XI
Ce dont André se souvint toujours avec reconnaissance, fut la façon discrète, à la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond chagrin qui le dévorait.
Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions familières, de rappels maladroits du passé, toutes ces évocations charitables, qui font momentanément revivre la mort. Mais, sérieuse, elle le forçait en quelque sorte à vivre, et n'appelant point l'attention sur elle-même, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le piège, les caressait, prenait chaque jour plus d'intérêt à leurs jeux. Alors, il en vint à regarder sa femme, il la vit pâlie, et comme désormais plus grave, maîtresse d'elle-même, menant la maison avec ordre. Il sentit les soins délicats dont elle l'entourait; et il en fut touché.
C'était surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il était forcé de n'y point paraître. Car après l'épreuve des cérémonies mortuaires, il avait l'odieux tracas des affaires, de signatures à donner, une vente de meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, à qui Mme de Mercy léguait une petite rente.
Mais quand il était livré à lui-même, que personne près de lui ne distrayait sa douleur, il la ressentait, âpre et cuisante. À ces moments, le regret de la morte était si fort, qu'André ne trouvait de prix à rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu adoucît son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de rente dont il héritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu à un autre et auquel il n'avait aucun droit.
Six mois s'écoulèrent, très lents, très sombres; puis un matin il s'étonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le chat et le chien se poursuivaient dans les allées. Les enfants, assis près de Félicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de regarder à la fenêtre, André se retourna, surprit sa femme qui, derrière lui, l'épiait, avec un visage inquiet et suppliant.
Ils s'embrassèrent. André, les jours suivants, se montra un peu plus gai.
De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la boîte fixée à la porte du jardin, où le facteur les annonçait par un double coup de sonnette. L'avocat avait été très affligé de la mort de Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse où il s'était démis le pied et qui exigeait du repos.
«Pourquoi, insistait affectueusement Damours, André ne quitterait-il pas la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algérie, habiter lui-même sa propriété? Qui l'empêcherait d'en tirer quatre ou cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main, au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la pratique?»
André resta songeur, puis au bout d'un mois, l'idée prit corps en lui; il sentit se réaliser ce trouble et confus désir d'une vie nouvelle, d'un pays plus heureux, d'un labeur différent. S'en aller!… Ce rêve lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaitée.
Il fallut qu'il s'en entretînt avec sa femme, dont le sens pratique s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le désir d'André; il réfléchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir:
—Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu qu'à soixante ans, je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend là-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.
Toinette peu à peu se laissait convaincre. Mais André n'osait croire qu'il allait bientôt rompre ses chaînes. Quand la certitude l'en frappait, il était tout ému.
«Quoi! pensait-il, ce rêve que j'avais fait, il faut que ce soit elle, la pauvre morte, qui le réalise, encore, comme par un suprême sacrifice!»
Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette au cimetière. Où était son père? Dans un cimetière de province. Où l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants?
«Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.»
Et les années qu'il avait vécues, si abominablement lentes, il les trouva courtes, en se retournant vers le passé. Tant d'épreuves, de rares plaisirs, des semaines, des mois, des années, des siècles où il avait pensé, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le creux de sa main.
«J'ai trente ans, se disait-il, nous voilà, ma femme et moi, arrivés au milieu de notre vie. Que ce passé nous serve et nous enseigne l'avenir. Nous avons, avant d'arriver à la vieillesse inactive, si la santé ne vous fait défaut, une trentaine d'années encore devant nous: marchons!»
Un an après la mort de sa mère, André, ayant longuement pesé le pour et le contre, était résolu à partir.
Il donna sa démission.
Quand il sortit pour la dernière fois du ministère, il éprouva peu de joie, et presque une involontaire mélancolie. Il avait pâli, étouffé dans sa cellule, mais au dehors, quand il se dit; «Je ne rentrerai jamais plus ici, jamais plus», il fut triste.
Au tournant de la rue, il se consola et en rentrant chez lui, il prit Toinette par la taille et l'embrassa. Aussitôt lui revint, comme une douleur perçante, le souvenir de sa mère. Il l'avait donc oubliée un instant. On pouvait donc ne plus penser aux morts qu'à travers une rêverie et un souvenir résignés? Cette épreuve lui fut utile. Sa douleur se transforma peu à peu en une tendresse pure, un culte grave.
Le départ fut fixé au 1er septembre.
Il fallut penser aux préparatifs. Alors, sur la réserve des quatre mille francs du grand-père Rosin, on prit quelques cents francs pour les achats.
Plusieurs fois de suite, Toinette alla dans les grands magasins où l'on vend pêle-mêle lingerie, mercerie, papeterie, vêtements, joyaux, chaussures, robes, etc. Jamais elle n'y terminait ses emplettes, elle revenait le lendemain. Plus d'une fois André l'accompagna.
Étouffant vite dans l'air chaud, poussé, pressé par une foule compacte et moutonnante, les yeux aveuglés par les couleurs, le pêle-mêle des objets, il suivait sa femme avec une curiosité effarée. Il avait remarqué l'effet produit sur elle par les tentations perpétuelles de ces bazars monstres. Il voyait lui monter aux yeux une lueur de désir fixe, comme il en vient au visage des femmes enceintes. Il l'appelait, elle ne se retournait pas; il lui parlait, les mots ne lui entraient pas dans l'oreille; et par de brusques écarts elle s'éloignait de lui, palpant une étoffe, remuant un objet de luxe, caressant un chapeau, avec des sourires d'enfant, des regards humides, une expression de tristesse et de convoitise.
—Oh! ce n'est pas cher! André, regarde, c'est pour rien!
Tout autour de lui, il entendait des exclamations pareilles; les femmes, de tout rang et de toute condition, se bousculaient, rouges et affolées: le même désir ardent, imprécis, l'envie de tout prendre, de tout emporter, passaient dans tous les yeux, ceux la modeste petite femme à voilette baissée, des demi-mondaines empanachées, et des cuisinières en cheveux.
André suivait Toinette patiemment; elle le promenait, de-ci de-là, par mille détours, dépensant une heure pour un achat de quelques francs.
Et quand, enfin, son mari l'arrachait de là, elle était nerveuse, distraite; l'affolement subit qui lui était monté au cerveau était long à disparaître.
Il fut heureux que ces impressions malsaines prissent fin; le jour du départ approchait.
Après quelques réflexions les de Mercy convinrent de ne rien laisser derrière eux. Ils vendirent leur mobilier, trop vieux pour être emporté. Ce ne fut pas sans tristesse; beaucoup de leur vie intime tenait là; ce fut une grande pitié de voir ces meubles amis s'en aller aux mains des étrangers. Ils gardèrent la table à ouvrage de Toinette, un grand fauteuil rouge où chacun à son tour s'était reposé, et les petits lits d'enfant.
Mais ils ne purent se résigner à quitter aussi les êtres qui avaient vécu avec eux; Plume était morte d'un refroidissement; on convint d'emmener le chat son petit-fils, et le chien. Quant à Félicie, elle n'hésitait point et eût été en Amérique; par son dévoûment elle entrait dans la famille.
Pendant les derniers jours on logea à l'hôtel.
André, avant de quitter leur petite maison, y revint, en parcourut les pièces vides: trois années de leur vie s'étaient écoulées là. Il monta au second, longtemps regarda entre les deux collines l'horizon de Paris: la ville s'étalait au loin, sous un dôme de nuages violets que frangeait l'or du soleil couchant. André sentit combien il est difficile de se détacher du passé, même quand il a été cruel: cependant, pourquoi tarder? La résolution prise, il fallait agir. Alors, d'un mouvement brusque, il ferma les volets, redescendit.
En bas, Toinette, accompagnée des petits, tenait un gros bouquet de soucis et d'anémones; elle le fit sentir à André, avec un sourire d'intelligence: il lui sembla respirer l'âme du jardin où ses enfants avaient grandi.