VI

Huit jours après, ayant déjeuné avec sa mère, André, au lieu de rentrer à son bureau, gagna à pied l'avenue des Champs-Elysées, comptant en finir, au bois de Boulogne, dans un fourré écarté.

Il avait un sang-froid singulier, et comme une vitalité cérébrale décuplée. Jamais il ne s'était senti si calme, si résolu. Il jouissait de cette lucidité, de cette rapidité de sensations, que l'on éprouve dans les circonstances extrêmes. Il se vit dans une glace,—il n'était point pâle,—et comprit qu'affronter la douleur physique, ne serait rien pour lui aujourd'hui.

«À quoi tient donc le courage ou l'héroïsme? à une disposition de nos nerfs, à l'état de notre estomac?» André souriait; en ce moment, au lieu de retarder la dernière minute, il avait une envie puérile de l'avancer. À quoi bon se fatiguer, aller si loin; ne pouvait-il s'asseoir sur un banc? pourquoi même n'être pas resté chez lui, dans sa chambre?

Alors l'idée des ennuis matériels que sa mort causerait, le harcela de nouveau. Il embrassa d'un coup d'oeil, mentalement, sa chambre de garçon, le lit étroit, la petite table chargée de livres, devant la fenêtre. Dans une hallucination, il vit sa mère: elle entrait, pleine d'angoisse parce qu'il ne revenait pas; elle furetait, cherchait un indice, et sur la table apercevait une lettre. C'était l'adieu, les douces et vaines paroles dernières. Elle lisait, hagarde, poussait un cri, et tombait évanouie.

André tressaillit, arraché à sa vision, et secoua le front, pour la chasser. Il se dit: «À quoi bon? ce qui doit être, sera. On ne fuit pas l'inévitable!»

Et voici qu'il revit, dans un rêve éveillé, la jeune femme qui, cette nuit, l'avait sauvé, en le gardant chez elle, en lui faisant de ses bras un collier, en l'enivrant et en le rendant voluptueusement lâche.

Il l'éloigna. Mais d'autres passèrent: Lucy, avec son regard de soeur, vision douce et lamentable; puis les indifférentes, Mariette, Germaine. Il les chassa. Il écarta aussi toute circonstance accessoire se rapportant à sa mort, et la supposition même de ce qui adviendrait ensuite; il s'absorba dans l'idée précise et fixe, de l'instant décisif qui le libérerait. Il regarda sa montre, et avec un sentiment de délivrance:

—Dans une demi-heure à peine, dit-il.

Soudain, il fit un écart violent.

Une voiture de maître courait sur lui à grandes guides, sans qu'il entendît les cris du cocher; elle allait l'écraser, il fit de côté un saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il traversa en courant la chaussée.

En sûreté, il s'arrêta et se mit à rire, de mauvaise grâce, puis franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dégoût, voilà que la mort courait sur lui, et il s'était sauvé comme un enfant. C'est qu'il avait été surpris, sa volonté avait été violée, la faute était à cet instinct stupide de la conservation quand même. Il hâta le pas vers le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait.

—Encore un quart d'heure!

Arrivé, il ne put trouver un coin désert. Les routes étaient pleines d'équipages, de cavaliers; dans les allées se pressaient des familles entières; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins éloignés, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes ignobles, venus au milieu de cette beauté du Bois et cette élégance du monde, on ne sait dans quels buts équivoques.

Il regretta de n'avoir pas été à Vincennes, ou plus loin; un instinct aristocratique l'avait guidé ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se l'avouait, il regardait dans leurs voitures légères, les femmes, sous leurs chapeaux de fleurs.

«Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?—Mais est-ce bien possible?»

Il s'éloigna du côté de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul.

«Allons, pensa-t-il, voici l'instant.»

Il tâta son portefeuille, où l'on trouverait ses cartes et son adresse, il déboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il avait aussi changé de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il était debout, il s'assit, comme bien fatigué de sa marche, et aussi de toute sa vie passée. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit battre. «Je vis!» pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la conscience de son existence et la certitude de sa mort. «Je vis encore! mais dans trois secondes, je ne vivrai plus!» et avec stupeur et pitié, il entendait le tic-tac persistant de son coeur. «Je vais mourir! murmura-t-il. Déjà je ne vis presque plus. Si! si! encore!…»—Et cette sensation palpitante et obstinée lui devint pénible, oppressive, angoissante, intolérable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la détente.

* * * * *

Le chien s'était abattu avec un bruit mat, le coup avait raté.

André, stupide, regarda son arme. Son coeur avait des palpitations énormes. Il voulut armer de nouveau, ce qui amènerait une nouvelle cartouche sous le chien, mais auparavant il délibéra, pensif, presque ironique:

«Parbleu! le miracle n'existe point! la Providence ne s'occupe point de moi. La capsule était mauvaise, ou le fulminate humide, c'est clair. Pourtant, n'est-ce pas étrange? avant-hier, j'allais mourir, une passante dont je ne sais même plus le nom me sauve. Aujourd'hui, je presse la détente contre ma poitrine, le coup rate.»

Et indéfini, encore obscur, un pressentiment de vie naissait dans son coeur, comme l'intuition qu'il vivrait, que l'épreuve était faite, qu'on ne trompe point la fatalité, que les efforts pour devancer l'avenir restent stériles.

Cela se débattait, d'une façon trouble encore, dans son cerveau, tandis qu'il revenait, mal encore, de sa surprise.

Des gens parurent, au bout du sentier; machinalement il remit son revolver dans sa poche, pensant:

«J'attendrai qu'ils soient passés.»

Et luttant contre l'instinct de vivre, une envie aiguë le déchirait de recommencer l'épreuve, tant voluptueux avait été ce cruel instant. Les gens disparurent.

Mais ils furent suivis aussitôt d'un jeune homme de l'âge d'André, et qui lui ressemblait assez de taille et de visage; à son bras s'appuyait une jeune femme. Un enfant aux longs cheveux blonds les précédait. Ils défilèrent, détachant leurs profils jeunes sur la verdure baignée de soleil.

André crut, halluciné, se voir dans le chemin: cette femme était la sienne, cet enfant le sien; ce bonheur des autres qui passait ainsi, lui parut une promesse pour l'avenir.

«Le hasard, murmura-t-il, est bien étrange! Pourquoi sont-ils venus maintenant, ces êtres que j'envie? Tout à l'heure, ils m'eussent désespéré et poussé à me tuer; et en cet instant, ils m'inspirent je ne sais quel espoir, et quels rêves impossibles.

«Impossibles? qui sait! qui donc sait l'avenir? N'étais-je pas bien sûr que le coup partirait, tout à l'heure? et cependant…»

Il songeait toujours à faire un second essai, celui-là réussirait, il le sentait; une répugnance invincible l'arrêta. Manquerait-il de courage? mais la preuve venait d'être faite, il n'avait ni pâli ni tremblé, que fallait-il de plus?

Alors, pour la première fois depuis trois mois, peut-être depuis cinq ans, et il lui sembla aussi depuis le premier jour de sa vie, il respira avec une joie profonde l'odeur des herbes, et contempla le ciel. L'azur en était profond, doux et immaculé. Les arbres vigoureux étendaient leurs grands feuillages. De nouveau André se sentit vivre, et cette fois, avec joie, il écouta les palpitations heureuses de son coeur.

Véritablement il ressuscitait.

Craignant que sa mère ne trouvât la lettre d'adieu qu'il lui avait écrite, il hâta le pas. Le soleil déclinait, moins chaud; les voitures et les gens rentraient dans Paris. André suivit le flot: lui aussi rentrait dans le tumulte et la bataille pour la vie, mais ses chagrins ne lui semblaient plus irrémédiables, et il se sentit naître un pâle espoir, en admirant, sur les ponts, la Seine, teinte au coucher du soleil de reflets d'or et de pourpre.

Il dîna de grand appétit, fut gai et expansif, et passa avec sa mère une des meilleures soirées de sa vie.

En brûlant la lettre désespérée, qu'il avait laissée dans un livre, il pressentit que c'était fini, qu'on ne se tue ou qu'on ne se manque qu'une fois, qu'il vivrait, désormais.

Il ne put s'empêcher de rire, en s'endormant:

«Ah! ah! mon ami, tu n'aurais pas tenté une seconde épreuve?

«—Qu'importe! se répondait-il, puisque j'ai courageusement fait la première. Ce n'est pas ma faute si le coup a raté. Et d'ailleurs tant mieux!»

Un moment après il répéta, avec réflexion:

«Oui, tant mieux!»