauvaise l'en avaient donc empêchée? n'était-ce pas mal d'avoir ainsi voulu dégager sa responsabilité? Mais non, celle-ci lui restait entière. Alors à quoi bon cette abstention? Elle savait trop bien à quelles suggestions d'orgueil elle avait obéi; et ses préjugés incurables, reprenant le dessus, elle s'écria:
—Mon Dieu, pourvu que cette personne soit bien élevée, qu'elle fasse honneur à André dans le monde!
Le monde; André ne comptait pas y aller.
Le troisième jour, Mme de Mercy n'y tint plus; ayant communié le matin, afin que son âme, lavée de toute pensée trouble ou injuste, fût ouverte à toutes les tendresses et à tous les pardons, elle rassembla son courage, et se rendit chez ses enfants.
Le coeur lui battait fort, quand elle demanda à Mme Ouflon:
—Madame de Mercy?
Elle fut étonnée, ces paroles dites, d'avoir prononcé son propre nom. Il existait donc, maintenant, une seconde Mme de Mercy?
Elle attendit dans le cabinet de travail d'André, regardant les murs avec curiosité, comme si elle ne reconnaissait pas cet appartement, qu'elle avait loué, meublé, orné avec lui, pour lui.
La portière se souleva, Toinette parut, interdite, devina l'étrangère en deuil, puis après cinq ou six secondes de silence, les deux femmes s'embrassèrent, trop émues pour parler.
—André qui n'est pas là!—balbutiait Toinette, le coeur gros, comme si c'eût été sa faute.
—Je le sais, ma chère. Je ne suis pas venue pour lui, c'est vous que je veux connaître et aimer.
Et les yeux de Mme de Mercy, fanés et fatigués, s'animèrent d'un beau reflet, en regardant la jeune femme, dont elle tenait les mains dans les siennes.
—Mais asseyez-vous,—murmura Toinette, toute gauche.
—Mon Dieu! que vous êtes fraîche et jolie!—dit la mère.
Toinette rougit, puis sourit, gagnée par la bienveillance empreinte sur le visage, encadré de cheveux gris, de la vieille femme.
—Voulez-vous m'aimer?—dit celle-ci en l'attirant.
Toinette l'embrassa:
—Êtes-vous guérie au moins, vous avez été malade?
—Oui,—dit Mme de Mercy qui hésita, avec la confusion de ne pas dire vrai,—oui! mais maintenant je vais mieux, très bien même; regardez-moi encore: vos yeux sont bons, ils sont francs, vos lèvres sont belles; vous avez une blancheur de peau qu'envierait la comtesse de Suzy, une beauté blonde, pourtant. Allons, ma chère, vous êtes parfaite, et la vraie femme d'André! il sera heureux!
Toinette sourit.
—Ah! maligne, vous me jugez égoïste pour mon fils, comme toutes les mères; hélas! mon pauvre André n'est pas parfait, lui mais tel qu'il est, il vous aime bien…—Et vous?
Toinette n'osant répondre, baissa les yeux, toute rose; l'idée qu'elle rougissait la fit rougir plus fort, et toute éperdue, elle jeta son visage, empourpré jusqu'aux épaules, contre le sein de Mme de Mercy. C'est dans les bras l'une de l'autre, causant, les mains unies, mais l'esprit en éveil, et s'observant déjà mutuellement, qu'André les trouva, en rentrant, une heure après.
Il exigea que sa mère dînât avec eux. Et Toinette discrètement sortit, les laissant seuls.
Souvent, au sortir d'un dîner d'apparat, André avait vu le visage de commande et le sourire mondain de sa mère, faire place à une expression d'amertume et de vieillesse; il eut la même impression quand, d'un mouvement spontané, elle lui prit la main, lui jetant, avec un éclair dans les yeux, ce seul mot âpre:
—Eh bien?
Tout un monde de questions tenait là.
—Eh bien,—répondit-il doucement,—tu as vu ma femme? (Ce mot faisait mal à l'oreille de sa mère.) Tu vois comme elle est tendre, bonne, jeune de coeur et d'esprit; elle t'adore déjà, sois-en sûre.
Mme de Mercy eut un fin mouvement de lèvres, et son regard impatient sembla dire:
—Ensuite?
—Je suis heureux,—dit André, mais tu nous as bien manqué; un mois et demi sans venir! Vite, parle-moi de toi?
Mme de Mercy se leva, et tirant avec soin des écrins d'un petit sac en cuir de Russie:
—Tiens, André, tu donneras ces bijoux à ta femme. Une vieille femme comme moi n'en a plus besoin, cache-les,—dit-elle en les mettant dans un tiroir.
—Maman!…
—Je te les aurais donnés plus tôt, mais je n'étais pas là; puis tiens! je voulais avoir vu ta femme. Ces bijoux-là,—dit-elle avec un indéfinissable orgueil de caste,—n'iraient pas à tout le monde. Tu vas dire que je suis folle, André, car je me sens toute triste.
—Pourquoi, bonne mère?
—Vous êtes, nous sommes si pauvres, mon enfant. Aurez-vous la sagesse, l'économie? Il vous faudra presque vivre comme des ouvriers. Soyez donc un de Mercy, pour mener une vie semblable!
—Ah!—dit-il gaîment, mais son sourire n'était pas très net,—tu parles à propos, je n'ai plus d'argent, veux-tu m'en donner?
—Plus d'argent, André?…
Et l'angoisse s'empreignit sur le pâle visage maternel.
—Oui, fit-il avec embarras; pardonne-moi, les premiers jours, le ménage, un peu de théâtre…
—De théâtre,—dit Mme de Mercy qui venait de faire un long trajet dans un compartiment de secondes.—Bien!
Et après avoir repris un visage calme, et s'efforçant de sourire:
—Veux-tu tout ton argent demain!
—Oh non!—dit André, qu'une si grosse somme effraya, cent francs suffiront.
—Je serai donc votre caissière,—dit-elle avec un sourire forcé, et voyant son fils attristé:
—Cet argent est à vous,—dit-elle,—puisque je vous l'ai donné; et tu es assez grand pour savoir ce que tu dois en faire, mon bon ami.
Après le dîner, où tout le monde se força à être gai et expansif, André fit à sa femme, affolée de trouble et de joie, la surprise des bijoux donnés; et il ramena sa mère chez elle. Elle eut la délicatesse de ne pas lui reparler d'argent; pensive, elle dit seulement quand ils se séparèrent:
—Rien encore?
—Ce serait trop tôt, mère, laisse-nous nous aimer un peu auparavant..
Mais les enfants naissent, en dépit des désirs ou des non-vouloirs; et chaque mois qui s'écoulait, devait donner aux deux jeunes mariés l'espoir d'une maternité future: sentiment mêlé de peur et de naïve fierté.
André sut se résigner à quelques visites. Mais il ne satisfit point sa mère; elle eût voulu qu'il promenât sa femme dans le salon des d'Aiguebère et chez beaucoup d'autres. Il refusa, mais vit les Damours.
La mère était de plus en plus malade, l'avocat soucieux, pensant à quitter Paris, à mener sa femme à Alger, et à s'y faire une haute place comme avocat. Germaine, mieux portante, les reçut avec une grâce de petite fille; ses robes l'ajustaient comme une poupée; elle avait un sourire vague et un bleu d'émail dans les yeux. Elle et André se regardaient à la dérobée.
En sortant, Toinette, par une étrange intuition, dit brusquement:
—Pourquoi ne l'avez-vous pas épousée plutôt que moi?
—Je ne l'aimais pas, chérie.
—Oh!—fit-elle avec incrédulité. Et André rougit, craignant qu'elle n'eût pressenti presque toute la vérité passée.
—Mais vous?—dit-il, taquin, pour détourner la conversation,—vous avez pensé à quelqu'un, avant moi?
—Mon Dieu, non! répliqua-t-elle avec franchise.
Les de Mercy visitèrent aussi et reçurent les Crescent, dont ils ne purent assez louer l'affection cordiale et la discrétion.
Leur propre vie s'organisa, s'équilibra au bout de quelques mois.
* * * * *
André se résignait presque à son bureau. Toinette s'habitua à employer les heures de solitude. Elle s'installait dans sa chambre, près d'une fenêtre dont, avec curiosité, par désoeuvrement, elle relevait le rideau, si quelqu'un traversait la cour. Elle faisait quelque tapisserie ou lisait. Mais le goût des livres ne lui était pas encore venu; la diversité des oeuvres la stupéfiait, et toute tension d'esprit lui était pénible. Souvent même, elle ne pouvait suivre les conversations qu'André tenait avec elle; passé un certain point, elle manquait d'attention, perdait le fil; souvent elle posait des questions qui embarrassaient son mari. D'autres fois, des mots qu'elle n'avait jamais entendus frappaient son oreille, et leur sens inconnu la tourmentait, sans qu'elle osât s'informer.
Le retour d'André vers cinq heures, la tirait d'une demi-torpeur où elle vivait. Elle le caressait, à table lui disait souvent les histoires de la maison, recueillies par Mme Ouflon; ou ils s'ébahissaient sur le prix des choses et la cherté du ménage. Mais ces riens ne leur paraissaient pas dénués de poésie, parce qu'ils étaient mêlés à leur vie même, qu'ils faisaient, en quelque sorte, partie d'eux-mêmes.
Toinette d'abord avait soutenu une correspondance assidue avec ses parents, mais les Rosin répondirent très mollement. Le père, tous les deux mois, n'exprimait que des pensées banales et soporifiques. La mère n'avait pas le temps. Quant à Berthe, secouée par le mariage de sa soeur, elle semblait retombée à une apathie provinciale. Elle n'avait rien à dire, ne voyait rien qui pût les intéresser; son coeur et son esprit s'étaient rendormis.
Mme de Mercy dînait souvent chez ses enfants; eux aussi, chez elle.
Après cinq ou six mois de bons rapports entre la mère et la fille, les caractères peu à peu reprirent leur naturel. Celui de Toinette montra ses défauts. Elle était très jalouse, redoutait que son mari ne subît l'influence maternelle. Mme de Mercy, conseillère, prêchait l'économie. Il eût fallu que Toinette fût bien avisée et prudente, pour ne pas avoir ni montrer d'amour-propre.
André, dont les sentiments les plus intimes, les plus délicats, étaient en jeu, se tut, gardant une neutralité dont ne pouvait s'accommoder personne. Par égard encore pour lui, sa mère et sa femme gardèrent le silence, imitèrent sa froideur; seulement, si Mme de Mercy souffrit sans se plaindre, Toinette sans parler, leur visage, leurs regards, leur mutisme avaient une cruelle éloquence. Toinette avait des raidissements d'âme, des entêtements de silence cruels. Puis ces bouderies se résolvaient en sanglots rageurs. Toute seule, Mme de Mercy versait des larmes rares et âcres. Qui des deux avait raison? Aucune, toutes deux. Toinette était injuste, et se défiant à tort de son mari. Mme de Mercy était trop timorée; ses conseils, fatigants à la longue, étaient sans portée, parce que ce n'étaient qu'insinuations et réticences.
Tout à coup Mme de Mercy crut avoir l'explication de ce changement:
Toinette était enceinte.
Cela suffit pour que sa belle-mère oubliât tous ses griefs. Malheureusement la grossesse ne faisait qu'accroître chez la jeune femme, les dispositions naturelles de son caractère.
Pourtant telle est la force de la jeunesse, que malgré ces points noirs, malgré le plus sombre:—l'argent coulant aux nécessités journalières, deux mille francs nouveaux dépensés en six mois, rien que pour vivre,—malgré ces soucis, ces craintes, Toinette et André étaient encore heureux.
Seule, Mme de Mercy atterrée, pensait, voyant s'accroître les dépenses:
«Que feront-ils, une fois ruinés? Ah! je suis trop faible; pourquoi ai-je consenti à ce mariage?»
Regrets stériles. L'idée qu'elle serait grand'mère lui fut une nouvelle préoccupation; pour les jeunes mariés, c'était une grande joie naissante.
Ils escomptaient trop vite leur bonheur. Toinette se fatigua, fit une fausse couche, heureusement peu avancée.
Alors, ce furent des larmes et des lamentations, puis des journées de repos qu'imposa le médecin, un homme maigre, petit et vêtu de noir. Il employait des termes de la vieille école, avait une politesse grave. Ses reproches, et le chagrin d'André, firent sur Toinette une grande impression.
Ainsi elle aurait été mère et, par sa faute, voilà qu'elle avait compromis sa santé future. Elle pleura longtemps le petit être informe, le débile germe d'homme ou de femme, ce rien qui s'en allait, et qui pourtant avait un nom. Elle l'eût appelé André; aucun de ses enfants à venir ne porterait ce nom, comme s'il eût été celui d'un réel petit mort.
Elle se remit, resta grave, songeuse, se reprocha d'être étourdie, puérile.
«C'était terrible, le mariage, elle n'était qu'une enfant; elle le reconnaissait. Et cependant, un jour, bientôt peut-être, elle serait mère d'un bébé vivant, appelé à grandir!» Elle le voyait à l'école, puis homme fait. Était-ce possible? Quel mystère que celui de cette vie mystérieuse, transmise de père en fils, de génération en génération!
Elle eut conscience de la responsabilité qui pesait sur elle, et sentit le devoir s'imposer à son existence instinctive et vide, de jeune fille ou de jeune mariée. Car Toinette était à cet état incertain où les grâces folles de la vierge d'hier se mêlent aux gravités précoces de la femme d'aujourd'hui.
Elle devint un peu plus sérieuse, s'attacha à la lecture, écouta avec plus de patience les conseils de Mme de Mercy.