IV
Toinette tenait un de ces petits almanachs, alors à la mode, illustrés par Kate Greeneway.
—Il y a déjà quatorze mois, mon cher mari, que vous êtes venu à Châteaulus.—Et d'un lent mouvement de femme souffrante, elle se coula près de lui:
—Te rappelles-tu?
Et passant à une autre idée:
—Dis, sera-ce une fille ou un garçon?
—Je ne sais pas…
—Oh, mon Dieu, je vais devenir laide, tu ne m'aimeras plus?
—Mais si! bien plus.
—Et pendant que… je serai malade, tu ne penseras pas à voir d'autres femmes?
—Veux-tu bien! vilaine.—Et il l'embrassa.
—Oui, tu dis cela!… L'aimeras-tu au moins, ton enfant?
—Non, c'est toi que j'aimerai en lui.
—Ah! que c'est long: encore cinq mois, crois-tu? Souffrir tout le temps, de ces horribles maux de coeur! C'est qu'il pèse déjà, je t'assure. Non? Si, il pèse, je le sens bien.
Elle babillait avec des intonations d'enfant gâtée, quand sa voix changea, devenant sérieuse:
—André, c'est terrible, j'ai fait les comptes du mois, c'est cher! c'est cher!
—Oui, mon amie, je sais que tu fais ton possible, ne te chagrine pas, je tâcherai d'avoir au ministère du travail supplémentaire. Le tout, vois-tu, est d'équilibrer nos dépenses, d'arriver à une moyenne fixe chaque mois.
Mais cette moyenne ne se rencontrait jamais.
Toinette se plaignait ainsi souvent, accusant les fournisseurs, la maladresse de Mme Ouflon, etc. Elle-même ne pouvait savoir. Ce n'était pas sa faute.
—Eh non, qui t'accuse?—finissait par dire André avec un peu d'impatience.
—Toi, tu m'accuses,—reprenait-elle en boudant un peu.
—Je ne dis rien!
—Mais tu n'as pas l'air content?
Alors force lui était de rire.
Deux mois plus tard, Toinette eut une grande joie, son enfant avait remué; puis elle douta, jusqu'à ce que de nouveaux, fréquents, intimes tressaillements, l'assurassent qu'il était là, bien vivant. Chaque secousse lui causait une douleur, qui se transformait en joie, après.
Et il fallait la rappeler à l'ordre, la supplier d'être sage, de ne se point fatiguer. Car elle avait des jours de turbulence où elle courait les rues, regardait les magasins; des semaines de langueur et maussades succédaient. La tête emplie de rêvasseries vaines et de terreurs vulgaires, elle voulait se faire tirer les cartes, ou craignait d'avoir des envies.
Elle n'en eut aucune.
Elle et son mari parlaient le moins possible de Mme de Mercy. André avait reconnu la jalousie des deux femmes. Comment arriverait-il à les faire s'aimer, s'entendre? car il le fallait à tout prix, pour le bonheur commun.
Quand sa belle-mère venait, Toinette se montrait avenante, aimait à parler, à rire. Mais dès que, les nouvelles échangées, la conversation se ralentissait, pour peu que Mme de Mercy s'adressât à André, Toinette s'enfonçait en des mutismes défiants; si sa belle-mère touchait à quelque objet ou dérangeait un meuble, Toinette, après son départ, remettait, sans parler, les choses à leur place. D'autres fois, ses préventions injustes tombaient. Elle se montrait alors affectueuse et douce.
Mme de Mercy supportait ces écarts de caractère avec une grandeur d'âme exagérée.
Elle disait tout bas à André:—C'est pour toi que je souffre sans me plaindre!—Puis elle offrait à Dieu ses chagrins.
Quand Toinette avait été raisonnable, elle guettait un regard reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il était la cause involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait en silence, s'efforçant de se résigner, et de penser à autre chose. Il comptait sur le temps, qui éteint les passions vives; parfois il eût voulu être plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme.
Il s'isolait dans son cabinet de travail, après avoir, d'une main rapide de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministère, et assuré par là un petit supplément d'argent à la fin du mois. En entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres à Mme Ouflon, il pensait:
«Il y a deux ans, j'étais seul, malheureux. Aujourd'hui le décor de cet appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est là, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu'à la servante qui l'écoute, c'est moi qui, par ma volonté, l'ai créé.
«Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela fût: Cela est!»
Il ajouta: «Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde qui marche avec moi, que j'entraîne. Peut-être sera-ce lourd plus tard?» Et il entrevit une responsabilité, des devoirs lourds.
Sans oser se demander s'il était plus ou moins heureux qu'auparavant, écartant ce doute, il ne pouvait s'empêcher d'admirer le pouvoir que l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'être, selon son plus ou moins de sagacité ou de raison, l'artisan de sa joie ou de sa douleur.
Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement?
Il en doutait. Tous les événements, les accidents qui l'avaient heurté, il les reconnaissait inévitables et croyait à la fatalité. En cela, il différait de sa mère, âme tourmentée, toujours prête à déplorer sa faiblesse, à s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou laissé faire.
Tout ce qu'André éprouvait, il le renfermait en lui, par pudeur. Mme de Mercy ne sut jamais rien de ses troubles secrets. Bien que Crescent fût d'âge mûr et de bon conseil, André jamais ne lui confia le fond de ses pensées.
Au ministère, Crescent, soucieux, lui disait, un matin:
—Voilà le père de ma femme très malade; vous savez qu'il n'a jamais rien fait pour sa fille, et que sa femme le mène. Il paraît qu'il s'affaiblit beaucoup. Moi qui ai une vie très rude, et l'avenir de mes enfants à assurer, je me demande si le père aura été subjugué par cette femme au point de dépouiller complètement sa fille, j'en ai peur.
Et après un moment de silence:
—Enfin! on travaillera encore.—Et il regardait André avec un bon sourire, tout en soufflant d'un air fatigué.
Crescent, outre son travail au ministère, donnait des leçons; il se levait à cinq heures, se couchait à onze, avec un fonctionnement de machine. Mais à la fin il s'usait; et toujours cette expression de lassitude résignée et courageuse avait frappé André.
Il en parla à sa femme.
—Pourquoi travaille-t-il tant?—demanda-t-elle ingénument.
—Et vivre, ma chère, et nourrir les enfants?
Elle hocha la tête et écouta une lecture qu'André reprit tout haut, des vers de Victor Hugo. En dessous, il observait sa femme, prêt à s'interrompre, craignant que son esprit ne fût ailleurs ou qu'elle ne comprît pas.
—André, je voudrais tant savoir, apprends-moi, je t'en prie?
—Quoi donc?
—Tout, je sais si peu de chose, on ne m'a rien enseigné.
Alors il lui pardonna ses inattentions. Peut-être devait-il lui faire des lectures plus simples. Mais lesquelles? Balzac n'intéressait pas la jeune femme. Et elle n'avait même pas achevé les Trois Mousquetaires.
D'abord déconcerté, il en avait pris son parti. Pourtant, il trouvait pénible de ne pouvoir parler à son gré, et qu'elle ne le comprît pas. Parfois il se résignait, comptait qu'elle serait bonne mère, bonne ménagère, n'en demandait pas plus.
Il la regarda. Paisible et fatiguée, elle tirait la laine de sa tapisserie.
«Ah! les beaux, essors du rêve, les passions de roman, ce menteur idéal sacrifié courageusement en se mariant, tourmentaient encore André. Il pensait aux heurts de l'amour et de la jalousie, aux enlèvements, à l'adultère, aux douleurs tragiques, à la passion. Cela, il ne le goûterait jamais! Mais n'était-ce pas chimérique? et n'avait-il pas pris le meilleur lot, le bonheur terre à terre, strict et résigné, mais sûr?
«À quoi pensait-elle en ce moment?
«Suivait-elle les mêmes réflexions mélancoliques, regrettait-elle un idéal cavalier, une vie de rêve, tout un romanesque de jeune fille?» Il voulut le savoir et se penchant, lui prit la tête, la leva vers lui et la regarda.
Sous le jour qui tombait, il se vit reflété dans les prunelles de sa femme, comme en un miroir: impression douloureuse. Pourquoi ne pouvait-il pénétrer au fond de ces beaux yeux bruns? pourquoi, alors qu'il voulait la connaître, était-ce lui-même qu'il rencontrait, dans ce reflet? Il pensa que Toinette, de même, se mirait dans ses yeux à lui, et il sentit qu'ils étaient à mille lieues l'un de l'autre, que même aux heures où se mariait leurs âmes, ils étaient deux, et ne pourraient jamais, jamais être un! Cette constatation le rendit égoïste, et il eut des regrets, mais elle, dont le regard ne l'avait pas quitté, lui dit:
—N'est-ce pas que tu m'aimes, tout de même?.
Hasard ou divination, la pensée de Toinette avait répondu à la sienne. Troublé, il sentit des larmes lui monter aux yeux, et plein de pitié pour elle, pour lui, il la prit dans ses bras, brusquement.
—Prends garde! fit-elle.
Il eut horriblement peur:
—Pardon!
—C'est passé!
L'idée que sa femme serait bientôt mère l'attendrit; cela lui créait de nouveaux devoirs. Alors il congédia les rêves impossibles, les espoirs trahis, les voeux stériles; il s'en fit ensuite un mérite, et d'instinct, et par raisonnement, se dit qu'il fallait accepter la vie, ne lui rien demander d'impossible, et en tirer ce qu'elle contient de bon.
Déjà elle s'annonçait inquiète, nécessiteuse.
Le terme d'octobre approchait.
Ils connaissaient déjà ce souci périodique dont on s'effraye d'avance, pour en rire après: comme beaucoup de gens, ils n'avaient pas la somme nécessaire pour le payer. Seulement, cette fois sa mère ne pouvait avancer à André de l'argent; il le savait. Elle-même vivait parcimonieusement, se privant de robes et allant en omnibus; elle craignait d'être rencontrée par les d'Aiguebère ou par d'autres.
Ce fut Toinette qui, avec un sens inquiet de ménagère, et sachant qu'André n'avait nul moyen de se procurer de l'argent, et qu'il ne voulait pas emprunter, lui dit:
—Voici le terme, comment ferons-nous?
Il essaya de plaisanter.
—Si nous profitions de l'occasion pour rappeler humblement à tes parents la modeste pension qu'ils nous ont promise? Soit dit sans reproche,—ajouta-t-il avec la secrète rancune qu'on a pour les mauvais payeurs,—il s'est déjà écoulé plusieurs mois sans qu'ils aient daigné nous manifester leur bon vouloir.—Il s'arrêta, regrettant ces mots; Toinette toute rouge se retenait de pleurer.
—Pardonne, dit-il, ce n'est pas ta faute, mais songe aux sacrifices que ma mère a faits; eux, là-bas, vivent tranquilles, égoïstement. Tu es fière, n'est-ce pas, autant pour ton mari que pour tes parents?—Puis avec la lassitude soudaine d'un homme délicat que ces sujets révoltent:
—N'en parlons plus, c'est trop mesquin.
—Ce n'est pas cela, dit Toinette, c'est que je leur ai déjà écrit, et…
—Et?
—Ils ne m'ont pas répondu.
—Qu'à cela ne tienne!—fit-il vivement,—je m'en charge…
Puis il hésita, en proie à des scrupules, et parlant haut comme pour penser clair, il allait et venait dans l'appartement.
—Voyons, d'abord, amie, ne t'afflige pas, cela arrive dans tous les ménages. Les beaux-parents transportés de joie promettent, puis ne tiennent pas; moi je ne leur demanderais rien, si je m'écoutais. Cependant ils ont promis, donc ils doivent. À tel point que cet argent, tu t'en souviens, était destiné à payer nos termes. Si j'étais plus riche, j'aurais l'orgueil de ne jamais réclamer un sou. Le puis-je ici? le dois-je? Non, que diable. Il est juste que tes parents nous aident dans la mesure du possible. Est-ce vrai?
—Oui, dit-elle, sans conviction.
«D'autant plus, n'osa-t-il dire tout haut, que ma mère se sacrifie bien, elle qui n'a rien promis, qui ne doit rien.»
Il reprit:
—Dans tous les pays du monde, on aide les enfants.
—Chez moi,—dit-elle tristement,—ce sont les hommes qu'on aide, vois
Guigui, il a mangé tout l'argent de ma soeur et le mien.
—Oui, dit André, aussi je n'en fais guère compliment aux tiens. Que faire? Dicte-moi ma conduite, vois, décide.
—Écris!—dit sa femme. Et lui passant les bras autour du cou, elle abdiqua bravement ce qu'elle avait d'orgueil et d'amour-propre.—Seulement, ajouta-t-elle, écris gentiment!
André s'adressant aux Rosin, fit valoir dignement ses droits, rappela leur promesse, dit combien les difficultés d'un jeune ménage étaient pressantes, impérieuses, fit appel à leur tendresse et à leur dévouement.
Ce fut le père qui répondit. Sa lettre portait comme toujours l'en-tête des Chemins de fer, et calligraphie et paraphe étaient d'une netteté et d'un calme admirables. Il faisait l'étonné. Les jeunes gens n'étaient donc pas assez riches? Quoi! ils demandaient à des gens plus vieux qu'eux, et qui avaient toujours travaillé? Il les exhortait avec bonté à ne pas se décourager, et il leur envoyait sa bénédiction paternelle.
De la rente promise, pas un mot.
—C'est fort! dit André.
—Maman a dicté,—dit la jeune femme, et elle se sentit triste et honteuse des siens. Leur mauvaise foi la frappait. André ne l'aimerait plus. Il la serra fortement dans ses bras, et dit, comme par acquit de conscience.
—Écrirai-je à ta mère?
—Si tu veux!…—Elle n'espérait plus.
La réponse de Mme Rosin fut un chef-d'oeuvre.
«André parlait d'une rente, l'avait-on stipulée? Elle en doutait, car nul souvenir ne lui était resté. D'ailleurs, quatre cents francs par an étaient une somme énorme, écrasante; où aurait-elle pu les prendre? Elle était la plus malheureuse des mères, elle en pleurait,—il y avait en effet des taches d'humidité sur le papier—elle aurait donc toujours des chagrins? Ah! si elle n'avait pas de consolation dans son propre fils… Il allait bien. Dimanche dernier, on avait fait une partie aux environs, c'est Alphonse qui avait le mieux dîné, il avait chanté des chansons à faire mourir de rire. Elle embrassait ses enfants de Paris en leur recommandant de travailler, d'être sages, et surtout de ne pas se tracasser; les ennuis s'en vont comme ils viennent, mon Dieu!»
Cette lettre jeta André dans une stupeur qui se changea vite en colère, mais Toinette le calma. Elle avait l'habitude de ses parents. C'était ainsi, on n'y pourrait rien changer.
Alors tous deux se résignèrent.
Mais ces lettres échangées devaient longtemps leur rester sur le coeur. Si André et sa femme s'étaient moins aimés, la malpropre question d'argent les aurait aigris. Ils évitèrent cette brouille et se serrèrent plus fort l'un contre l'autre.
Mais ce ne fut pas sans souffrir.
Ne parlaient-ils plus de cela, ils en gardaient le poids sur la poitrine. En parlaient-ils, leurs paroles étaient choisies, mais acerbes. Et André s'inquiétait. Toinette, qui maintenant souffrait de ses parents, ne se laisserait-elle pas reprendre un jour à l'habitude? Alors, excusant les siens, c'est son mari qu'elle blâmerait, pour ses paroles justes, mais âpres.
Les Rosin, dans leur égoïsme, ne se souciaient guère de cela. Ils écrivirent depuis sans jamais parler des conventions faites, comme s'ils ne doutaient pas que leurs enfants fussent heureux, prospères, très enviables.
Le terme échut.
Toinette demanda avec anxiété:
—Qu'allons-nous faire?
André se mit à rire.
—Je prêterai ma montre à une administration bienveillante, qui me comptera une centaine de francs en échange; que veux-tu?—fit-il en la voyant humiliée,—plus d'un Parisien y passe. Et puis personne ne le sait. Enfin est-ce que devoir à un ami ne te gênerait pas davantage?
Toinette pensive ouvrit un écrin, choisit un bracelet et ajoutant sa petite montre de jeune fille:
—Va, dit-elle, porte cela, mais confie-moi ta montre, je ne veux pas que tu l'engages.
Le débat fut long, André céda et porta les bijoux de sa femme au
Mont-de-Piété. À sa gratitude attendrie, s'ajoutait un peu d'orgueil.
Elle comprenait donc son devoir. Elle se dévouait. Il l'en aima
davantage.
Le terme fut payé, mais d'autres dépenses surgirent, et comme on avait là un moyen commode de trouver de l'argent, peu à peu, en moins d'un trimestre, tous les bijoux partirent. Toinette semblait fière de ce sacrifice. Mais André en souffrait, humilié et chagrin.
Il travailla double, en revanche. Mais avec tout le mal qu'il se donnait et des travaux supplémentaires, il n'élevait pas son salaire mensuel à plus de deux cent cinq francs par mois. Des réformes s'étant faites dans le ministère, André retomba à cent soixante francs pour vivre.
Dur problème, insoluble. Le peu qui lui restait des sommes données par
Mme de Mercy fondrait avant six mois.
Toinette, qui avait supporté patiemment les premiers mois de sa grossesse, trouvait les suivants pénibles. Le dernier surtout fut intolérable. Cependant elle avait bon espoir. La jeune sage-femme qui l'assistait était contente.