V
Un soir que Mme de Mercy devait dîner chez eux, vers six heures,
Toinette ressentit les premières douleurs.
Elles étaient courtes, lancinantes et espacées. Tandis qu'André gardait sa femme, la mère, montée dans un fiacre, courut chercher la sage-femme.
D'abord vaillante, Toinette riait, bravant les douleurs qui se rapprochaient, plus vives. Au bout d'une demi-heure, elle eut peur que la sage-femme n'arrivât trop tard. Ce que lui disait André pour la tranquilliser était vain. Elle prêtait l'oreille au bruit des voitures, et debout, nerveuse, s'impatientait. Trois quarts d'heure passèrent ainsi en un long silence. Toinette s'était assise, un peu pâle.
Sur sa figure fatiguée passait, par éclairs, l'expression d'une douleur aiguë. Se retenant de crier, elle soupirait doucement.
Une sueur perla au front d'André. Il allait, son devoir l'exigeait, assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et défigurant la femme qu'on aime, un pauvre être faible qui va, dans la torture, donner la vie à un être plus faible encore. Toute quiétude le quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses passées. Il ne songea plus qu'à l'épreuve qu'ils devaient tous deux subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut pénétré de l'effroi des souffrances, et déchiré à l'idée de la mort possible.
Deux coups de sonnette pressés retentirent. André courut à la porte, Mme de Mercy était là, contrariée. Elle lui souffla à l'oreille:
—La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mère que j'ai amenée, aie confiance, mais préviens ta femme.
Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait, Toinette poussa un cri, trépigna et se refusa absolument à recevoir la vieille; et ce gros chagrin et ce refus entêté s'exhalaient en mots colères, que la matrone, dans la pièce à côté, entendait sans sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres.
Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au débat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet air de souffrance animale qui attendrit les plus forts:
—Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu!
Trois minutes après, elle et Mme Pâquot étaient bonnes amies.
—Rien à craindre avant cinq ou six heures,—dit la grosse femme, en sortant de la chambre, à André et à Mme de Mercy qui, debout, anxieux, se regardaient sans parler.
—Faut-il qu'elle se couche?
—Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous.
—Alors,—proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure digne,—on pourrait peut-être dîner?
La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans cérémonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance réelle. Car, elle n'ignorait pas que, dans les châteaux où la sage-femme se vantait d'être continuellement appelée, il est séant de servir à part; mais quoi! l'on était pauvre, il fallait s'accommoder, et elle découpa elle-même, dînant peu, toute troublée. Mme Pâquot mangea placidement, avec une expression de sérénité tout à fait rassurante. André ne put et ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dîner, comme si rien ne se passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant près de lui, voulant le servir.
Après le repas, on prit les dispositions d'usage.
Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'étendit sur un petit lit bas, un drap jeté sur elle. Dans le foyer, de grosses bûches se consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pièce aux rideaux tirés et aux tentures closes, que le tic-tac régulier d'un cadran. Une lampe sur la cheminée tombait d'aplomb sur le lit; seule la tête de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un coin, éclairait vaguement ses traits, qui pâlissaient à chaque minute davantage.
Peu à peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot rauque, se changèrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la douleur. André lui avait livré sa main et son poignet; et cette main d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans une étreinte violente, où les ongles crevaient la chair. Il la sentait, cette pression désespérée, et il souffrait d'être impuissant; une colère sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait aussi trop calme, et l'immobilité des personnages l'angoissait. Il les voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy pâle comme du marbre, avec des yeux brillants et un sourire crispé; la sage-femme étendue dans un fauteuil, tournant benoîtement ses pouces et dodelinant de la tête, déjà presque assoupie.
Toinette aussi avait vu cela, et une colère et un chagrin lui emplissaient le coeur. Comment pouvait-on être aussi indifférent? Mais la vue de son mari la consola: il était blême et inondé de sueur.
Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux d'André. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri.
—Oh! madame Pâquot! madame Pâquot—répétait-elle avec une intonation enfantine, tout à fait navrante.
La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumière; alors dans l'obscurité monta une plainte horrible et une voix aiguë de petite fille:
—Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!—Et la révolte mourut en un sanglot brisé; Toinette murmurait avec une douleur monotone:
—Oh! que je souffre! oh! que je souffre!
—Courage, madame,—disait la bonne créature,—tout va bien, pensez au bébé.
—Oui, madame Pâquot. Oh!…
André serra ses dents à les briser. Toinette lui racla le poignet contre le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un peu.
Une heure s'écoula, minute par minute: un siècle. Mme de Mercy tisonna le feu, puis se rassit. Et le temps était comme arrêté. Le cadran avait des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agité de tressaillements nerveux, semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa brusquement, s'éteignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et dans cette obscurité de nouveaux cris éclatèrent, coup sur coup.
Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et disait:
—Courage, madame!
Et se tournant vers André, elle lui fit signe que le moment approchait.
—Le champagne est-il là?—demanda-t-elle.
On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fête.
—Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame!
André, avec malaise, reprit le verre vide aux lèvres de sa femme; on la soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrît moins!
—André, viens! viens!
Il accourut, et les ongles rentrèrent dans sa chair, son poignet fut tordu par une force surhumaine.
—Allons, madame, aidez-nous!
Les yeux de Toinette se convulsèrent, une plainte sourde, puis une clameur prolongée, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et André regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et pitié.
L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et, mécontente, échangea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'André surprit.
Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillèrent; la vie qu'ils attendaient était douteuse, perdue peut-être; il eut la vision du médecin appelé en hâte, de l'extraction par les fers, d'horreurs glaçantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre où montaient aux rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'était point la vie qui entrerait, mais la mort. Il détourna la tête, et ne raisonna plus. Un désespoir sans pensées, un désert de ténèbres l'enveloppèrent; alors ses yeux malgré lui, se fixèrent sur sa jeune femme.
Elle claquait des dents, en même temps que de grosses gouttes de sueur coulaient sur sa figure, comme des larmes. André prenant un grand éventail, l'éventa machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre de champagne une poudre roussâtre, et s'approcha.
Mais les douleurs arrêtées reprirent avec violence. Trois cris se succédèrent, le dernier désespéré sans rien d'humain, épouvantable. Mme de Mercy maintenait sous le drap Toinette pâle comme une femme qu'on assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier soupir, et tout à coup de cette mort, s'éleva un vagissement de vie, rauque et joyeux.
Tous trois comprirent, et André, le coeur retourné comme par une main de fer, se mit à trembler de tous ses membres.
La sage-femme déjà donnait ses soins à l'enfant.
Une angoisse tourmenta le père, était-ce un garçon ou une fille?
Toinette n'y pensait pas… elle demanda seulement d'une voix faible:
—Est-il beau?
—Très beau, madame, ne vous agitez pas!
Elle regarda son mari, le fit se pencher à ses lèvres et, très bas, avec des lèvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit pas.
Pour ne pas la fatiguer, il répondit:
—Oui, oui! repose-toi, ma chérie.
Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, après l'avoir baigné. Alors André fut infiniment soulagé, la chambre lui parut un palais; par les fenêtres, où le jour blanchissait, ce qui était entré n'était point la mort, mais la vie!
La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et âme nouvelles, nées de deux chairs et de deux âmes, l'enfant, joies et chagrins, soucis et espoirs, l'enfant, tout l'avenir!
Il était né! Il était là, tout grouillant de vie! Quel doux mystère!
On le donna à garder à André, qui s'assit sur une chaise basse, le tenant gauchement dans ses bras. À sa joie succédait une stupeur presque pénible.
«Comment! c'était à lui, ce pauvre être grimaçant, à la face indécise et rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?…» Il regarda sa mère; penchée vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant tout bas, afin que Toinette n'entendit pas:
—Une fille!
—Ah!…—Et il ne fut ni content ni fâché; c'était un enfant, le sien: dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une voix douce et traînante:
—On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que ça m'est bien égal; je n'ai pas du tout de préférence!
On finit par lui avouer une petite fille:
—Ah! tant mieux,—dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse; pourtant elle avait rêvé un garçon; mais en ce moment de calme, après de si terribles épreuves, elle était bien contente que «ce ne fut qu'une fille».
—Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein?
On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des petites cuillerées d'eau sucrée.
Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice.
Ce ferme désir, cette conscience qu'il était beau et nécessaire à une mère, après avoir donné la vie à son enfant, de la lui donner doublement, c'est André qui l'avait inspiré à Toinette. Ce n'était pas la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait été nourri par sa mère, avec une telle frénésie maladive qu'elle avait été mauvaise nourrice, et avait toujours dissuadé ses filles de l'imiter.
—Monsieur va m'aider,—dit la sage-femme—à transporter madame dans le grand lit.
André prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit à lui, épuisée et tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tête pâle, renversée en arrière, souriait, avec l'expression d'accablement d'un enfant qui a failli mourir.
Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pénétra les coeurs. On éteignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blême envahit la pièce, le berceau fut approché, et les grands rideaux du lit tombèrent sur le sommeil de la mère et de l'enfant.
La sage-femme s'étendit dans un fauteuil; l'heure du repos était venue.
À pas muets, André et sa mère passèrent dans le cabinet de travail, ils causèrent bas, longtemps, à la clarté d'une bougie, près des cendres. Ils firent des rêves d'avenir, pour l'enfant à peine né. Ils éprouvaient un accablement délicieux, et une surprise infinie de leur situation nouvelle.
Lui était père; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une responsabilité. Elle était grand-mère, une vieille femme déjà, et elle fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son deuil même deviendrait plus austère, plus simple, comme si une dernière coquetterie l'avait quittée.
Ils causèrent du passé perdu, plus riche et plus beau, résumèrent leur vie aisée dans la maison de province, la mort du père, la liquidation ruineuse et les procès perdus. Cela défila, mais avec moins d'amertume qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en échange du passé, il venait de leur naître un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite personne de l'enfant.
La vie était précaire, il fallait la subir. Le mariage d'André, en somme, avait été nécessaire à ce garçon, différent des autres. Mme de Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant était là, dans son berceau, rendant irrévocable l'union du père et de la mère, la scellant à jamais.
Cet entretien pacifia leur âme. Mais leur inquiétude resta entière pour l'avenir. La pauvreté croissante menaçait:
—Que faire? demanda-t-elle.
Le jour entrait, un rayon de soleil pâle filtra dans la chambre où mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'André souffla. L'inquiète demande de Mme de Mercy resta sans réponse.