Chapitre VII.

Jala-Jala.—Lac de Bay.—Légende chinoise. —Alila (Mabutin-Tajo).

Pour l’exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon cocher, homme dévoué, discret et courageux.

Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à Lapindan, petit village près du bourg de Santa-Anna, une petite pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans faire part de mon projet à mes amis, sans m’informer si le gouverneur m’avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines, respirant l’air vivifiant et pur de la liberté.

Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette légère, la jolie rivière de Pasig qui sort du lac de Bay, et va se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.

Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de San-Mateo à l’endroit où cette rivière se réunit au fleuve de Pasig.

Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la légende que je vais essayer de vous raconter.

A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et naviguait, soit sur la rivière de Pasig, soit sur celle de San-Mateo, aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation, et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l’eau, l’infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l’eussiez peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l’idée était bonne.

Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé, lui apparut, et d’un coup de baguette, comme eût pu le faire une fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le Chinois fut sauvé.

Ne croyez pas que la légende s’arrête là: les Chinois ne sont pas ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé, et de la reconnaissance.

Le Chinois échappé au sort cruel qui l’attendait voulut consacrer le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille, il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas.

Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans, à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient, au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient quinze jours.

Mais il arriva qu’un archevêque de Manille trouva que ce culte de la reconnaissance chinoise était du paganisme, et fit enlever le toit du presbytère et celui de la chapelle.

Ces mesures brutales n’eurent aucun résultat, si ce n’est de laisser l’eau du ciel pénétrer dans les bâtiments.

Mais pour le culte voué à saint Nicolas, il dura toujours, et dure encore. Peut-être est-ce bien parce qu’on a voulu l’interdire!

De nos jours, à l’époque où cette fête a lieu, c’est-à-dire vers le 6 novembre de chaque année, on peut jouir d’un coup d’œil ravissant.

Le Pasig à Saint-Nicolas offre la nuit une délicieuse perspective: on y voit de grandes embarcations amenées à grand frais de Manille, sur lesquelles sont bâtis de véritables palais à plusieurs étages, terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu’au sommet.

Pirogue indienne.

Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière, et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant à la surface des flots: c’est Venise improvisée.

Dans ces palais, on joue, on fume de l’opium, on fait de la musique.

Le pévété, encens chinois, brûle partout et continuellement en l’honneur de saint Nicolas, que l’on invoque chaque matin, en jetant dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint Nicolas ne paraît pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles les fidèles se retirent jusqu’à l’année suivante.

Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.

Je naviguais paisiblement sur le Pasig, allant à la conquête de mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés.

Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes, mes châteaux en Espagne devaient s’envoler comme elle!...

Entrée du lac de Bay par le Pasig.

Bientôt je me trouvai dans le lac de Bay. Ce lac, le plus grand de l’île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui viennent toutes se jeter dans cet immense réservoir. Il n’a d’issue à la mer que par le fleuve de Pasig. Ce fleuve, après avoir coulé entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac.

Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à l’embouchure des rivières[1].

Cette belle nappe d’eau, dont la plus grande profondeur est de 30 mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d’une admirable végétation. La plus grande de ces îles, celle de Talim, forme avec la terre de Luçon le détroit de Quinabutasan, et avec Jala-Jala, qui est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée Rinconada.

Les eaux de Bay sont douces et potables. Cependant, avant de les boire, il faut qu’elles reposent quelques heures pour laisser précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu’elles tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d’estomac.

Ce fait est assez curieux pour l’expliquer. Lorsque le soleil est à l’horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où l’on se trouve, on ne peut impunément boire de l’eau puisée sur cette plage qu’après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande heure à l’ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac, le corps se couvre de gros boutons, et l’on est tourmenté pendant plusieurs heures par d’intolérables démangeaisons. Ce phénomène, particulier au lac de Bay, est sans nul doute produit par des millions d’insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet nuisible, ont le soin de s’enduire le corps avec de l’huile de coco.

Le lac de Bay abonde en excellents poissons. Trois espèces seulement sont les mêmes qu’en Europe: le mulet, l’anguille et la crevette. Ces deux dernières sont d’une grosseur remarquable. Les anguilles de 15 à 20 kilogrammes sont très-communes, ainsi que les crevettes de la grosseur de nos langoustes, c’est-à-dire du poids d’un kilogramme à un kilogramme et demi.

Deux poissons de mer se sont acclimatés dans les eaux douces du lac: le requin et la scie. Le premier est heureusement assez rare, mais le second est très-abondant.

On trouve aussi dans ce beau lac une espèce de tortue d’une forme différente de celle de mer et d’un goût plus agréable, une grande quantité d’excellents poissons qu’il serait trop long d’énumérer, et enfin de monstrueux aligators, dont j’aurai l’occasion de parler plus tard, ainsi que d’innombrables oiseaux aquatiques.

Enfin, j’arrivai à Quinabutasan. Ce mot est tagal, et signifie qui est troué.

Nous nous arrêtâmes pendant une heure dans la seule case indienne qu’il y eût dans l’endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas.

Cette case était habitée par un vieux pêcheur et sa femme, fort âgés. Cependant ils pourvoyaient encore à leurs besoins en pêchant. Plus tard, j’aurai occasion de parler du père Relempago ou la Foudre, et de raconter son histoire.

Lorsque je fus au milieu de la nappe d’eau qui sépare Talim de la presqu’île de Jala-Jala, j’aperçus le nouveau domaine que j’avais acquis si légèrement, et je pus juger d’un coup d’œil de mon acquisition.

Jala-Jala est une longue presqu’île qui s’étend du nord au sud, au milieu du lac de Bay.

Cette presqu’île est divisée, dans sa longueur, par une chaîne de montagnes qui vont en déclinant, pour ne plus former que des collines pendant l’espace de trois lieues.

Ces montagnes, d’un accès facile, ont en général un versant couvert de forêts, et l’autre de beaux pâturages, où croissent, à la hauteur d’un ou deux mètres, des graminées flexibles et onduleux, qui, sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu’elles sont agitées.

Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche végétation, puis vont se jeter dans le lac.

Ces pâturages font de Jala-Jala le lieu le plus giboyeux de l’île. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules, les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes, les perroquets, enfin toutes les espèces d’oiseaux, y abondent.

Le lac est également peuplé d’oiseaux aquatiques, et particulièrement de canards.

Malgré son étendue, l’île ne produit pas d’animaux nuisibles et carnivores; on a seulement à craindre la civette, petit animal de la grosseur d’un chat, qui ne fait la chasse qu’aux oiseaux; et les singes, qui sortent par bandes des forêts et vont ravager les champs de cannes à sucre et de maïs.

Le lac, qui renferme d’excellents poissons, est moins favorisé que la terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d’une si grande dimension, qu’un seul de ces animaux divise, en peu d’instants, un cheval par morceaux et l’engloutit dans son vaste estomac. Les accidents qu’ils occasionnent sont fréquents et terribles, et j’ai vu plus d’un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai plus tard.

J’aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent les forêts de Jala-Jala; mais je suis chasseur et l’on m’excusera d’avoir commencé par le gibier.

A l’époque où je l’achetai, Jala-Jala était habité par quelques Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient quelques coins de terre.

La nuit, ils faisaient sur le lac le métier de pirates et donnaient asile à tous les bandits des provinces environnantes.

A Manille, on m’avait peint cette contrée sous les couleurs les plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y séjourner longtemps sans devenir la victime des bandits.

Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de m’éloigner de mon projet, augmentaient mon désir de visiter ces hommes, qui vivaient presque à l’état sauvage.

Dès que j’eus acheté Jala-Jala, je me formai un plan de conduite ayant pour but de m’attacher les habitants les plus à craindre; je résolus de me faire l’ami des bandits, et pour cela je compris qu’il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant et sordide, mais bien comme un père.

Tout dépendait, pour l’exécution de mon entreprise, de la première impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes vassaux.

Lorsque j’eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac, vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J’étais accompagné de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d’un bon fusil à deux coups, d’une paire de pistolets, et d’un sabre.

J’avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour savoir quel était l’Indien auquel je devais m’adresser de préférence.

Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s’appelait en langue tagale Mabutin-Tajo, surnom que je traduirais en français par le Brave-le-vaillant.

C’était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples primitifs une qualité devant laquelle ils s’inclinent avec respect.

Ma conversation avec Mabutin-Tajo ne fut pas longue; quelques paroles me suffirent pour m’attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à Jala-Jala.

Voici les termes dans lesquels je lui parlai:

«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de Jala-Jala; je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je te ferai expier tous tes méfaits. J’ai besoin d’une garde; veux-tu me donner ta parole d’honneur de devenir honnête homme, et je te fais mon lieutenant?»

Après ces courtes paroles, Alila (c’était le nom du bandit) resta un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques d’une profonde réflexion. J’attendis qu’il parlât; j’étais dans une certaine anxiété; qu’allait-il me répondre?

«Maître, me dit-il avec élan, en me présentant la main et mettant un genou à terre,

«Je vous serai fidèle jusqu’à la mort!»

J’étais heureux de sa réponse, mais je ne lui laissai pas voir mon contentement.

«Très-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j’ai confiance en toi, prends cette arme, et ne t’en sers que contre des ennemis.»

Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros caractères espagnols: No me sacas sin rason ni me envainas sin honor, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le fourreau sans honneur.»

Je traduisis cette légende en langage tagaloc; Alila la trouva sublime, et jura de ne pas s’en écarter.

«Quand j’irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde.

«Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable de t’obéir comme sergent.»

Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis qui l’accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie.

Quelques mots semblables à ceux que j’avais dit à mon futur lieutenant exercèrent sur son camarade la même influence, et le déterminèrent à accepter le grade que je lui offrais.

Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases, et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de dix hommes d’effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser.

Je pris le commandement en qualité de capitaine.

Ainsi que l’on en peut juger, je menais les choses avec promptitude.

Le lendemain je réunis la population de la presqu’île, et, entouré de ma garde improvisée, je choisis l’emplacement où je voulais fonder un village, et le lieu où je voulais que l’on construisit mon habitation.

Je donnai l’ordre aux pères de famille de construire leurs cases sur un alignement que j’indiquai, et je chargeai mon lieutenant d’employer le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison.

Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de revenir bientôt.

Lorsque j’arrivai chez moi on était inquiet, car, n’ayant pas eu de mes nouvelles, on me croyait la proie des caïmans ou la victime des pirates.

Le récit de mon voyage, la description que je fis de Jala-Jala, loin d’éloigner ma femme de l’idée que j’avais conçue d’habiter ces contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre propriété et de s’y établir. C’était cependant un adieu qu’elle faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs!

J’allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme non avenue; il m’avait conservé toutes mes places. Cet acte de bonté me toucha; je le remerciai sincèrement, et lui dis que je ne plaisantais pas, que ma détermination était irrévocablement arrêtée, et qu’il pouvait disposer de mes emplois.

J’ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander toute la gendarmerie locale de la province de la Lagune, avec la faculté d’avoir une garde personnelle que je formerais moi-même.

Cette faveur me fut accordée à l’instant même, et peu de jours après je reçus ma commission.

Ce n’était point l’ambition qui m’avait suggéré l’idée de demander cette place importante, c’était la raison.

Mon but avait été de me créer une puissance à Jala-Jala, et de pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice de l’alcade, qui demeurait à dix lieues de mes domaines.

Voulant être commodément dans ma nouvelle résidence, je fis le plan de ma maison.

Cette maison se composait d’un premier étage avec cinq chambres à coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des chambres de bains.

Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les travaux de construction; j’emportai des armes et des uniformes pour ma garde, et je repartis.

A mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens.

Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes étaient déjà construites.

Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l’on tenait à m’être agréable.

Je mis tout de suite mes ouvriers à l’œuvre, ordonnant que l’on défrichât les bois voisins; et bientôt je vis jeter, sous mes yeux, les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille.

Les travaux durèrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai continuellement de Manille à Jala-Jala, et de Jala-Jala à Manille.

J’eus de la peine, mais j’en fus bien récompensé quand je vis un village sortir de terre.

Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j’avais indiqués; ils avaient réservé la place d’une église, et en attendant qu’elle fût élevée, on devait célébrer la messe dans le vestibule de ma maison.

Enfin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup ma femme, je pus lui annoncer que le castel de Jala-Jala n’attendait plus que sa châtelaine.

Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientôt ne plus être séparés!

Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles; je frétai une embarcation pour transporter à Jala-Jala ce qui m’était nécessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette fois, le 20 octobre 1825, avec l’intention de ne revenir à Manille que pour une absolue nécessité.

Notre voyage fut heureux.

A notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens, qui saluèrent avec des cris d’allégresse la bienvenue de la reine de Jala-Jala.

C’est ainsi qu’ils appelaient ma femme.

Nous consacrâmes les premiers jours de notre arrivée à notre installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et agréable; c’est ce que nous fîmes.

Aujourd’hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps d’indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de ma destinée.

Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés, au milieu d’une population bronzée et presque sauvage, et cependant je n’avais aucune crainte.

Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des gens de ma garde. Anna ne connaissait qu’une partie des dangers que nous courions, et sa confiance en moi était si grande qu’à mes côtés elle ignorait ce que c’était que la peur.

Lorsque je fus bien établi dans ma maison, j’entrepris un travail difficile et dangereux, celui de mettre de l’ordre parmi mes Indiens, et d’organiser mon bourg comme c’est l’usage aux Philippines.

P. de la Gironière.—Costume de chasse. Page 108.


[1] Le mot tagaloc vient des habitants des bords du lac de Bay. C’est l’abrégé des deux mots taga (gens), iloc (rivière): gens de rivière.