XII
Trois jours après ils couraient en chemin de fer.
Jamais Marthe et Jacques n'avaient été si heureux; agenouillés devant les vitres ils regardaient, avec des cris de joie, défiler le paysage, ou bien ils s'enquéraient du chat que Félicie gardait dans un grand panier, sur ses genoux. L'animal était fort mécontent de voyager ainsi; un peu de mou frais, offert à propos, l'apaisa. Le pauvre Tob s'ennuyait dans un compartiment de chiens.
On arriva à Châteaulus à neuf heures du matin. Bien que les Rosin fussent prévenus, personne n'attendait à la gare. On mit les bagages à la consigne, on rendit sa liberté à Tob, et Félicie suivit ses maîtres, tenant toujours le chat dans son panier.
Ce fut seulement à cet instant, boitant sur les pavés pointus de la petite ville, traînant ses enfants entre les maisons, que Toinette se reconnut différente d'elle-même, du temps où elle avait quitté Châteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien changée, tout autre, mûrie.
Châteaulus, dont elle avait souvent rêvé, et que, pleine de souvenirs d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler. André, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville, s'étonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait si peu à l'André d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne vinssent pas à sa rencontre.
«Peut-être ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-même n'y tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!—pensait-il, en trouvant lourd un sac de nuit qu'il tenait à la main—je voudrais bien être chez les Crescent.»
On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin. Elle était toute grise de cheveux, blêmie, très vieille. Sa robe, d'une couleur sombre, était usée.
—Vous voilà, bonjour ma fille,—et elle l'embrassa.—Bonjour… (et elle fit un effort de mémoire) André! Ah! voilà vos enfants, bonjour petit, et toi, Madeleine?
—Elle s'appelle Marthe, maman.
Mme Rosin, sans répondre, hochait la tête.
—Ah!—dit-elle enfin—je n'ai envoyé personne, je n'ai pas été non plus à la gare, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller tout seuls. Restez-vous longtemps ici?
—Mais non, maman, dans ma lettre…—fit Toinette, très étonnée.
—Ah! je vous dis ça… Vous savez que Guigui n'est pas là, il voyage!
On trouva dans un fauteuil le père Rosin étendu, goutteux, faible de tête. Sa lèvre inférieure pendait, presque morte. La paralysie héréditaire le menaçait. Il dodelina de la tête, se laissa embrasser, et sa main, une main molle, d'un blanc de cire, caressa les cheveux des enfants.
Tandis que Mme Rosin, avec un air distrait installait les arrivants,
Toinette et son mari se regardaient, pleins de stupeur.
La maison était froide, les murs nus. On servit le déjeuner, maigre, et le pain, à la fin, manqua. Cependant la mère, comme un robinet d'eau ouvert, laissait tomber les faits et dires d'Alphonse, mais son regard était fuyant, et elle n'exaltait plus son fils: c'était un bavardage puéril, la répétition monotone de pensées, de tours de phrases qui revenaient d'eux-mêmes; elle subissait l'obsession de l'idée fixe, les premières atteintes de la monomanie.
Le père Rosin était de plus en plus vague; sa femme lui mesurant le pain et le vin, le surveillait d'un air renfrogné.
Du départ de leurs enfants, les Rosin en parlèrent à peine, comme si cela ne les intéressait point. Et cette sécheresse faisait grandir dans le coeur d'André et de Toinette, le malaise dont ils souffraient depuis leur arrivée, tant ils étaient dépaysés, incapables de communiquer avec les deux vieillards. La pendule avait de si longs tic-tac emplissant la maison vide, il tombait un tel spleen des murs, que les jeunes gens avaient l'envie irrésistible de se lever et de se sauver, leurs enfants entre les bras.
Si indifférents, si égoïstes qu'eussent été les Rosin pour eux, au moment où le jeune ménage restait en détresse, pourtant c'étaient le père et la mère de la femme, les grands-parents des enfants; et en les voyant si desséchés, si racornis, si rétrécis d'idées et pauvres de sentiment, Toinette et André éprouvaient pour eux une pitié découragée, triste comme les choses qui les entouraient.
André se leva.
—Eh bien!—dit Toinette,—à tout à l'heure, nous allons visiter ma soeur, puis nous reviendrons vous dire adieu. Les Crescent nous ont fait promettre de dîner avec eux. Est-ce loin d'ici, la Meulière?
Personne ne répondit, les Rosin étaient devenus lugubres. La femme dit:
—Crescent! bien mal pour Guigui!—puis elle fit demi-tour et sortit.
Rosin dodelinait de la tête d'un air d'acquiescement.
—À tout à l'heure, papa,—cria Toinette.
—Ou-i,—prononça difficilement le père.
Dehors, devant les enfants, ils n'osèrent, par pudeur, échanger leurs impressions. André serra le bras à sa femme; elle essuya une larme, et à voix basse:
—Si changés,—dit-elle,—oh! je suis sûre que c'est Alphonse qui les rend comme ça. As-tu vu ma mère, elle ne paraît plus avoir sa tête à elle. Et la maison, on dirait qu'on a vendu la moitié des meubles.
«C'est le châtiment de leur faiblesse», pensa André. Il dit évasivement:
—Ils ont vieilli, en effet.
Ils arrivèrent devant la porte des Chabanne, qu'on leur indiqua. Leur maison grande et neuve donnait sur la promenade. Ils sonnèrent.
On les introduisit près d'un gros petit vieillard, aux joues pendantes, si grosses qu'on ne voyait plus ses yeux. Il se mit à grogner, et commença de tourner ses pouces en les regardant d'un air profond; à la fin, après beaucoup d'efforts, il parvint à dire, en appuyant sur le premier mot.
—Elle va venir.
Enchanté de sa phrase, il répéta:
—Elle va venir.
Puis il se mit les doigts sous le nez, les sentit, et parut tout absorbé, comme s'il cherchait à déterminer leur odeur. Toinette et André se regardaient à la dérobée, les lèvres pincées pour ne pas rire; Jacques et Marthe, d'abord hébétés, commençaient à se pousser du coude.
Il y eut un bruissement de robe, et Berthe, majestueuse et empâtée, entra, avec un air de dignité bourgeoise.
André, qui l'avait connue belle, pour qui elle avait été cordiale, au moment du mariage, ne se lassait pas de la regarder. Il espéra la retrouver dans ses paroles, mais après les compliments, les premiers mots de Mme Chabanne lui parurent aussi singuliers, aussi faux et pauvres de ton, que les ronds de laine verte, sur lesquels il posait les pieds, et les horribles gravures qu'il voyait au mur.
—J'espère, dit-elle, que vous accepterez demain à dîner? je pourrai vous montrer ce qu'il y a de mieux dans la bonne société de Châteaulus.
Ils refusèrent, ce qui la mortifia; elle dut se résigner.
—Ah! vous allez en Afrique?—dit-elle;—on dit qu'il y a beaucoup de serpents dans ce pays-là!
Et, d'un regard sévère, elle intimida les enfants que le mari amusait beaucoup. Il faisait maintenant une grimace risible, un sourire élastique qui tendait jusqu'à éclater ses énormes joues.
—Monsieur Chabanne!—s'écria Berthe.
Le vieux redevint sage.
—Il est très malade,—dit-elle avec sang-froid.—Alors vous partez aujourd'hui?
—Oui, les Crescent nous ont fait promettre de passer un jour avec eux.
—Ce sont des personnes très distinguées,—dit-elle avec réserve,—mais à mon sens, ils vivent trop à l'écart; quand on est du monde, on a des devoirs.
André croyait rêver, il avait gardé le souvenir d'une autre femme. Huit ans de province avaient eu raison d'elle. Du moins en épousant le père Chabanne, avait-elle fait une bonne affaire. Gavé de mangeaille, engraissé comme une oie, comblé de tendresses, il n'était plus qu'un gâteux bénévole. Sa femme, maîtresse absolue des biens, enrichissait les prêtres, donnait le pain bénit, et faisait de bons repas.
—Peut-être tes enfants,—dit-elle à Toinette,—accepteraient-ils un peu de friandises?
Elle sonna vigoureusement, fit apporter un service de table en argent: quand tout fut déposé sur la table, elle coupa elle-même deux petites tartines et y mit de la confiture avec ostentation.
Puis elle pressa sa soeur et son beau-frère d'accepter quelque chose. Vers la fin de la visite, sa morgue était tombée, et elle apparaissait peu à peu ce qu'elle était: une femme sans méchanceté, gonflée par sa richesse, égoïste en sa vie étroite, un de ces êtres incomplets que les petites villes élèvent sur le pavois pour leur fortune, et qui subissent alors, par réciproque, toute les tyrannies de la province.
Berthe fut émue au moment de la séparation; mais en songeant que le refus des de Mercy l'avait empêchée de les livrer, le lendemain soir, dans un somptueux dîner, à la curiosité et aux commérages de toute la ville, elle leur en voulut.
Dehors, Toinette et André souffraient d'un malaise inexprimable, comme si tout ce qu'ils voyaient n'était pas assez gai pour les faire rire, ni assez triste pour les faire pleurer. En rentrant chez les Rosin, la vue de Crescent qui les attendait leur causa un grand soulagement, comme la vue d'un homme sain au sortir d'un hôpital ou d'une maison de fous. Les Rosin, indifférents, assistèrent aux effusions d'André et de Crescent; puis les de Mercy embrassèrent leurs parents. Ceux-ci leur rendirent leur étreinte, les yeux secs. Toinette pleurait. Crescent pressa les adieux, fit monter la jeune femme, les enfants, Félicie portant le chat, enfin Tob, dans le breack qui attendait devant la porte. Lui et André grimpèrent sur le siège; le fouet claqua.
—Adieu!—cria Toinette, et jusqu'au détour de la rue, elle vit Mme Rosin debout, qui, avec des yeux sans lucidité, regardait sans voir, comme si elle attendait que son fils rentrât.
En cinq minutes, on fut hors de Châteaulus, en pleine campagne; les de Mercy respirèrent, Tob aboya, les enfants se mirent à rire et à jacasser. André souriait à la brise comme un homme qui échappe à un mauvais rêve, et Crescent tournant sa bonne figure, demandait:
—Êtes-vous bien, madame!… Eh! Jacques, tu as bien grandi, mon garçon!—et il faisait une risette à Marthe, un signe de tête à Félicie, et il disait de Tob:
—C'est un beau chien.
Et quand il vit le chat sortir la tête du panier, il se mit à rire de si bon coeur que tout le monde en fit autant, puis il souffla, toussa et respira lentement: l'asthme le tenait.
—Je suis bien content,—disait-il à André,—vous allez voir quelles mines nous avons. Toute la famille est réunie, cela tombe bien, les enfants sont en vacances… Ma femme? elle va très bien, je vous remercie. Allez! Blanchet!
Le cheval reprit un trot rapide, après une montée.
—Vous resterez bien quelques jours avec nous?
—Non, mon ami, nous partons demain soir.
—Bah! on dit cela… Quelle bonne idée vous avez d'aller en Algérie, beau climat, bonne terre.
—Il faudra venir nous voir?
—Je ne dis pas, eh! eh!
Et leur causerie courait, à bâtons rompus, toute joyeuse.
—Quand nous aurons passé ce bois, vous verrez la Meulière.
—Vous y êtes bien?
—Trop bien, mon ami, nous ne méritons pas cette fortune.
Ce que Crescent ne dit pas, c'est que par leurs soins, il n'y avait pas de pauvres dans le canton, ni dans les cantons immédiatement voisins. Une grande part de leurs revenus passait en charités, en oeuvres utiles.
—On a voulu me nommer maire, j'ai refusé.
—Et vous avez eu tort,—dit André,—vous vous devez à tout le monde.
Crescent baissa la tête, il savait bien qu'il aurait dû accepter; sa bonhomie, le désir du repos l'avaient emporté; il en serait quitte pour accepter dans deux ans.
—Ah! voilà ma femme, les enfants!
Et très vite, le breack s'arrêta.
Mme Crescent simplement mise, avec son air de bonté habituelle, ouvrit ses bras à Toinette, serra vigoureusement la main d'André, embrassa les enfants à tour de bras. Pendant ce temps, André donnait un vigoureux shake-hands aux jeunes filles, à Thomas, le lieutenant du génie; la fille aînée, Marie, était devant lui, rougissante. Il l'embrassa. Elle avait son air sage, son sourire ami. Elle s'empara de Jacques.
Le coeur de Toinette et d'André se dilata, dans cet accueil si franc, si simple. On les mena à leur chambre. Le soir, le repas fut large, mais sans recherche; et d'un bout de la table à l'autre, les Crescent et les de Mercy se regardaient, avec de bons sourires.
Ils se trouvaient tous changés.
Les Crescent avaient pris de l'âge: elle, avait des cheveux blancs sur les tempes; lui, grossissait. Ils admiraient les de Mercy, trouvaient André mûri, élargi, homme fait, et Toinette plus femme, développée d'esprit et de corps. Quant aux enfants, ils les jugeaient charmants, parce que les enfants leur paraissaient toujours charmants.
Après le dîner, André causa avec le fils aîné, son père en était fier. Marie avait cédé à la prière de ses parents, quitté sa place, elle servait d'institutrice à ses soeurs. Elle avait refusé deux partis, se disait heureuse ainsi. Thomas avait eu les prix d'histoire, d'allemand, de mathématiques.
Toinette et Mme Crescent devisaient: près d'elles, Marie, de loin, regardait sans qu'il la vît, André, avec une expression pensive. Elle se sentait toute gaie, ce soir.
Le lendemain, les de Mercy persistèrent dans leur résolution de partir, puis au dernier moment, cédèrent pour un jour encore, puis pour un troisième. L'hospitalité de leurs amis était si peu importune, les laissait si libres d'aller et de venir, de se promener ou de se tenir, à leur gré, dans leur chambre ou au salon.
André eut de grands entretiens avec Crescent. Sa femme apprit à Toinette des recettes inconnues, et insinua plus d'un conseil pratique, dont la finesse et le bon sens frappèrent la jeune femme.
Jacques était le grand ami de Marie, il ressemblait beaucoup à son père. Marthe était la préférée de Mme Crescent, Le chat, trop gâté, eut des indigestions. Tob engraissa. Félicie était heureuse.
Enfin les de Mercy décidèrent qu'il fallait partir, et leurs amis n'insistèrent plus.
Quelque chose tourmentait André et Toinette; les folies d'Alphonse
Rosin, et la peur qu'il ne dénuât de tout ses vieux parents.
—Comptez sur moi!—dit Crescent, et il leur serra significativement la main.
Le lendemain matin, toute la famille d'André était à Marseille, prête à prendre le paquebot.