Chapitre IX.
Jala-Jala.—Église.—Le père Miguel de San-Francisco.—Bandits. —Règlement.—Chasse aux buffles.
J’ai dit plus haut que j’avais témoigné le désir que l’on construisît une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux, mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à avoir un curé à Jala-Jala. A cet effet, je demandai à l’archevêque, monseigneur Hilarion, dont j’avais été le médecin et avec lequel j’étais lié d’amitié, qu’il me donnât un ecclésiastique que je connaissais, et qui était alors sans emploi.
J’eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination.
«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l’archevêque, est un homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.»
Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat, j’obtins enfin qu’il fût nommé curé à Jala-Jala.
Le père Miguel était d’origine japonaise et malaise. Il était jeune, fort, courageux, et très-capable de m’aider dans les circonstances difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s’il eût fallu se défendre contre des bandits.
Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire, les préventions de mon honorable ami l’archevêque, je le conservai tout le temps de mon séjour à Jala-Jala, et n’eus pas la moindre discussion avec lui.
Je ne pouvais lui reprocher qu’un seul fait regrettable, c’était de ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu’une fois l’an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention, et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j’ai rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de Jala-Jala!
Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire, et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!...
Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe les regrets de tous ses paroissiens!
Comme on le voit, j’étais au commencement de mon œuvre de civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens l’influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles ils s’obligeaient envers moi.
Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les anciens du bourg et adoptées à l’unanimité, me paraissent assez curieuses pour les indiquer ici en abrégé.
On verra que les clauses de cette espèce de charte constitutionnelle protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts:
«Les habitants de Jala-Jala, sans exception, sont gouvernés par leur chef, le gobernadorcillo.
«Celui-ci est élu tous les ans, selon l’usage, par les anciens et les cabessas de barangay.
«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties plaignantes ou l’accusé ne demandent à être jugés par le seigneur de Jala-Jala.
«Le gobernadorcillo est chargé de l’administration du bourg.
«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur de Jala-Jala et ses colons.
«Tout étranger qui viendra s’établir à Jala-Jala jouira immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s’il n’appartient pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions municipales. C’est la seule exception que lui imposera la différence de religion.
«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur de Jala-Jala.
«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils seront cependant permis pendant trois jours dans l’année, savoir: le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur de Jala-Jala, et le jour de la fête de sa femme.
«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être renvoyés de l’habitation.
«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un salaire qui sera préalablement convenu à l’amiable.
«Tout père de famille est obligé d’avoir une maison d’une grandeur convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé, et planté d’arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant le payement au seigneur de Jala-Jala d’une redevance annuelle d’une poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra, sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur.
«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher les terres qui lui conviennent dans les domaines de Jala-Jala, à la charge d’en obtenir par avance l’indication du seigneur. Pendant les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes, il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée.
«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires.
«Le seigneur de Jala-Jala s’engage à fournir des buffles à tous ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour les charrois des bois de construction et des bois à brûler.
«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à son usage. Mais lorsqu’il le vendra à l’extérieur, le quart du produit de la vente sera alloué au seigneur, pour l’indemniser de la valeur du bois et du travail de ses buffles.
«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie.
«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de Jala-Jala; mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier au seigneur.
«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par escouades de quatre. Chaque escouade, à tour de rôle, sera tenue de servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que la nourriture.
«L’église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir avec propreté et l’orner de fleurs.
«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de l’habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront payées de ce travail par mesure, selon l’usage du pays.»
Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout de les graver dans leur mémoire.
Après avoir fait accepter les conventions que je viens d’indiquer, je remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens, et une plus grande facilité à les associer à mes travaux.
Anna m’aidait de tout son cœur et de toute son intelligence. Aucune fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle leur enseignait à aimer la vertu, qu’elle pratiquait si bien. Elle leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages.
Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus spécialement en rapport avec son caractère; et c’était pour répandre plus promptement dans la colonie l’instruction, cette mère bienfaisante qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient divisés par escouades de quatre, et qu’à tour de rôle chaque escouade allait passer quinze jours au presbytère.
Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d’espagnol et se formaient aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus.
Moi, je surveillais tout en général. Je m’occupais des travaux de culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient les bestiaux que j’avais acquis pour faire valoir mes pâturages.
J’étais aussi le médiateur des différends qui s’élevaient entre mes colons. Ils aimaient mieux s’adresser à moi qu’au gobernadorcillo; j’étais parvenu à prendre sur eux l’influence que je voulais obtenir.
Une partie de mon temps, et ce n’était pas la moins occupée, se passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.
Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux, qui as laissé d’ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours présent à ma pensée! J’ai vieilli, mais mon cœur est toujours resté jeune pour se ressouvenir!...
Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C’était l’instant des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures fugitives, vous ne reviendrez plus!...
C’était l’heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets.
La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque chose à me communiquer.
Assis avec ma femme autour d’une grande table ronde, j’écoutais, en prenant le thé, toutes les demandes qui m’étaient faites, toutes les réclamations qui m’étaient adressées.
C’était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts.
Mes gardes m’amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu’ils avaient commises.
J’avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de mon pauvre Bazilio, et j’étais très-circonspect.
J’écoutais d’abord les témoins; mais je ne condamnais qu’après avoir entendu le coupable dire:
«—Que voulez-vous, maître, c’était ma destinée; je ne pouvais pas m’empêcher de faire ce que j’ai fait!...
«—Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis, veux-tu que ce soit le gobernadorcillo ou moi qui te châtie?»
La réponse était toujours la même:
«—Tuez-moi, maître, disait l’Indien; mais ne me remettez pas aux mains d’un de mes semblables.»
J’infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait pour le coupable. C’était un motif que je saisissais toujours pour pardonner, ou faire remise d’une partie du châtiment. J’étais humain sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.
Mes gardes étaient chargés d’appliquer la punition. Lorsque l’exécution était terminée, l’Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare, signe du pardon; je l’engageais à ne plus commettre de nouveaux méfaits. Anna l’exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m’en vouloir, il témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes analogues à ceux que prononçait l’un d’eux, après une punition sévère: «J’ai reçu, disait-il, le châtiment qu’un père donne à son fils. Je suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans aucun trouble le visage de mon maître.»
L’ordre et la discipline que j’avais établis étaient pour moi d’un grand secours dans l’esprit des Indiens; ils me donnaient une influence positive sur eux.
Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans lesquelles il n’est pas de gouvernement possible, satisfaisaient beaucoup ces natures encore vierges et indomptées.
Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave?
Voilà ce qu’ils ignoraient, et ce qu’ils se demandaient souvent.
Ils répugnaient à l’idée d’être commandés par un homme qui n’aurait pas été intrépide devant le danger.
J’avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces expéditions avaient été sans résultat, et d’ailleurs elles ne pouvaient pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.
Je savais fort bien qu’ils formeraient leur opinion définitive sur moi en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous viendrions à rencontrer; j’étais donc décidé à tout entreprendre pour égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout était là! Je comprenais l’impérieuse nécessité dans laquelle j’étais de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte, si je voulais conserver mon commandement.
L’occasion se présenta enfin de subir l’épreuve que désiraient mes vassaux.
Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu’ils préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d’une carabine, que de se trouver à cette distance d’un buffle sauvage.
«La différence, disaient-ils, c’est que la balle d’une carabine peut blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.»
Je profitai de la frayeur qu’ils ont pour cette sorte d’animal, et je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu’il me fut possible, mon intention formelle de le chasser.
Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer, moi surtout qui n’étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort.
J’avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non avenus tous leurs conseils.
Bien m’en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants des dangers que je voulais courir n’étaient donnés et tracés que pour me tendre un piége: ils s’étaient concertés entre eux afin de juger de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.
J’ordonnai la chasse; ce fut ma réponse.
J’évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre excursion, et je partis accompagné d’une dizaine d’Indiens, presque tous armés de fusils.
La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans les plaines.
En plaine, on n’a besoin que d’un bon cheval, de beaucoup d’adresse et d’agilité pour lancer le lacet.
Mais dans les montagnes c’est différent; il faut plus que cela, il faut un sang-froid extraordinaire.
Voici ce que l’on fait: on s’arme d’un fusil dont on est sûr, et l’on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois, vous aperçoive.
Du plus loin qu’il vous voit, il s’élance sur vous de toute la vitesse de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s’il allait vous écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s’arrête quelques secondes, et présente ses cornes aiguës et menaçantes.
C’est pendant ce temps d’arrêt que le chasseur doit lâcher son coup de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.
Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut, que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence seule pourra le sauver!
Voilà peut-être le sort qui m’attendait; mais j’étais décidé à tenter cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être à la mort.
Nous arrivâmes sur la lisière d’un grand bois où nous pressentions qu’il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes.
J’étais sûr de mon fusil, je croyais l’être assez de mon sang-froid; je voulus alors que la chasse fût faite comme si j’eusse été un simple Indien.
Je me fis placer à l’endroit où tout faisait présumer que l’animal viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès de moi.
J’exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais.
Je l’avoue, c’est un moment solennel que celui où l’on est placé entre la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d’un fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.
Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la forêt. Ils s’étaient au préalable débarrassés d’une partie de leurs vêtements, à l’effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les accompagnaient.
Pendant plus d’une demi-heure il se fit un morne silence.
Chacun de nous écoutait si quelque bruit n’arriverait pas à son oreille inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort longtemps sans donner signe de vie.
Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée.
Elle se défendait des chiens jusqu’au moment où, devenue furieuse, elle s’élancerait d’un trait vers la lisière du bois.
Au bout de quelques instants j’entendis le craquement des branches et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu’au galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d’un monstre, et je dirai presque d’un être fantastique:—c’était comme une avalanche qui s’avançait.
En ce moment, je l’avoue, j’éprouvais une émotion si vive, que mon cœur battait avec une rapidité extraordinaire. N’était-ce pas la mort, et une mort affreuse peut-être, qui m’arrivait là?
Soudain le buffle apparut...
Il fit un mouvement d’arrêt, promena ses regards effrayés autour de lui, huma l’air de la plaine qui s’étendait au loin; puis, le museau au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea vers moi furieux et terrible...
Le moment était venu.
Si j’avais attendu l’occasion de montrer aux Indiens mon courage et mon sang-froid, en revanche le moment que j’avais choisi était grave, et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités.
J’étais là, je puis le dire, face à face avec le danger: le dilemme était, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus précis: vainqueur ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous étions tous deux également disposés à nous bien défendre.
Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d’abord en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la distance qui nous séparait.
Mon cœur, si vivement agité pendant la course de l’animal à travers la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui, mes regards fixés à son front, tellement que je ne voyais rien autour de moi.
Il se fit dans mon esprit un silence profond... J’étais trop absorbé d’ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient toujours, en suivant leur proie à une courte distance.
Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës, fit un temps d’arrêt; puis, prenant son élan, s’élança pour se jeter sur moi; je fis feu.
Ma balle alla lui labourer l’intérieur du crâne: j’étais à demi sauvé.
L’animal vint s’abattre à un pas au-devant de moi: on eût dit un quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et bruyante tout à la fois.
Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m’apprêtais à lâcher mon second coup, lorsqu’un beuglement sourd et prolongé m’avertit que ma victoire était complète: l’animal avait rendu le dernier soupir.
Mes Indiens arrivèrent.
Leur joie tourna à l’admiration; ils étaient enchantés; j’étais pour eux tel qu’ils me désiraient.
Tous leurs doutes s’étaient envolés avec la fumée de mon fusil lorsque j’avais ajusté et tiré le buffle. J’étais brave, j’avais toute leur confiance: mes preuves étaient faites.
Ma victime fut coupée en morceaux, et portée en triomphe au village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes.
Les Indiens, ces imagistes, ces donneurs de surnom, me nommèrent dès lors Malamit-Oulou, mots tagals qui signifient: Tête froide.
J’avouerai, sans amour-propre, que l’épreuve à laquelle mes Indiens m’avaient soumis était assez sérieuse pour leur donner une opinion définitive de mon courage, et leur prouver qu’un Français était aussi brave qu’eux.
L’habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l’on courait moins de dangers lorsque l’arme dont on se servait était bonne, et que le sang-froid ne manquait pas.
Une fois par mois environ, je me livrais à cet exercice qui donne de si vives émotions, et j’avais reconnu la facilité avec laquelle on pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces de diamètre, à quelques pas de soi.
Mais il n’en est pas moins vrai que les premières chasses étaient très-dangereuses.
Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous accompagner.
J’avais eu le soin de placer deux Indiens à ses côtés; mais lorsque je l’eus quitté pour aller prendre mon poste, l’imprudent renvoya les deux hommes, et bientôt le buffle débusqua du bois, et se dirigea sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l’animal; nous entendîmes les détonations, nous accourûmes en toute hâte: mais il était trop tard! Ocampo n’existait plus. Le buffle l’avait traversé de part en part, son corps était sillonné par d’affreuses blessures.
Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus.
Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les fis monter sur un arbre ou sur la crête d’une montagne, d’où ils purent rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés.
Maintenant que j’ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes, je reviens à mes travaux de colonisation.