Chapitre VIII.
Jala-Jala.—Organisation municipale.—Caractère des Indiens.
Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout à fait patriarcales.
Chaque bourg est érigé, pour ainsi dire, en petite république.
On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les affaires importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour, dépend du gouverneur des Philippines.
J’avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m’a toujours semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les Espagnols l’ont trouvé tout établi dans l’île de Luçon lors de leur conquête, et n’y ont apporté que quelques améliorations.
Je vais entrer ici dans quelques détails.
Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble et la classe populaire.
La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été cabessas de barangay, ce qui veut dire collecteurs des contributions; cette place est honorifique.
Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles.
Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes, une somme annuelle de trois francs; cette taxe est la même pour le riche comme pour le pauvre.
A une certaine époque de l’année, douze des cabessas de barangay sont électeurs.
Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg, et élisent, au scrutin, trois d’entre eux, dont les noms sont adressés au gouverneur des Philippines.
Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu’il veut, et lui confie, pendant une année, les fonctions de gobernadorcillo, ou petit gouverneur.
Pour se distinguer des autres Indiens, le gobernadorcillo porte une baguette en rotin, à pomme d’or, avec laquelle il a le droit de frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes.
Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires, des juges de paix et des juges d’instruction.
Il veille au bon ordre, à la tranquillité publique; il juge sans appel les différends et les procès dont l’importance ne dépasse pas 16 piastres (ou 80 francs).
Les dimanches, après les offices, le gobernadorcillo réunit à la maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour discuter et arrêter avec eux toutes les affaires administratives. C’est aussi le dimanche, en conseil, qu’il consulte les anciens pour tous les procès dans lesquels il ne se croit pas suffisamment éclairé. C’est alors un véritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans partialité.
Il instruit aussi les procès criminels de haute importance: seulement là s’arrête son pouvoir.
Les dossiers de ces procès sont envoyés par lui au gouverneur de la province, qui les remet, à son tour, à la cour royale de Manille.
La cour rend son arrêt, et l’alcade le fait exécuter.
Lors de l’élection du gobernadorcillo, les électeurs réunis choisissent toutes les autorités qui doivent lui être soumises.
Ces autorités sont: des alguazils, dont le nombre est proportionné à la population; deux témoins ou adjoints, qui sont chargés de sanctionner tous les actes du gobernadorcillo, car sans leur sanction et leur présence ces actes seraient considérés comme nuls; un jouès de palma, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre; un vaccinateur, obligé d’avoir toujours du vaccin pour les enfants nouveau-nés; puis un maître d’école chargé de l’instruction publique; enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et l’entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde civique qui veille à la conservation du village: cette garde indique les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau de bois creux.
Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la désigne sous le nom de casa réal. C’est là que demeure le gobernadorcillo.
Il doit l’hospitalité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg, et cette hospitalité est semblable à celle des montagnards écossais: elle se donne et ne se vend jamais.
Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois, des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles nécessaires à sa nourriture.
Si même à son départ il réclame des chevaux et des guides pour continuer sa route, on les lui procure.
Quant au payement des vivres, afin d’éviter les abus si fréquents chez nous, dans chaque casa réal on affiche sur une grande pancarte les prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc.
Dans n’importe quelle circonstance, le gobernadorcillo ne peut rien exiger pour les peines qu’il se donne[1].
Telles étaient les mesures que je voulais adopter; ces mesures offraient, il est vrai, des avantages et des inconvénients.
Le plus grand, sans contredit, c’était de me mettre presque sous la dépendance du gobernadorcillo, auquel ses fonctions donnaient un certain droit; car j’étais son administré.
Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie de la province me mettait à l’abri des injustices que l’on eût pu commettre à mon égard.
Je savais fort bien qu’en dehors du service militaire, je ne pouvais infliger à mes hommes aucune punition sans l’intervention du gobernadorcillo; mais j’avais assez étudié le caractère indien pour comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice et une sévérité bien entendue.
Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter les peines et les dangers de toute espèce qu’il faudrait surmonter, je marchai droit vers le but que je m’étais tracé: le chemin était aride, hérissé d’écueils; j’y entrai avec courage, et j’arrivai à prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite, ils obéissaient à ma voix comme à celle d’un père.
Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lavater et Gall auraient été fort embarrassés, car la physionomie et la crânologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines.
La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et de mauvaises qualités. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs: «Ce sont de grands enfants qu’il faut traiter comme s’ils étaient petits.»
Le portrait moral d’un naturel des Philippines est vraiment curieux à tracer, et plus curieux à lire.
L’Indien tient à sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; il a en horreur la colère, qu’il compare à la démence, et il préfère l’ivresse, qu’il méprise cependant.
Pour se venger d’une injustice, il ne craint pas de se servir du poignard.
Métis indiens-espagnols.
Ce qu’il supporte le moins, c’est l’injure, même lorsqu’elle est méritée.
Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet, il les reçoit sans se plaindre; mais une injure le révolte.
Il est brave, fataliste, généreux.
Le métier de bandit, qu’il exerce volontiers, lui plaît à cause de la vie d’émotion et de liberté qu’on y mène, et non parce qu’on peut s’enrichir en le faisant.
Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux qualités inhérentes l’une à l’autre.
Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de l’honneur des filles; peu leur importe si l’Indienne qu’ils épousent a commis des fautes avant son union.
Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une, et font des cadeaux aux parents de leur fiancée.
Le lâche est mal vu par eux, mais ils s’attachent volontiers à l’homme assez brave pour aller au-devant du danger.
Leur passion dominante, c’est le jeu.
Ils applaudissent aux combats d’animaux, surtout à celui des coqs.
Voilà succinctement un aperçu du caractère des hommes que j’avais à conduire.
Mon premier soin fut de me maîtriser.
Je pris la ferme résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux un mouvement d’impatience, même dans les moments les plus difficiles, et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables.
J’appris bientôt qu’il serait dangereux d’écouter les rapports qui me seraient faits, cela pouvait m’exposer à commettre des injustices, ainsi qu’il m’arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance:
Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs camarades, demeurant à quelques lieues de Jala-Jala. Ces délateurs l’accusaient particulièrement d’un vol de bestiaux.
Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m’emparer de l’accusé; je l’amenai à mon habitation.
Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit innocent.
J’eus beau lui promettre, s’il disait la vérité, de lui accorder son pardon; il persista, même devant les accusateurs.
Persuadé qu’il mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui m’était attesté avec toute l’apparence de la sincérité, j’ordonnai qu’on l’attachât sur un banc et qu’on lui appliquât douze coups de fouet.
Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait précédemment. Cette opiniâtreté m’irrita, et je lui fis administrer une nouvelle correction semblable à la première.
Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle punition.
Tout à coup, au milieu de ses souffrances, il s’écria avec un accent pénétrant:
«Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d’une infâme calomnie.»
Ces paroles me touchèrent.
Je réfléchis que cet infortuné n’était peut-être pas coupable. J’eus peur de m’être trompé, d’avoir été injuste sans le savoir. Je pensai qu’une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me faire une fausse déclaration et m’exposer à punir un innocent.
Je le fis délier.
«L’épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter.
«Si tu es un honnête homme, je serai pour toi un père; mais si tu me trompes, n’attends de moi aucune pitié. A dater de ce moment, tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.»
Il me remercia avec effusion, et son visage s’éclaira d’une joie subite. On l’incorpora dans ma garde.
O justice humaine, combien tu es fragile et souvent inintelligente!... J’appris, quelque temps après cette scène, que Bazilio de la Cruz (c’était le nom du patient) était innocent.
Les deux misérables qui l’avaient dénoncé s’étaient sauvés, pour échapper au châtiment qu’ils méritaient.
Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à Jala-Jala, il me servit fidèlement et sans rancune.
Ce fait m’impressionna vivement.
Je jurai qu’à l’avenir je n’infligerais point de punition sans être bien sûr de la vérité des faits énoncés. J’ai tenu religieusement ma promesse, du moins je le pense. Je n’ai jamais fait appliquer un seul coup de fouet sans qu’au préalable le coupable n’eût avoué sa faute[2].
Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des Philippines.
Courageux et d’une forte constitution, ils aiment à supporter les plus grandes fatigues et à affronter les dangers; leur intelligence les rend supérieurs aux autres marins de l’Inde.
Un matelot tagaloc peut remplir, à bord d’un navire, toutes les fonctions nécessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat, on l’emploie avec la certitude qu’il fera bien tout ce qui lui sera commandé.
Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employés comme marins que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner.
Les Anglais ne les admettent qu’en très-petit nombre à bord de leurs bâtiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dépassé à bord de chaque navire assuré par elles.
Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les équipages ont été assassinés par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se sont emparés du vaisseau.
L’épisode que je vais raconter fera bien connaître l’utilité de cette précaution.
En 1838, un joli brick de Calcutta était sorti depuis quelques jours du port de Canton, où il avait réalisé en bonnes piastres un riche chargement d’opium.
La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient espérer au capitaine un prompt retour à Calcutta, son port d’armement.
Plus de trois millions de francs, résultat de sa vente, lui assuraient une bonne réception de ses commettants; mais le destin en avait disposé autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une partie de son équipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange.
L’équipage était composé de trente hommes: le capitaine, un second, un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots des Philippines, nommés Antonio et Cayetano.
Un soir, Cayetano fut accusé par un matelot anglais d’avoir dérobé une bouteille de rhum.
Le capitaine, sévère comme tous les officiers de la marine anglaise qui commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir Cayetano, et, sans tenir compte des preuves qu’il voulait donner de son innocence, le fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde.
Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l’affront que venait de subir Cayetano pour un châtiment non mérité.
Seulement, au moment où il fut renvoyé par le capitaine, il lui lança un coup d’œil de vengeance plus expressif que tous les reproches qu’il eût pu lui faire, et il descendit dans sa cabine.
A dix heures du soir, Antonio et Cayetano étaient de quart.
Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long intervalle sans s’adresser la parole; Antonio rompit le silence, et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:
«Frère, tu as bien souffert?»
«Si j’ai souffert, Antonio, je souffre encore. Ne comprends-tu pas toute la douleur qu’a au cœur celui qui vient de subir, sans le mériter, un infâme châtiment?»
«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l’injustice de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.»
«Eh bien! Antonio, si ton cœur est aussi malade, vengeons-nous!»
«Vengeons-nous, répondit Antonio. Demain, nous prenons le quart de minuit; il n’y a pas de lune, l’obscurité sera profonde: choisissons cet instant pour la vengeance.»
Quelques paroles qu’ils échangèrent suffirent pour arrêter entre eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être remarqués des matelots anglais.
Le lendemain, ils firent leur service comme à l’ordinaire. A six heures, c’était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur cabine, avec la certitude qu’ils n’avaient aucune surveillance à redouter, et qu’on ne soupçonnait rien de leur fatal projet.
A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick, sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et unie; la nuit n’était éclairée que par de brillantes étoiles, et un vent fixe n’exigeait d’autre surveillance que celle du timonier; tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.
Antonio était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d’avant, deux matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que quelques manœuvres imprévues les obligeassent à interrompre un instant leur repos. Cayetano, le cœur palpitant de vengeance, se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet.
Quelques instants s’étaient à peine écoulés, qu’il s’approcha d’Antonio, et lui dit:
«Ton poignard est-il prêt?»
«Ne crains pas, Cayetano, il coupe; ma main ne tremble pas.»
«Bien! dit Cayetano; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu m’entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le capitaine et le second, et moi je ferai le reste.»
Quelques instants après, le lieutenant s’affaissait sur son banc de quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d’une main si sûre, qu’il ne poussa même pas un cri. Cayetano, de son côté, avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un Lascar; dans l’impossibilité de donner un seul coup mortel au second Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l’avait précipité à la mer; ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva Antonio qui, de son côté, venait d’accomplir son œuvre de destruction avec le même bonheur que son complice: le capitaine et le second n’existaient plus.
«Assez, lui dit Cayetano, assez de sang! il ne reste plus à bord que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés sous le même climat que nous.»
Antonio et Cayetano étaient maîtres du navire; pas un Anglais n’avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l’écoutille pour empêcher les Lascars de monter sur le pont.
Antonio reprit la barre pour donner une direction au brick, qui avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue vers le sud-sud-est.
Au moment où le navire opérait son évolution, Cayetano entendit une espèce de gémissement; il appela Antonio pour s’assurer d’où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu’il avait jeté à la mer; il le rassura en lui promettant qu’il ne lui sera pas fait de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d’en avoir été quitte pour la peur.
Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain, Antonio et Cayetano débarquaient les dix-neuf Lascars sur l’une des îles Paracels; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal.
Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d’Illocos; ils prirent en or et en argent ce qu’ils pouvaient porter sur eux, sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus.
A quelques milles, le brick, rempli d’eau, s’enfonçait dans l’abîme, disparaissait avec les richesses qu’il renfermait, et ne laissait plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et heureux de s’être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que leur procuraient les piastres et l’or dont ils s’étaient chargés en abandonnant le brick.
Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.
Mais la Providence n’avait point pardonné aux deux assassins.
Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés sur une des Paracels, et les conduisit à Canton.
Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit des recherches: le brick avait disparu, on n’en avait aucune nouvelle.
Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes si considérables, appelèrent l’attention de la police; ils furent mis en prison, et ne tardèrent point à faire un aveu complet de leur crime et à en raconter les détails.
Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta en outre que leurs têtes seraient exposées à l’entrée du port de Manille, pour servir d’exemple. Tous deux entendirent leur sentence de mort avec le même sang-froid que s’il se fût agi d’une légère correction; Antonio fumait paisiblement sa cigarette, et Cayetano mâchait du bétel.
Le jour suivant, j’allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi, sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain.
Ils me racontèrent eux-mêmes la manière dont ils s’étaient débarrassés des Anglais, et ils appuyèrent fortement sur le bonheur qu’ils avaient eu de se venger.
Je ne pus m’empêcher de leur demander si la mort ne les effrayait pas? «Que voulez-vous, me dit Cayetano, c’est notre sort, il faut bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?»
Le lendemain, la justice eut son cours; les deux têtes furent exposées comme le jugement l’ordonnait.
Un mois après, lorsque je me préparais à revenir en France, un soir, en passant près des fourches patibulaires, je décrochai la tête de Cayetano, et l’emportai chez moi. C’est de cette tête que j’ai fait don au musée d’anatomie du jardin des Plantes.
Tels étaient les hommes que j’allais avoir à gouverner.
Le père Miguel de San-Francisco.
[1] Les Espagnols gouvernent la population indienne sans l’administrer. Le bon ordre, la tranquillité qui règnent généralement dans les provinces sont dus au conseil municipal et aux anciens de chaque bourg, qui se laissent gouverner, mais qui s’administrent.
[2] Le fouet, si avilissant pour nous, est considéré par les Indiens sous un tout autre point de vue; c’est, d’après eux, le châtiment le plus léger qu’on puisse leur infliger. Ils disent que les menaces et les injures déshonorent; que la prison ruine et abrutit; que quelques coups de fouet ne font pas grand mal, qu’ils effacent complétement la faute pour laquelle on les a reçus. Avec une pareille croyance, avec de tels usages, il fallait bien user du fouet pour punir les méchants.
Un drame dont je vais donner les détails fera juger du caractère des hommes que j’avais à gouverner.