Chapitre VI.

Tierra-Alta.—Chasse au buffle.—Retour à Manille.

Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce que je désirais si impatiemment; seulement, l’Indien voulut savoir si j’étais bon cavalier, si j’avais de l’adresse; et lorsqu’il fut rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée, escortés de neuf chasseurs et d’une petite meute.

Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n’étant pas assez habitués à se servir du fusil; dans d’autres parties elle se fait à l’aide des armes à feu, ainsi que j’aurai plus tard l’occasion de le raconter; mais, quoi qu’il en soit, ces deux exercices sont également dangereux.

Pour l’un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l’autre, il faut être doué d’un grand sang-froid et posséder une bonne arme.

Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique, c’est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu’il l’aperçoit, et lorsqu’il peut l’atteindre de ses cornes aiguës, il lui fait promptement expier sa témérité.

Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu’à la sienne. Il s’opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un lacet; il n’avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra que je restasse à cheval, libre de mes mouvements.

Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture.

Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas, mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour n’être pas surpris par l’animal que nous allions bravement combattre.

Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions était débusqué.

Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l’endroit où nous pensions voir arriver l’ennemi. Il se faisait prier pour se montrer; enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues, les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ cent cinquante pas de nous.

Ce buffle était d’un beau noir, ses cornes étaient d’une très-grande dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses ennemis...

Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens.

Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former un triangle.

L’animal choisit l’un d’eux, et fondit impétueusement sur lui.

Pendant ce temps, un autre, qu’il avait déjà dépassé, tourna bride et lança le lacet qu’il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit, et manqua son coup.

Le buffle changea de direction, et poursuivit l’imprudent qui venait de l’attaquer et qui revenait droit vers nous.

Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d’eux passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux que son camarade.

Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d’eux ne réussit.

Moi, simple spectateur, j’admirais ce combat, ces évolutions, ces fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d’ordre et de courage que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.

J’avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j’avais frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner le furieux animal lorsqu’il menace le picador.

Mais, cette fois, il n’y avait pas de comparaison possible à établir entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.

Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux, allez chasser le buffle dans les campagnes Marigondon!

Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers, un chasseur adroit couronna l’animal de son lacet.

Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s’arrêtant de temps en temps pour se débarrasser de l’obstacle qui le gênait dans sa course.

Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet avec la même vitesse et le même bonheur.

L’animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu’il faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa force, et le parti qu’il eût fait à celui d’entre nous qui se serait laissé surprendre.

Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer leur capture au milieu d’un petit bois dans un fourré, d’où nous eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir.

Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri d’admiration.

L’animal était vaincu, il n’y avait plus que quelques précautions de plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui.

Je fus fort étonné qu’on l’excitât de la voix et du geste, au point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou brisés?... Heureusement il n’y avait aucun danger.

Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d’agilité il avait fixé à un solide tronc d’arbre les deux lacets qui retenaient le buffle furieux.

Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée, et se retira.

Deux chasseurs s’approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l’animal; puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.

Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas les Indiens abattirent ses cornes, qui l’eussent si bien vengé s’il eût pu s’en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin qu’ils tressèrent en forme d’anneau.

Ainsi martyrisé, on l’attacha fortement derrière deux buffles domestiques, et on le conduisit jusqu’au prochain village.

Alors commença la curée.

On tua l’animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est aussi bonne que celle du bœuf.

J’avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle ne se font pas aussi facilement que s’était faite celle-là.

Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue par un accident, hélas! assez fréquent.

Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait du bois.

D’un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à terre. L’Indien s’était blotti auprès de sa monture tuée près de lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son redoutable ennemi; mais celui-ci, d’un second mouvement de tête, avait renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups qui l’eussent infailliblement tué s’ils l’eussent tout d’abord atteint.

Heureusement d’autres chasseurs détournèrent l’animal et le forcèrent à abandonner sa victime. Il était temps!

Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle lui avaient fait d’horribles blessures.

Nous parvînmes à arrêter le sang qu’il perdait à flots, et sur un brancard improvisé nous le transportâmes au village.

Ce ne fut qu’après de longs soins qu’il parvint à guérir; et mon ami l’Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j’assistasse à une chasse aussi dangereuse.

Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir reparaître sa cruelle maladie.

J’avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments qu’offrait Tierra-Alta; les emplois que j’occupais à Manille réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.

Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma vie habituelle, c’est-à-dire visiter des malades du matin au soir et du soir au matin.

Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n’étais pas assez philosophe pour voir endurer, sans m’affliger, des souffrances que j’étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés et aimants.

En un mot, je n’agissais pas en médecin, car je n’envoyais de note à personne; on me payait quand et comme on voulait.

Je dois dire à la louange de l’humanité que j’ai peu souvent trouvé des oublieux.

Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de mener une vie somptueuse, d’avoir huit chevaux dans mon écurie, table ouverte à mes amis et aux étrangers.

Ce que mes amis appelèrent alors un coup de tête me fit bientôt perdre tous ces avantages.

Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où je servais.

Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît[1], qui me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête et contrôler ma déclaration.

Naturellement il mit dans son rapport que je m’étais trompé, que la maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres.

Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu’il fût réformé, comme n’étant pas apte à faire son service; une commission de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j’avais raison, et cela à l’unanimité. Le soldat fut licencié.

Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne.

J’avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en admettant toutefois que c’en fût un, me parut spécieux. Comment admettre que l’innocent fût puni et que l’ignorant qui m’avait contredit et s’était trompé ne reçût aucun blâme.

Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j’ai vécu avec les Indiens, deux natures qui n’aiment que la justice et le bon droit.

Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard, que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui donner ma démission des places importantes que j’occupais.

Il me reçut en souriant, et me dit qu’après un peu de réflexion je reviendrais sur mon idée.

Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j’allai au ministère des finances et j’achetai la propriété de Jala-Jala.

Mon parti était pris, ma résolution inébranlable.

Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir comme si j’étais entièrement libre. J’avais, au préalable, prévenu Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à Jala-Jala?

«Avec toi, je serai heureuse partout!»

Telle avait été sa réponse. J’étais donc le maître d’agir au gré de ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m’entraînait ma destinée.

C’est ce que je fis.

Je voulus aller visiter les terres que je venais d’acquérir.


[1] Dans le mois de mai 1853, une personne inconnue vient m’accoster aux Champs-Élysées en me disant: «Monsieur de la Gironière, permettez-moi de vous demander une poignée de main.—Veuillez bien, lui répondis-je, me rappeler votre nom.—Je suis Charles Benoît.» Je le reconnus alors sans peine. Vingt-huit à trente ans écoulés depuis les faits que je raconte avaient effacé nos inimitiés passées. Ce fut avec un vrai plaisir que nous renouâmes connaissance; et depuis, nous nous voyons souvent avec la même satisfaction que deux anciens et bons amis.

Le docteur Carlos Benoît, après avoir exercé honorablement pendant plusieurs années la médecine à Madrid, est enfin venu se fixer à Paris.