Chapitre X.

Situation de Jala-Jala.—Colonisation.—Tremblements de terre. —Combats de coqs.

Ainsi que je l’ai dit plus haut, la maison que j’avais fait construire renfermait tout le confort désirable. Elle était bâtie en bonnes pierres de taille, et pouvait me servir de petite forteresse en cas d’attaque.

Une de ses façades donnait sur le lac, dont les eaux claires et limpides baignaient la plage verdoyante à cent pas de ma demeure.

L’autre, opposée, donnait sur les bois et les montagnes, où la végétation était riche et plantureuse.

De nos fenêtres, nous jouissions d’un spectacle grandiose et majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois.

Par une nuit obscure, la crête des montagnes s’éclairait tout à coup d’une lueur blafarde; cette lueur augmentait par degrés, puis peu à peu la lune resplendissante apparaissait et embrasait le sommet des montagnes, comme eût fait un vaste incendie; puis, calme, limpide, sereine, elle reflétait sa lumière poétique et douce dans les eaux du lac, calmes, limpides et sereines comme elle! C’était un coup d’œil éblouissant.

Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa splendeur imposante, et faisait descendre au fond des âmes un secret effroi. Tout accusait l’influence sacrée du Dieu créateur.

A une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne dont la base était dans le lac et le sommet dans les cieux. Cette montagne servait de paratonnerre à Jala-Jala: elle attirait sur elle la foudre.

Souvent de gros nuages noirs, chargés d’électricité, s’amoncelaient sur ce point culminant; on eût dit d’autres monts cherchant à renverser celui-là. Un orage se formait, le tonnerre grondait avec fureur, la pluie tombait à torrents, des détonations terribles se succédaient de minute en minute, et l’obscurité profonde était à peine interrompue par la foudre qui sillonnait l’espace en longs serpents de feu pour aller frapper, sur le sommet et le flanc de la montagne, d’énormes blocs de rochers qu’elle précipitait dans le lac avec fracas.

C’était une des admirables colères de Dieu!

Bientôt tout se calmait; la pluie ne tombait plus, les nuages disparaissaient, l’air embaumé apportait tous les parfums des fleurs et des plantes aromatiques sur ses ailes encore humides, et la nature reprenait sa tranquillité ordinaire!

Plus tard, j’aurai l’occasion de parler d’un autre spectacle que nous avions aussi à certaines époques, et qui était d’autant plus effrayant qu’il durait douze heures. C’étaient les coups de vent appelés Tay-Foung dans les mers de la Chine.

A diverses époques de l’année, particulièrement dans celle où s’opère le changement de mousson[1], nous subissions des phénomènes plus terribles encore que nos orages; je veux parler des tremblements de terre.

Ces tremblements affreux présentent un aspect bien différent à la campagne de ce qu’ils sont dans les cités.

Dans les villes, la terre commence-t-elle à trembler? partout on entend un bruit épouvantable; les édifices craquent, et sont prêts à s’écrouler; les habitants se précipitent hors des maisons, courent par les rues qu’ils encombrent, et cherchent à se sauver. Les cris des enfants effrayés, des femmes éplorées se mêlent à ceux des hommes éperdus; chacun est à genoux, les mains jointes, les regards levés vers le ciel, et l’implore avec des larmes dans la voix. Tout s’émeut, tout s’agite, tout redoute la mort, et l’effroi devient général.

A la campagne, c’est tout le contraire, et c’est cent fois plus imposant et plus terrible.

A Jala-Jala, par exemple, à l’approche d’un de ces phénomènes, un calme profond, lugubre même, s’empare de la nature.

Le vent ne souffle pas; il n’y a ni brise, ni zéphyr. Le soleil, sans être couvert de nuages, s’obscurcit, et répand une clarté sépulcrale.

L’atmosphère est chargée de vapeurs qui la rendent lourde et étouffante. La terre est en travail.

Les animaux, inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le cataclysme qu’ils pressentent.

Le sol tressaille; tout à coup il tremble sous les pieds. Les arbres s’agitent, les montagnes s’ébranlent sur leurs bases, et leurs sommets paraissent prêts à s’écrouler.

Les eaux du lac sortent de leur lit, et se répandent avec impétuosité dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s’en ressent à la fois.

Mais dès lors le phénomène est accompli, tout reprend l’existence.

Les montagnes se consolident sur leurs bases, et redeviennent immobiles; les eaux du lac rentrent peu à peu dans leur bassin naturel, le ciel s’épure et reprend sa brillante clarté, la brise souffle; les animaux sortent des tanières dans lesquelles ils s’étaient cachés; la terre a repris sa tranquillité, et la nature son calme imposant.

Je n’ai pas cherché à faire des descriptions souvent fort ennuyeuses pour le lecteur; j’ai voulu seulement donner une idée des divers panoramas qui se déroulaient tour à tour sous nos yeux à Jala-Jala.

Je reviens à présent au récit de ma vie habituelle.

J’avais tué un buffle à la chasse, j’avais dès lors fait mes preuves, et mes Indiens m’étaient dévoués, car ils avaient confiance en moi.

Rien plus ne me préoccupait, et j’employais mon temps à faire exécuter des travaux dans la campagne.

Bientôt les bois, les forêts avoisinant mon domaine tombèrent sous la cognée, et furent remplacés par des champs immenses d’indigo et de riz.

Je peuplai les montagnes de bêtes à cornes, et d’une belle troupe de chevaux aux pieds fins et à l’œil fier.

Je parvins peu à peu à éloigner les bandits de Jala-Jala. Je dois dire qu’un grand nombre d’entre eux avaient abandonné leur vie errante et criminelle; je les avais recueillis sur mes terres, et j’en avais fait de bons cultivateurs.

Comment étais-je arrivé à faire de pareilles recrues?

J’avoue que le moyen était un peu bizarre, et mérite qu’on le raconte; on verra combien l’Indien se laisse influencer et conduire lorsqu’il a confiance dans un homme qu’il regarde comme lui étant supérieur.

Je me promenais très-souvent dans les forêts, seul, et tenant mon fusil sous mon bras. Tout à coup un bandit, sorti comme par enchantement de derrière un arbre, m’apparaissait armé de pied en cap, et s’avançait sur moi.

«Maître, me disait-il en mettant un genou en terre, je veux être un honnête homme, prenez-moi sous votre protection!»

Je m’informais alors de son nom; s’il était signalé par la haute cour de justice, je lui répondais sévèrement:

«Retire-toi, et ne te présente jamais devant moi; je ne peux pas te pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse mon devoir.»

S’il m’était inconnu, je lui disais avec bienveillance:

«Suis-moi.»

Je l’emmenais à mon habitation.

Là, je lui faisais déposer ses armes; puis, après l’avoir sermonné en l’engageant à persister dans sa résolution, je lui indiquais le lieu du village où je voulais qu’il construisît sa case, et, pour l’encourager, je lui faisais quelques avances, afin qu’il pût se nourrir en attendant que de bandit il devînt cultivateur.

Case indienne.

Je m’applaudissais chaque jour d’avoir laissé une porte ouverte au repentir, puisque je rendais par mes soins, à la vie honnête et laborieuse, des gens égarés et pervertis.

Je m’attachais aussi à habituer les Indiens à quitter leurs coutumes vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop de sévérité à leur égard : je savais qu’avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se relâcher un peu.

Les Indiens sont passionnés pour les jeux de cartes et les combats de coqs , ainsi que je l’ai dit plus haut.

Pour ne pas les priver tout à fait de ces plaisirs, je leur permettais le jeu de caries trois fois par an, ainsi que je l’ai dit.

Hors ces trois époques, malheur à celui qui était pris en flagrant délit! il était puni sévèrement.

Quant aux combats de coqs, j’avais permis qu’ils eussent lieu les dimanches et fêtes, après les offices.

A cet effet, j’avais fait construire des arènes publiques.

Dans ces arènes, en présence de deux juges dont les arrêts étaient sans appel, les spectateurs engageaient de forts paris.

Rien n’est plus curieux à voir qu’un combat de coqs.

Les deux fiers animaux , choisis et élevés exprès pour le jour de la lutte, arrivent sur le champ de bataille, armés de longs et tranchants éperons d’acier.

Leur tenue est superbe, leur démarche hardie et guerrière ils portent haut la tête, et battent leurs flancs de leurs ailes, dont les plumes simulent l’éventail orgueilleux du paon.

C’est avec un regard fier qu’ils parcourent l’arène, levant leurs pattes avec précaution, et se mesurant de l’œil avec colère.

On dirait deux anciens chevaliers armés en guerre, prêts à combattre sous les yeux de la cour assemblée.

Leur impatience est vive, leur courage impétueux.

Tout à couples deux adversaires fondent l’un sur l’autre, et s’attaquent avec une égale furie; les armes tranchantes qu’ils portent leur font d’horribles blessures, mais ces intrépides lutteurs ne semblent pas en ressentir les cruels effets.

Le sang coule, les champions n’en paraissent que plus acharnés.

Celui qui faiblit ranime son courage à l’idée de la victoire; s’il recule , c’est pour prendre plus d’élan et se jeter avec plus d’ardeur sur l’ennemi qu’il voudrait terrasser.

Enfin, lorsque le sort s’est prononcé, lorsque , couvert de blessures et de sang, l’un des héros succombe ou s’enfuit, il est déclaré vaincu, et c’est alors que l’on peut dire: « Et le « combat finit, faute de combattants ! »

Les Indiens assistent avec une joie féroce à ce genre d’exercice. Ils ne parlent pas, tant leur attention est captivée; ils suivent avec un soin particulier la lutte dans ses moindres détails.

Ils élèvent presque tous un coq pendant quelques années avec une tendresse vraiment comique, surtout lorsqu’on réfléchit que cet animal, choyé comme le serait un enfant, est destiné par eux à périr au premier jour où il ira combattre.

J’avais aussi compris qu’il fallait un amusement qui rentrât dans les goûts, les moeurs et les habitudes de mes anciens bandits, dont la vie avait été pendant longtemps errante et vagabonde.

À cet effet, j’avais permis la chasse dans toule l’étendue de ma propriété, à la condition toutefois que je prélèverais comme dîme assez naturelle un quartier du cerf ou du sanglier que l’on aurait tué.

Jamais, je le crois, un chasseur, un de ces hommes ramenés du chemin du vice dans celui de la vertu, n’a manqué à cet engagement, et n’a cherché à me dérober du gibier. J’ai souvent reçu sept à huit quartiers de cerf dans la journée, et ceux qui me les apportaient étaient enchantés de pouvoir me les offrir.

L’église dont j’avais fait jeter les fondations s’élevait à vue d’œil ; la population du bourg s’accroissait chaque jour, et tout allait au gré de mes désirs.

J’avais bien toujours des difficultés avec les bandits endurcis qui m’environnaient; mais je les poursuivais sans relâche, car il était de mon intérêt de les éloigner de mon habitation.

Très-souvent ils me causaient de vives alarmes et des alertes.

Ces hommes résolus et déterminés arrivaient par bandes pour faire le siége de notre maison; nous étions cernés.

Mes gardes se rangeaient autour de moi, et nous livrions des combats très-fréquents, mais qui se terminaient pour nous toujours avantageusement.

La Providence a des secrets inouïs. Jamais la balle d’un bandit ne m’a frappé. Je porte la trace de dix-sept blessures, mais ces blessures ont toutes été faites avec des armes blanches. On pourrait dire de moi, comme dans je ne sais plus quelle ballade écossaise: «N’a-t-on pas vu les soldats du diable passer à travers les balles, au lieu que ce soient les balles qui passassent au travers d’eux?» En effet, j’ai reçu bien des coups de fusil, quelques-uns à bout portant; j’ai souvent vu le canon d’un fusil dirigé sur ma poitrine à quelques pas de moi, mes vêtements ont été troués par le plomb; mais mon corps a toujours été respecté.

Un matin, on vint m’avertir que des bandits étaient réunis à quelques lieues de ma demeure, et qu’ils se disposaient à venir l’attaquer.

A cette nouvelle, j’armai mes gens et je partis à la rencontre de la troupe qui devait m’assaillir, pour prévenir son attaque.

A l’endroit qui m’avait été indiqué, je ne trouvai personne, et je passai ma journée à battre les environs, dans l’espoir de faire quelque rencontre; toutes mes recherches furent inutiles.

Tout à coup la pensée me vint qu’un ennemi secret m’avait pu donner le change, et qu’au moment où j’allais au-devant d’un danger sans doute imaginaire, ma maison, que j’avais abandonnée, était peut-être attaquée.

Je tressaillis, un frisson parcourut tout mon corps. Je partis au galop, et j’arrivai chez moi au milieu de la nuit.

Mes craintes n’étaient que trop fondées. J’étais tombé dans un piége. Je trouvai mes domestiques armés, et ma femme veillant à leur tête. «—Que fais-tu là? m’écriai-je en allant vers elle.—Je veille, répondit-elle avec le plus grand sang-froid. J’ai été prévenue que l’avis qu’on t’a adressé était faux; que tu ne trouverais pas les bandits là où ils devaient être, et que pendant ton absence ils viendraient ici. J’ai dès lors pris mes précautions, et voilà pourquoi tu nous trouves disposés à nous défendre.»

Ce trait de courage, qui s’est renouvelé bien des fois, me prouva combien Dieu a mis de force et d’énergie dans la femme en apparence la plus délicate.

Les bandits ne nous attaquèrent pas: un ange ne veillait-il pas sur ma demeure?

Il y avait plus d’une année que nous étions à Jala-Jala sans avoir vu un Européen.

On aurait dit que nous étions retirés du monde civilisé pour toujours, et que nous ne devions plus vivre qu’avec les Indiens.

Nos montagnes avaient une si triste réputation, que personne ne voulait s’exposer aux mille dangers qu’on craignait de rencontrer chez nous.

Nous étions donc seuls, et nous étions cependant fort heureux. C’est peut-être le temps le plus agréable que j’aie passé dans ma vie. Je vivais avec une femme aimée et aimante; l’œuvre que j’avais entreprise s’accomplissait sous mes yeux; le bien-être et le bonheur, qui en est la conséquence, régnaient chez mes vassaux, qui s’attachaient de plus en plus à moi.

Comment aurais-je pu regretter les plaisirs et les fêtes d’une ville où ces fêtes et ces plaisirs sont achetés par le mensonge, l’hypocrisie et la fausseté, ces trois vices de la société civilisée?

Cependant l’effroi que répandaient les bandits ne fut pas assez grand pour éloigner tout à fait les Européens; et un matin nous vîmes arriver, armées jusqu’aux dents, quelques personnes assez folles pour oser aller visiter un fou[2]. C’est ainsi que l’on m’appelait à Manille, depuis mon départ pour la campagne.

La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se décrire lorsqu’ils nous trouvèrent, en arrivant à Jala-Jala, calmes, tranquilles, et dans une sécurité presque parfaite.

Cette surprise augmenta lorsqu’ils virent en entier notre colonie; et, à leur retour à la ville, ils firent un tel récit de notre retraite et des divertissements qu’on y trouvait, que bientôt nous reçûmes d’autres visites, et j’eus à donner l’hospitalité, non-seulement à des amis, mais à des étrangers[3].

Si parfois nos affaires nous forçaient d’aller à Manille, nous revenions tout de suite à nos montagnes et à nos forêts; car là, seulement, Anna et moi nous nous trouvions heureux.

Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher à notre douce retraite; une circonstance bien simple cependant nous la fit quitter momentanément.

J’appris qu’un de mes amis, qui m’avait servi de témoin à mon mariage, était gravement malade[4].

Ce que le plaisir le plus vif, la joie la plus grande, la fête la plus splendide n’aurait pu obtenir de moi, l’amitié sut me le persuader.

A cette fâcheuse nouvelle, je résolus d’aller à Manille donner mes soins au malade, dont la famille me faisait demander; et comme mon absence pouvait se prolonger, je fis mes paquets, et nous partîmes, le cœur doublement attristé de quitter Jala-Jala pour une semblable cause.

A mon arrivée, j’appris que mon ami avait été transporté de Manille à Boulacan, province au nord de cette ville; on espérait que l’air de la campagne amènerait sa guérison.

Je laissai Anna chez ses sœurs, et j’allai rejoindre don Simon, que je trouvai en pleine convalescence; ma présence était inutile ou à peu près, et le voyage que j’avais fait sans résultats, si ce n’était celui de serrer affectueusement la main d’un excellent camarade, que je ne voulais pas quitter sans être certain que sa guérison fût parfaite.

P. de la Gironière tuant un buffle. Page 148.


[1] Pendant six mois le vent règne continuellement au nord-est, et pendant les six autres mois, au nord-ouest; ces deux époques sont désignées sous le nom de moussons de nord-est et moussons de nord-ouest.

[2] A la tête était don José Fuentès, mon ami, et qui actuellement habite Madrid.

[3] C’est à Jala-Jala que j’ai fait connaissance avec M. Édouard Verreaux, du cap de Bonne-Espérance. Il vint passer chez moi plusieurs mois, pendant lesquels nous nous sommes liés d’une amitié qui ne s’est point refroidie. Je l’ai retrouvé avec plaisir à Paris, toujours au milieu de ses occupations d’histoire naturelle.

[4] Don Simon Fernandez, oïdor à la cour royale.