XIII
La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les remplit d'admiration. Ils aimèrent cette vie énergique. Des voiles au loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers à panache de fumée emportaient des centaines d'existence.
On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des mots de toutes les langues; il flottait aux mâts des drapeaux de toutes les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passèrent là, eurent l'allure d'un cauchemar; c'était un entassement de visions, une succession hâtive d'idées et de sensations. Ils hâtèrent leur déjeuner, leurs préparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient à l'heure à laquelle ils arriveraient, à Damours, qui serait là pour les attendre et les piloter.
Vers cinq heures, André, Toinette, les enfants, Félicie et les bêtes, après avoir suivi une jetée en planches, pénétraient dans le bateau, et on leur assignait leur cabine. Elle était assez grande, mais avec ses couchettes superposées, son odeur de vernis et de renfermé, elle leur parut peu agréable.
André remonté sur le pont, assista aux préparatifs du départ. Il trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement avec un gros bruit de machine, le bateau dérapa, prit la mer. Une demi-heure après, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille, apparaissaient, diminués, dans le décor net du ciel. André s'accouda aux bastingages, il était à l'arrière; près de lui, des passagers fumaient. La mer était légèrement houleuse. À ce moment se tenant à la rampe de cuivre, accompagnée de ses enfants, Toinette parut.
Elle avait un sourire franc, et le coeur d'André s'ouvrit à une émotion virile. Elle vint près de lui, vaillante. Marthe et Jacques, émerveillés, admiraient les nuages. Alors André les embrassa tous du regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était le chef, et qu'il emportait avec lui à travers les aventures, vers l'avenir.
Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.
—Eh bien,—dit-il à sa femme,—es-tu contente?
—Oui, dit-elle.
Et ce oui, ferme, le rasséréna.
Toinette et lui se regardèrent, et pour la première fois peut-être, se comprirent. Ensemble ils regardèrent fuir, diminuer la terre de France. Elle avait été peu tendre pour eux. Dans l'agglomération des hommes, la bataille pour la vie, parmi les efforts égoïstes de chacun, faibles, ils eussent succombé dans ce Paris énorme… Mais pourquoi maudire la mère patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle?
Là aussi l'inconnu les attendait.
Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des inquiétudes et des déboires; mais du moins leur labeur serait celui de gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tête, avec leurs bras; et ce ne serait plus la tâche malpropre d'un copiste recroquevillé.
Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement, se disputeraient; la paix et la tolérance n'étaient pas encore établies dans leurs âme; il y aurait sans doute entre eux des incompréhensions, de même qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilités, des points où leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait cela? ou plutôt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils devaient se résigner à ce qu'ils ne pouvaient empêcher, du moins sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon.
À cette heure, ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore devant eux.
Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants, échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait.
Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux. De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes.
Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher sans doutes ni hésitations, tout droit.
Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait.
Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé.
Puis mari et femme se serrèrent longuement la main.
Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils sourirent.