VI
La journée fut bonne, la mère raisonnable. Mme Pâquot ne revint pas, et ce fut à sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement, glissé sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur.
Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe.
La fièvre de lait fut intense et l'enfant, ayant tété un peu trop tôt, attira une grande quantité de lait dans les seins gonflés qui, presque aussitôt, gercèrent. André, de plus, par imprudence força sa femme à prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui accélérèrent dangereusement la sécrétion lactée.
Cependant on n'avait point d'inquiétude encore.
Déclarer sa fille, en présence de témoins, la montrer au médecin de la mairie venu exprès à la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occupèrent prodigieusement André. Sa vie lui parut toute changée. Sur un petit lit dressé dans le cabinet de travail, il se réveillait la nuit, prêtant l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait à côté.
Marthe fut baptisée selon le rite catholique. On dut attendre longtemps le prêtre à l'église. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent, représentant le grand'père Rosin, absent. On ramena du baptistère l'enfant à sa mère. Elle s'était levée pour la première fois. On eut le tort de la laisser dîner. André lui versa du bordeaux; elle éprouvait une ivresse inconnue, sachant sa fille baptisée. Le lendemain elle était malade.
Les seins tuméfiés versaient, du côté droit, un lait rare et difficile, à travers les gerçures innocemment faites par les lèvres de l'enfant, et qui arrachaient à Toinette des cris de douleur. Un abcès se forma.
Chose étrange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le lendemain, avait bientôt elle aussi, au même sein que la mère, un abcès.
Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque du médecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit à son fils: «Une garde est indispensable. Je vais écrire aux soeurs du Bon-Secours de Reims.»
Le lendemain sonnait à la porte et entrait, joviale, une grosse soeur sans âge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La soeur Ursule aussitôt, avait avant toute chose fait son lit minutieusement, congédié Mme de Mercy épuisée de fatigue, et déjeuné de grand appétit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la règle, et cette pratique des religieuses, qui, habituées à veiller jour et nuit les malades, ménagent leur santé afin de rendre des services durables. À André, elle dit pour premier mot:
—Cette petite femme ne pourra pas nourrir.
Gros crève-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop échauffé, et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine pointait déjà un deuxième abcès. Le médecin opéra la mère, et pensif, sachant bien que c'était une triste et coûteuse nécessité, il déclara à regret:
—Il faut que vous preniez une nourrice.
Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement:
—Il y en aura une dans une heure.
Et vaillamment, courant à pied chez elle prendre de l'argent, elle emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y choisit, naturellement, une femme mariée, une paysanne pâle, à qui l'on promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy, par un grand sacrifice, se disait:
—C'est moi qui paierai.
Elle ne pensa pas un instant à éloigner la petite, à la confier à une mercenaire de la banlieue, sachant combien fréquents, affreux, arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur enfant, n'était-ce pas bien dur? Et elle se disait, égoïste volontairement, et comme pour donner le change à son dévoûment:
«C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chérie!»
Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternité. Au retour, elle trouva Toinette pâle, gardant le froid du bistouri entré dans sa chair; elle examinait avec André, douloureusement, la poitrine de leur fille, dont le sein portait maintenant trois gros abcès, livides et fermés. À démailloter le triste petit corps, ils désespéraient: les côtes, soulevées par la respiration saccadée, semblaient prêtes à trouer la peau maigre; les cuisses et les jambes déjà s'atrophiaient.
L'enfant cria, la mère l'approcha de ses seins tuméfiés et gercés, mais il ne put téter, sans force.
À ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder, lui tendit l'enfant. La nourrice le mit à ses mamelles; et il but; avidement, la bouche en suçoir, les yeux démesurément ouverts. Le lait, soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps; à cette vue, Toinette ne put réprimer ses regrets, et elle éclata en sanglots.
Le lendemain, un quatrième abcès venait à la petite. Mécontent, gardant un silence de mauvais augure, le médecin donna deux coups de bistouri dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tête.
Dans l'antichambre il dit à André la vérité.
—C'est bien grave, bien dur, quatre abcès pour un si pauvre petit corps. Si l'enfant tétait pourtant… elle est entre la mort et la vie.
Dures paroles, qui firent qu'André resta morne, n'osant rentrer, le coeur étouffé, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilités pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet entourage qu'il avait créé par sa volonté seule, retombaient de tout leur poids sur lui!…
La vie l'emporta, grâce au régime suivi par la soeur, une vieille expérimentée; les abcès sous des cataplasmes coulèrent d'eux-mêmes. Marthe vécut. La mère se remit. Le docteur, discrètement, se retira en se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours encore. Et elle faisait plaisir à voir.
Rassurée et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne grondait plus Toinette, la bordait doucement, et après l'avoir irritée et choquée, elle faisait maintenant sa conquête.
Près de la petite fille, être sans plainte, résigné et pourtant obstiné à vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les sombres yeux bleus attentifs à la flamme des bougies, la soeur avait un verbiage, des mots répétés qui frappaient l'enfant; sa virginité religieuse faisait place à une maternité provisoire, attendrie et babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression sérieuse qui montait à son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants, troublait André et le bouleversait jusqu'au fond de l'âme.
La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, déjeunait et dînait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie enfantine était qu'on lui servît de la salade de pissenlits. Elle fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans âge, une chanson de son pays qui se rapportait à cela.
Un soir elle s'en alla, payée pour son couvent, et contente.
Tous les jours, sur la recommandation du médecin, on pesait la petite. Quelques grammes de plus accusés par l'aiguille sur le cadran, remplissaient de joie André, et Toinette debout et rétablie.
La nourrice n'était plus pâle; arrivée de son pays exténuée et taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs.
Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains: l'enfant y témoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans les yeux étonnés le reflet d'une joie animale.
Mais une maternité violente s'était emparée de Toinette, au point de frapper et de peiner son mari. Il semblait n'être plus rien à sa femme. S'il lui parlait, elle était distraite ou désobéissante. Pour son enfant, elle avait des crises de tendresse, des étouffements de baisers, qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et André reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de l'hérédité maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si férue de son Alphonse. Il restait troublé devant cette manifestation physiologique où la volonté de sa femme n'était pour rien, et qui l'envahissait et la dominait toute.
Cela allait jusqu'à énerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle était pleine de défiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta bouleversée ainsi, s'étonnant d'être devenue mauvaise; puis, au bout d'un ou deux mois, ces fâcheuses dispositions cessèrent; elle reparut bonne et tendre, se laissa reprendre, câline, aux bras d'André.
* * * * *
Mme de Mercy, discrète, étant rentrée dans l'ombre, Toinette accepta le sacrifice de sa belle-mère, les mille francs nouveaux dont elle se priverait pour eux. Il fallut, trois mois après, payer le médecin, le pharmacien.
André apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui avait donnés sa mère; et qu'elle-même, vaillante pour les grandes choses, si elle défaillait souvent pour les petites, avait déboursé plus de deux mille francs à elle, prélevés sur le maigre capital qu'elle possédait.
Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misère n'en était pas moins là, menaçant.
«Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitôt un enfant!»
Voeu légitime, mais ingénument absurde. Les jeunes gens, mariés de la veille, se priveraient-ils donc à jamais de s'aimer? fermeraient-ils leurs lèvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur propre maison, des étrangers l'un à l'autre?
André, bien des fois, l'avait trouvée horrible et contre nature cette peur bourgeoise des enfants, et quand sa mère tout bas lui dit:
—Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques années!
… André, tout homme et expérimenté qu'il fût, ouvrit de grands yeux clairs, puis baissa la tête, et il lui sembla que sa mère et lui, sans le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant:
—Ah! ça, vois-tu, on n'y peut rien…
Mme de Mercy faillit répondre, puis elle se tut, tant la matière était pénible et délicate.
Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Trois mois, après la naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte.
De ce jour, ils prirent le grand parti de déménager, d'habiter un appartement moins cher, éloigné.
Tout absorbée qu'elle fût par son ménage, le soin de nourrir suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas qu'André s'occupât seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait à sa sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers différents. Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en plâtre humide, du côté du Trocadéro, et vers les avenues désertes aboutissant à l'Arc de Triomphe, où s'alignent des hôtels, loin des fournisseurs et des marchés. Il combattit difficilement ces goûts, et ramena Toinette vers les centres populeux où abonde et grouille la vie. La rue Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrière, ses ressources et le bon marché des loyers. Ils se logèrent à la Bastille, dans un coin de rue coupée par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal. Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepôts de bois de démolition étageaient des amoncellements rectangulaires. Sur le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient à la marelle, tandis que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de verre et des clameurs d'hommes.
Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement, petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en suivant plusieurs escaliers numérotés.
La maison, immense, divisée en plusieurs corps de logis, était bondée de petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros souliers. Dans l'escalier noir on frôlait toujours, sans savoir qui, des femmes plaquées contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui dégringolaient à toutes jambes.
Tout cela déplaisait à Toinette, mais non à André.
Il avait, dans sa pauvreté décente, souffert de la maison de Saint-Sulpice, où il sentait les réserves faites par les concierges. Il aimait mieux vivre ici, au troisième, dans une maison pleine de vie, au milieu de ces ménages pauvres. Socialement, c'était descendre, mais qui donc viendrait le voir? Sa mère?—Elle reconnaissait, la pauvre femme, au prix du peu d'argent qui lui restait, la nécessité formelle pour son fils de restreindre au plus strict ses dépenses.
Le logement étant vacant, ils se préparèrent à déménager. Faute d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais André, ingénieux, utilisa de vieilles étoffes, des soies éteintes dont Mme de Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux murs et, tirant parti de ce piètre décor, au grand étonnement de Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable.
Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée; elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si rien ne lui avait été plus agréable.
L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles, Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte.
Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans le manchon jaune, fit la révérence et entra.
—Excusez-moi, madame,—dit-elle avec cérémonie, et passant dans le cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup de dignité:
—Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations! J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,—fit-elle en saluant.—Je compte partir demain soir.
Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à plumer un canard.
Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table, et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement, calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand saladier.