IX
Les animaux donnaient à André, un jour, l'impression qu'il vieillissait.
Plume était grand'mère. Elle avait des airs posés, des mouvements alourdis; sa fourrure lustrée revêtait des formes grasses. De tous les chats et chattes qu'elle avait engendrés, il restait un petit-fils, un souple et comique animal, couleur de lait, charmant à voir batifoler, blanc, avec sa grand'mère noire.
Tob était un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine; vif et joueur avec ses maîtres, il se laissait tyranniser parles enfants et, sans se plaindre, léchait leurs petites mains.
Habitué aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigué, regardait avec fixité des canaris en cage, suspendus à la fenêtre de Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle laissait l'entretien des oiseaux à Félicie qui, ravie d'avoir bêtes et gens à soigner, disait:
—Ici, c'est la maison du bon Dieu.
Un soir d'été, une fraîcheur commençait à sortir du gazon; Toinette appela la bonne pour qu'elle passât aux enfants des vêtements plus chauds.
Félicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'être aimés.
—Brave fille! dit André.
Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle était à leur service, elle s'était attachée à eux de plus en plus. Pendant la maladie d'André, elle s'était multipliée. On n'avait jamais de reproches à lui faire.
Nature peuple, à la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte et sans beauté, où une bonté de chien s'exprimait par les yeux, humides, elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous l'édredon, et Tob sur une natte. Elle les épuçait dans ses moments de loisir, ou lisait un vieil almanach de Liège, qui composait toute sa bibliothèque.
Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins touchants; pour monsieur, elle brossait délicatement ses vêtements, cirait frénétiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son maître.
André pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un bourgeois aisé, qui l'avait ensuite honteusement abandonnée. Il estimait surtout sa probité.
Toinette avait été longue à se rendre, à convenir des rares qualités de Félicie; mais ce qui, à la fin, l'avait conquise, c'est que la servante, vivant de café au lait et d'un peu de légumes, ne touchait jamais à la viande ni au vin.
Sa seule gourmandise était des galettes en pâte levée, et toute la maison aimait tant ces gâteaux qu'il en restait à peine à Félicie; être ainsi privée faisait sa joie.
Ses gages étaient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle économisait.
Ses maîtres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittât point, qu'elle fût et devînt pour eux une de ces servantes du vieux temps qui voyaient naître les enfants, les servaient devenus hommes, et morts leur fermaient les yeux.
Après le dîner, quand Marthe et Jacques furent couchés, Toinette et André ne purent se résigner à remonter si tôt. Il avait fait pendant le jour une chaleur étouffante; ils respiraient seulement à cette heure la fraîcheur nocturne. La lune, toute ronde, éclairait le jardin de ses rayons bleus, les allées luisaient, blanches.
Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris était piqué de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalènes voletaient.
Depuis longtemps Toinette et André n'avaient eu une soirée pareille, ils en goûtaient le charme tendre et vivifiant.
Ils se taisaient; André avait passé son bras autour de la taille de Toinette. Un nuage, comme un crêpe noir, passa devant la lune; tout fut sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne détourna point les lèvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit, parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand même, hélas! et malgré tout!
Les chagrins, les méprises inévitables qu'ils traînaient à leur suite, n'empêchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une saveur plus grande, un peu amère. Quand la lune reparut versant sa lumière, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur.
De la terre, ils avaient peu à peu levé leurs yeux vers le ciel d'un azur sombre, où la Voie lactée jetait un voile de gaze; tous les astres tremblotaient dans la clarté lunaire.
—Que d'étoiles, mon Dieu!—murmura la jeune femme,—alors ce sont des mondes?
—Oui, dit André, des mondes.
—Sont-elles habitées?
—On peut le croire pour certaines.
—Les a-t-on comptées?
—Elles sont innombrables.
—Mais le ciel finit bien quelque part?
—Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas.
—Mais enfin, un Dieu a créé cela?
—Oui, une force inconnue a vivifié la matière, mais la matière peut aussi bien avoir existé de toute éternité.
—Qui donc a créé la religion?
—Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'époques, que de peuples.
—Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prières, qu'il fasse des miracles?
—Non,—dit André,—les lois de la nature sont immuables.
—Mais alors, pourquoi vivons-nous?
—Nous vivons, c'est assez: le mot du mystère nous échappe, mais une intelligence moyenne, mise en présence de la nature et des hommes, peut comprendre que nous avons un devoir à remplir.
—Lequel André? celui de vivre?
—Tout simplement, de vivre selon les idées de bien et de justice qui sont innées en nous, et que l'éducation développe.
—Mais André, après la mort?…
—Eh bien?
—Tout sera donc fini?
—Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se décompose.
—Mais notre âme, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle?
—Je ne peux pas te répondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte le plus.
—Et toi, que voudrais-tu, André?
—Me reposer, ce doit être si bon, après la vie.
—Et une récompense ou un châtiment?
—La conscience nous la donne de notre vivant.
—Mais les pauvres gens, André, ceux qui n'ont jamais eu de joie?
Il soupira et dit:
—Regarde une forêt, les grands arbres étouffent les petits; regarde les animaux, les gros mangent les petits. Le mal est nécessaire, il est la condition de la vie.
—André, est-ce que tu ne penses jamais à la mort?—Et Toinette eut un frisson léger.
—Souvent!—dit-il.
—Et elle ne t'effraye pas?
—Non, chère femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront besoin de moi, ni même tant que je pourrai être utile à quelqu'un; mais vieux, la tâche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des êtres vigoureux et honnêtes, ne crois-tu pas que ce soit un grand soulagement que de s'éteindre?
—On doit bien souffrir?
—C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination.
—Nous mourrons ensemble, André?
—Espérons-le, ma chère!…
La nuit devenait fraîche; ils rentrèrent, pensifs.
Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchés aux chevets de Marthe et de Jacques, premiers-nés de leur tendresse, chair de leur chair, ils ne purent s'en éloigner.
—Comme ils nous ressemblent?—disait-elle.
—Ils sont nous!—répondait-il.
C'était vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques accusaient déjà l'hérédité du geste, de la voix, de l'âme.