VIII
À mesure que l'année s'écoulait, le ministère semblait plus lourd à André. Ces longs trajets pour y aller, le temps bêtement perdu lui coûtaient. Il avait bien renoncé au bateau peu coûteux, mais trop long, et pris le chemin de fer. Mais c'était une autre monotonie.
Sorti par la porte du haut jardin, péniblement, par des sentes en pente raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait à la minute fixée sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur lui, avec un sourd grondement, un déplacement d'air dont il sentait le souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues. Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il montait dans un wagon avec l'idée qu'on ne devait pas souffrir de cette mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employé qu'il connaissait bien, ayant été surpris, écartelé, jeté en pièces à vingt pas par un express passant à toute vapeur, André n'eut plus qu'une horreur mêlée d'effroi pour les monstrueuses machines. Il s'éloignait des rails; un froid lui courait le long des vertèbres.
Le trajet, coupé d'arrêts fréquents, aux grincements stridents des freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant. Puis descendu, il allait à pas pressés vers son bureau.
Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connaît tous les pavés de la cour de geôle. À tel endroit coulait une fontaine où les bonnes jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un marché. Dans une grande rue triste, il n'était d'autre boutique qu'une boulangerie devant laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture.
Et dès qu'il avait refermé fa porte de sa petite pièce, il sentait le spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il éprouvait l'angoisse de la réclusion forcée, ne se souvenait plus des longs et oiseux tête-à-tête avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit ne s'entendait, que la toux désespérée d'un vieil asthmatique, enfoui comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait:
«Je pourrais mourir là, après avoir remis ma besogne et personne ne s'en apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre eût aussi bien griffonné les montagnes de paperasses que j'ai amoncelées depuis que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus personne.»
Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre.
Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si l'on ne voulait pas qu'il devînt fou, enragé. Il pensait à sa jeunesse, à son essai de suicide, et regrettait qu'il eût manqué.
Puis au dehors, l'heure du départ sonnée, il rentrait dans le cruel bon sens qui fait se résigner, lâchement.
C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants, à la femme.
Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer, revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or. Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin amoindri, éteint.
Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois. Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet; puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte.
Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle. Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se disait:
«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant sans devoir rien à personne.
Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit.
De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir.
Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis, mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants, le maître du foyer, son maître à elle.
Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même.
Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos, s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.
De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil.
Elle pensait, raisonnait par elle-même davantage.
C'était une initiation mystérieuse, une vie d'âme nouvelle.
Déjà elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa jeunesse, et vivait au jour le jour, sans déplorer le passé, indifférente à l'avenir.
Enfin dans ce cerveau d'enfant, débarrassé peu à peu des empreintes provinciales, se développait, comme en une terre sarclée et fécondée, assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres.
Toutes ces impressions, Toinette eût été incapable de les formuler, d'en analyser la millième partie, mais elles se traduisaient, significativement, dans sa façon d'être, plus courageuse et plus tendre, plus résignée, plus gaie, plus saine.
André la regardant, pensait:
—Ah! elle n'est plus la même; pourquoi donc? m'étais-je trompé sur elle? est-elle arrivée à un moment de crise, à une puberté de l'esprit? Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle?
Il était devenu modeste, c'était beaucoup; et son esprit aussi avait donc mûri et gagné; mais il se trompait, car peu à peu, de concert avec les événements, il avait modifié sa femme, moins par ses paroles que par sa façon d'être et d'agir. Son calme, sa bonté, son travail avaient à la longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications.
«Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?… Oui! car maintenant c'est à moi de les entretenir…»—Un triste sourire passa sur ses lèvres:
«Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mère, elle avait le droit d'être heureuse, pourtant! Ah! j'ai été trop faible!»
Et André songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achète avec le malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette fût susceptible, sotte et injuste, afin de l'être moins aujourd'hui, et de ne l'être plus demain.