Chapitre XI.

Voyage chez les Tinguianès.

Je me proposais d’utiliser mon temps et de faire un voyage au nord, dans la province d’Ilocos et de Pangasinan.

J’avais mon projet; je voulais, s’il était possible, faire une excursion chez les Tinguianès et les Igorrotès, populations sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et que je désirais étudier par moi-même.

Je me gardai bien de confier cette idée à personne; c’est alors que l’on n’aurait plus su quel nom me donner!

Je fis mes préparatifs, et je partis avec mon fidèle lieutenant Alila, qui ne me quittait jamais, et qu’on avait bien eu raison de surnommer Mabouti-Tajo.

Nous étions montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des gazelles à Vigan, chef-lieu de la province d’Ilocos-Sud, où nous les laissâmes. Là nous primes un guide qui nous conduisit dans l’est, auprès d’une petite rivière nommée Abra (ouverture).

Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut pénétrer chez les Tinguianès. Elle serpente entre de hautes montagnes de basalte; ses bords sont escarpés, son lit est encombré d’énormes blocs de rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est impossible de côtoyer ses bords.

Pour arriver chez les Tinguianès, il faut avoir recours à une embarcation légère qui puisse facilement franchir le courant et les endroits peu profonds.

Mon guide et mon lieutenant eurent bientôt fabriqué un petit radeau de bambous. Le radeau construit, nous nous embarquâmes, Alila et moi, notre guide refusant de nous accompagner.

Après beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent à l’eau pour traîner notre radeau, nous franchîmes enfin la première ligne des montagnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaine, le premier village tinguian.

Arrivés là, nous mîmes pied à terre pour nous diriger vers les huttes que nous distinguions de loin.

Je conviens que c’était bien un peu agir en fou que d’aller nous aventurer ainsi au milieu d’une peuplade d’hommes féroces et cruels, dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon étoile! J’ajouterai que j’avais pris divers objets pour les offrir en cadeaux, espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue tagaloc.

Je marchais donc sans m’inquiéter de ce qui nous adviendrait.

Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases, et les habitants nous firent tout d’abord une réception peu agréable. Effrayés de notre approche, ils s’avancèrent vers nous armés de haches et de lances; nous les attendîmes sans reculer. Je résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions en amis. Ils se concertèrent entre eux, et lorsqu’ils eurent tenu conseil, ils nous firent signe de les suivre.

Nous obéîmes.

On nous conduisit devant un vieux chef.

Ma générosité fut plus grande envers lui qu’elle ne l’avait été avec ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents, qu’il nous rassura, nous faisant comprendre que nous n’avions rien à craindre, et qu’il nous prenait sous sa haute protection.

Ce bon accueil m’avait donné la certitude que nous étions traités en amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis.

Je me mis alors à examiner avec attention les hommes, les femmes et les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi étonnés que nous l’étions nous-mêmes.

Ma surprise fut très-grande lorsque je vis des hommes d’une belle stature, légèrement bronzés, aux cheveux plats, au profil régulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et gracieuses. Étais-je bien chez des sauvages?

J’aurais plutôt pu croire que j’étais chez des habitants du midi de la France, si ce n’eût été le costume et le langage.

Les hommes portaient pour tout vêtement une ceinture, et une espèce de turban fait d’écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont toujours, d’une longue lance, d’une petite hache, et d’un bouclier.

Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en outre un petit tablier très-étroit qui leur descendait jusqu’aux genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d’or, mêlés avec leurs cheveux; la partie supérieure de leurs mains était peinte en bleu, leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu, parsemés de verroterie: ces bracelets montaient jusqu’au coude, et formaient comme des demi-manches tressées.

J’appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des chairs au profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent horriblement gros: c’est un signe de beauté chez les Tinguianès, comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les Européennes.

Dans les jours de grande fête, quelques favorisés du sort, hommes et femmes, ajoutent à la primitive ceinture de figuier une petite veste très-étroite en étoffe de coton, ainsi qu’une espèce d’écharpe qui, selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban, de ceinture, ou de véritable écharpe jetée sur une épaule et passant sous le bras opposé.

Les veuves, pendant les funérailles de leurs maris, portent aussi un large voile blanc qui les couvre de la tête aux pieds.

Ces étoffes sont tissées par eux-mêmes d’une manière tout à fait primitive: ils attachent un certain nombre de fils à un pieu ou à un arbre, l’autre extrémité à leur corps; ensuite, en tournant sur eux-mêmes, ils enroulent les fils à leur ceinture, en s’approchant jusqu’à la longueur du bras, de l’extrémité attachée à l’arbre; une petite navette et un peigne forment le reste du métier. Au fur et à mesure qu’ils ont ourdi une certaine longueur d’étoffe, ils s’éloignent du point de départ en tournant en sens inverse, pour dérouler de leur ceinture le fil nécessaire à la trame. Avec cette méthode, ils ne parviennent à faire que des étoffes n’ayant qu’une largeur de 20 à 30 centimètres.

J’étais tout étonné de me trouver entouré de cette population, qui n’avait véritablement rien d’effrayant.

Une seule chose m’importunait, c’était l’odeur que ces peuplades répandaient autour d’elles, et que l’on sentait même d’assez loin. Cependant les hommes et les femmes sont très-propres, ils ont l’habitude de se baigner deux fois par jour. J’attribuai cette odeur désagréable à leur ceinture et à leur turban, qu’ils ne quittent pas et qu’ils laissent tomber en lambeaux.

Je remarquai que l’accueil qui m’avait été fait par le chef attirait sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j’acceptai sans crainte l’hospitalité qui nous fut offerte.

C’était le seul moyen de bien étudier les mœurs et les habitudes de mes nouveaux hôtes.

Le territoire occupé par les Tinguianès est situé par le 17º de latitude nord, et le 27º de longitude ouest; il est divisé en dix-sept villages.

Chaque famille possède deux habitations, une pour le jour, l’autre pour la nuit.

L’habitation du jour est une petite case en bambou et en paille, dans le genre de toutes les cases indiennes.

Celle de nuit est plus petite et perchée sur de grands pieux, ou au sommet d’un arbre, à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol.

Cette hauteur m’étonna; mais je compris cette précaution lorsque je sus que, réfugiés dans cette case de nuit, les Tinguianès se préservent ainsi des attaques nocturnes des Guinanès, leurs ennemis mortels, et s’en défendent avec des pierres qu’ils lancent du sommet des arbres[1].

Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux réunions, aux fêtes et aux cérémonies publiques.

Il y avait déjà deux jours que j’étais au village de Palan (c’est ainsi que s’appelait le lieu où je m’étais arrêté), lorsque les chefs reçurent un message de la bourgade de Laganguilan y Madalag, une des plus éloignées dans l’est. Par ce message, les chefs étaient prévenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat, et qu’ils en étaient sortis victorieux.

A cette nouvelle, les habitants de Palan poussèrent des cris de joie qui se changèrent en véritable tumulte, lorsqu’on apprit qu’une fête allait être célébrée en commémoration du succès à Laganguilan y Madalag. Chacun désirait y assister; hommes, femmes, enfants, tous voulurent partir.

Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, quelques femmes, plusieurs jeunes filles, et l’on se prépara au départ.

L’occasion s’offrait trop belle pour que je n’en profitasse pas, et je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Ils consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre de trente.

Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache, qu’ils nomment aligua, de la lance aiguë en bambou, et du bouclier; les femmes étaient affublées de leurs plus beaux ornements.

Ceinture et armes des Tinguianès.

Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des sauvages.

Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient comme nous à la fête; nous traversâmes des montagnes, des forêts, des torrents; et enfin, à la pointe du jour, nous arrivâmes à Laganguilan y Madalag.

Toute la bourgade était en fête.

On entendait de tous côtés les sons de la conge et du tam-tam. Le premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en forme de cône aigu, recouvert à la base d’une peau de cerf. C’était un vrai tohu-bohu.

Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la population, se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le sol; chaque bourgade, ayant son chef à sa tête, occupait une place désignée à l’avance.

Au milieu d’un cercle formé par les chefs des combattants, il y avait de grands vases pleins d’une boisson faite avec du jus de canne à sucre, et quatre hideuses têtes de Guinanès entièrement défigurées: c’étaient les trophées de la victoire.

Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de Laganguilan y Madalag prit une des têtes et la présenta aux chefs de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs.

Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de hache, et en retira la cervelle.

Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé, puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle.

Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis vaincus.

Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés des chefs; ceux-ci plongèrent dedans de petites coupes en osier qui laissaient échapper par leurs fissures la partie trop liquide; ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase et sensualité.

J’éprouvai un affreux mal de cœur à ce spectacle, nouveau pour moi.

Après le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur furent présentés, et chacun y puisa avec délices l’affreux breuvage, au bruit des chants sauvages.

Il y avait vraiment dans ce sacrifice à la victoire quelque chose d’infernal....

Nous étions rangés en cercle, et les vases promenés à la ronde. Je compris que nous allions avoir une épreuve bien dégoûtante à subir.

En effet, hélas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers s’arrêtèrent devant moi, et me présentèrent le basi[2] et l’affreuse coupe.

Tous les regards se fixèrent sur moi. L’invitation était bien directe; la refuser, c’était s’exposer peut-être à la mort!

Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre...

J’eusse préféré la carabine d’un bandit à cinq pas de ma poitrine, ou attendre, ainsi que je l’avais déjà fait, que le buffle sauvage sortît du bois.

Quelle perplexité! Je n’oublierai jamais cet horrible moment; il me glaça d’effroi et de dégoût.

Cependant je me contins, rien ne trahit mon émotion; j’imitai les sauvages, et, trempant la coupe d’osier dans la boisson, je l’approchai de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put éviter l’infernale boisson.

Le sacrifice était accompli.

Les libations cessèrent, mais il n’en fut pas de même des chants.

Le basi est une liqueur très-spiritueuse et très-enivrante, et les assistants, qui avaient usé outre mesure de cet infernal breuvage, chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant que les guerriers divisaient les crânes humains en petits morceaux, destinés à être envoyés comme cadeaux à toutes les bourgades amies.

La distribution se fit séance tenante, puis les chefs déclarèrent la cérémonie terminée.

On se mit alors à danser. Les sauvages se divisèrent en deux lignes, et, hurlant comme s’ils eussent été enragés ou fous furieux, ils se mirent à sauter en appliquant leur main droite sur l’épaule de leur vis-à-vis, et à changer de place avec lui.

Ces danses durèrent toute la journée; enfin la nuit vint, chaque habitant se retira avec sa famille et quelques hôtes dans sa demeure aérienne, et tout rentra dans l’ordre.

Il y a lieu de s’étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages dans les forêts.

Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et cependant je sais qu’elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur les branches à leurs côtés? N’ont-elles pas pour mère la nature, cette admirable gardienne de ce qu’elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel?

Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis notre séjour chez les Tinguianès.

Pour plus de sûreté, nous avions pris l’habitude de veiller mutuellement l’un sur l’autre: jamais nous ne dormions tous les deux à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent?

Cette nuit-là, c’était à mon tour de commencer à dormir; je me couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives; je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil.

J’offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable était comme moi: les têtes des Guinanès dansaient devant ses yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées, broyées, brisées; puis l’affreux breuvage des cervelles, qu’il avait aussi courageusement avalé, lui revenait au cœur et à l’esprit, et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse.

«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre bon pays de Jala-Jala

Il n’avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu’il ne partageait pas.

«Il faut, lui répondis-je, que l’homme connaisse tout, et voie tout ce qu’il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir, et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.»

Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de bambou l’un contre l’autre, et je l’entendis murmurer entre ses dents:

«Quelle maudite idée a donc le maître? Qu’allons-nous voir dans cette malheureuse case? Si ce n’est le Tic balan[3], ou Assuan[4], nous ne trouverons rien.»

Pendant ces réflexions de l’Indien, le feu prit. J’allumai, sans rien dire, une mèche de coton enduite de gomme-élémie que je portais toujours sur moi dans mes voyages, et je commençai ma visite.

Je parcourus tout l’intérieur de l’habitation sans rien trouver, pas même le Tic balan ou Assuan, comme le pensait mon lieutenant.

Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l’idée me prit de descendre au rez-de-chaussée de la case; car toutes les cases sont élevées de huit à dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, fermé avec des bambous, sert de magasin.

Je descendis. Quelqu’un qui eût pu me voir, moi, blanc, Européen, enfant d’un autre hémisphère, errer la nuit, une mèche à la main, dans la case d’un Tinguianès, eût été vraiment surpris de mon audace et je dirais presque de mon entêtement à chercher le danger, à courir après le merveilleux et l’inconnu.

Mais je marchais sans réfléchir à la singularité de mon action. Comme disent les Indiens, «je suivais ma destinée.»

Lorsque j’eus atteint le sol, j’aperçus, au milieu du carré formé par l’entourage des bambous, une espèce de trappe, et je m’arrêtai satisfait. Alila me regardait avec étonnement. Je soulevai la trappe, et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumière, mais je ne pus découvrir le fond; seulement, sur les côtés, à une profondeur de quatre à cinq mètres environ, je crus distinguer des ouvertures que je pris pour les entrées de galeries souterraines... Que venais-je de découvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pénétrer chez un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou bien trouverais-je, comme dans les contes des Mille et une nuits, quelques belles jeunes filles prisonnières d’un mauvais génie? En vérité, ma curiosité augmentait au fur et à mesure de mes découvertes.

«Il y a ici quelque chose d’étrange, dis-je à mon lieutenant. Allume une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.»

En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d’épouvante, et se hasarda à me dire, d’un ton chagrin:

«—Comment, maître, vous n’êtes pas content de voir ce qu’il y a sur terre, vous voulez encore voir ce qu’il y a dedans?»

Cette observation naïve me fit sourire. Il continua:

«—Vous voulez me laisser seul ici! Et si l’âme du Guinanès dont j’ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne serez plus là pour me défendre!»

Mon lieutenant n’eût pas craint vingt bandits, il aurait lutté seul contre eux jusqu’à la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix était émue, sa figure effrayée, à l’idée de rester seul dans cette case, exposé à la vue de l’âme du Guinanès qui viendrait lui demander sa cervelle!

Pendant qu’il m’adressait ses plaintes, j’avais appuyé mon dos d’un côté du puits, mes genoux de l’autre, et je descendais.

J’avais franchi deux à trois mètres environ, lorsque je sentis des gravois qui tombaient sur moi; je levai la tête, et je vis Alila qui descendait aussi. Le pauvre garçon n’avait pas voulu rester seul.

«Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras récompensé, va; nous verrons de fort belles choses... » Et je continuai mon voyage sous terre.

Après avoir franchi cinq mètres environ, j’arrivai à l’ouverture que j’avais remarquée d’en haut, et je m’y arrêtai; je plaçai ma lumière en avant, et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était assis un corps tinguian desséché, noir, à l’état de momie.

Je ne dis rien, j’attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa surprise. Lorsqu’il fut à côté de moi:

«Tiens, lui dis-je, vois!... »

Il resta stupéfait...

«Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou maudit! Menez-moi pour combattre les Tinguianès du village, je suis prêt. Mais ne restons pas là avec des morts! Que voulez-vous que nous fassions de nos armes, s’ils nous apparaissent tout à coup pour nous demander pourquoi nous sommes là?»

«—Rassure-toi, lui répondis-je, nous n’irons pas plus loin.»

J’avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je verrais encore des Tinguianès conservés.

Je respectai l’asile des morts, et je remontai, à la grande satisfaction d’Alila.

Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes l’étage de la case, et je m’endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer: la momie et le basi le tenaient éveillé.

Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à descendre de leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire nos préparatifs de départ.

J’avais assez séjourné à Laganguilan y Madalag; je désirais me rendre à Manabo, grand village situé à peu de distance de Laganguilan. Je profitai des gens de Manabo qui étaient venus assister à la cérémonie des cervelles (c’est ainsi que j’avais surnommé la fête sauvage), et je partis avec eux.

Dans la troupe, il s’en trouvait un qui avait habité quelque temps parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possédais assez bien.

Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je causai avec le sauvage, l’interrogeant sur les usages, les coutumes, les mœurs de ses compatriotes.

Un point surtout me préoccupait. J’ignorais quelle était la religion de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu’alors je n’avais vu aucun temple, rien qui ressemblât à une idole; j’ignorais quel était leur dieu.

Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et promptement.

«Les Tinguianès, me dit-il, n’ont aucune vénération pour les astres; ils n’adorent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Ils croient à l’existence de l’âme, et prétendent qu’elle se détache du corps et reste dans la famille après la mort.»

Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de douce philosophie. On regrette moins la vie, si l’on pense laisser quelque chose de soi à ceux que l’on quitte! Quant au dieu qu’ils adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les circonstances. Voici pourquoi:

Lorsqu’un chef tinguianès a trouvé dans la campagne un rocher ou un tronc d’arbre de forme bizarre, c’est-à-dire représentant assez bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade; et le rocher ou le tronc d’arbre est aussitôt considéré comme un dieu, c’est-à-dire comme une chose supérieure à l’homme.

Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqué, emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants.

Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l’idole nouvelle un toit en paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rôtir les porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de provisions.

Quand tout a été bu et mangé, on met le feu au toit de paille, et l’idole est oubliée jusqu’à ce que le chef, en ayant découvert une autre, ordonne une nouvelle cérémonie.

Relativement aux mœurs, voici ce que j’ai appris:

Le Tinguianès a ordinairement une femme légitime et plusieurs concubines; mais la femme légitime habite seule la maison conjugale, et les maîtresses ont chacune une case séparée.

Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le jour de la cérémonie, l’homme et la femme apportent leur dot en nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries, de grains de corail, et quelquefois d’un peu de poudre d’or. Elle ne profite en rien aux époux, car on la distribue à leurs parents.

«Cet usage, me disait mon guide en forme d’observation, a été établi pour empêcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu’en restituant intégralement tous les objets qui ont été apportés par celui qui le demanderait.»

Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c’est agir en gens civilisés. En effet, les parents ont tous intérêt à empêcher la séparation, puisqu’ils devront restituer les cadeaux reçus; et si l’un des époux persistait à la demander, ils l’en empêcheraient par la disparition d’un seul objet donné, tel qu’un grain de corail ou un vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser qu’avec des concubines, un mari divorcerait très-souvent.

Mon compagnon de voyage m’instruisait sur tout ce que je voulais savoir.

«Le gouvernement, me dit-il après s’être reposé quelques instants, est tout à fait paternel. C’est le doyen d’âge qui commande.»

C’est comme à Lacédémone, pensais-je; on y honore la vieillesse.

Les lois sont conservées par tradition, les Tinguianès n’ayant aucune idée de l’écriture.

Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l’arrêt fatal a été prononcé, il faut que le Tinguianès qui l’a mérité s’échappe s’il veut l’éviter, et aille vivre dans les forêts; car les vieillards ayant parlé, tous les habitants sont tenus d’exécuter leur jugement.

La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs: la noblesse et le peuple.

Quiconque possède est noble, et pour posséder il suffit de pouvoir présenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces vases constituent toute la richesse des Tinguianès.

Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous arrivâmes à Manabo.

Depuis Laganguilan, mon guide, mon cicérone, n’avait presque pas gardé le silence.

Mes regards furent attirés par les flammes qui s’échappaient de dessous une case, où un grand feu était allumé. Autour du feu, je vis plusieurs personnes rassemblées, qui hurlaient comme des loups.

«—Ah! ah! me dit mon guide d’un air satisfait, voici un enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies; mais vous jugerez par vous-même de ce qu’elles sont. Il sera encore temps demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des Guinanès, car l’enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit.»

J’acceptai l’offre qui m’était faite, et nous allâmes prendre possession de la case du Tinguianès.

J’étais de premier quart, et mon pauvre Alila, un peu rassuré, s’endormit profondément. Bientôt je l’imitai, et nous ne nous éveillâmes qu’au grand jour.

Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les funérailles du défunt. Je le suivis, et nous prîmes place à quelques pas du cortége.

Funérailles et dessiccation d’un Tinguianès.

J’assistai à un étrange spectacle.

Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d’escabeau; au-dessous de lui et à ses côtés, il y avait dans d’énormes réchauds des feux très-ardents; à une certaine distance, une trentaine d’assistants étaient assis en cercle.

Une dizaine de femmes formaient également un cercle; elles étaient plus rapprochées du corps, auprès duquel était la veuve, que l’on reconnaissait à une longue toile blanche qui l’enveloppait des pieds à la tête.

Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les sérosités que le feu faisait sortir du cadavre, qui rôtissait petit à petit.

De temps en temps, un des Tinguianès prenait la parole, et prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu’il terminait par une sorte d’hilarité bruyante, imitée de tous les assistants.

Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée, on buvait du basi, et l’on exécutait une danse en répétant les dernières paroles de l’orateur.

J’endurai—c’est le mot—ce spectacle pendant une heure environ; mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus longtemps. L’odeur qu’exhalait le cadavre était insupportable. Je sortis prendre l’air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire ce qui s’était fait depuis le commencement de la maladie du trépassé.

«—Volontiers, me répondit-il.»

Heureux de respirer librement, j’écoutai avec intérêt le récit suivant:

«—Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l’apporta sur la grande place pour lui appliquer les grands remèdes; c’est-à-dire que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses autour du malade. Mais ce grand remède fut sans effet, le mal était incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison, et on ne s’occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu’il n’avait pas voulu danser avec ses compatriotes.»

Je ris du remède et du raisonnement, mais je n’interrompis pas le narrateur.

«—Pendant deux jours Dalayapo fut dans un état de souffrance, puis, au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... et lorsqu’on s’en aperçut, on le mit tout de suite sur le banc où nous l’avons vu tout à l’heure.

«Dès lors, toutes les provisions qu’il possédait ont été réunies pour nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononcé un discours à sa louange; ses parents les plus proches ont commencé les premiers, et son corps a été entouré de feu pour le faire dessécher.

«Quand les provisions seront finies, les étrangers quitteront la case, et il n’y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront que le corps soit bien réduit et bien sec.

«Enfin, après quinze jours on le descendra dans un grand trou qui est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles où sont déjà ses défunts parents, et ce sera fini.»

Ce trou, pensai-je, est semblable à celui dans lequel je suis descendu l’autre nuit à Laganguilan.

L’explication qui venait de m’être donnée me satisfit complétement, et je ne demandai pas à assister de nouveau à la cérémonie.

Je résolus, puisque j’étais fort bien assis à l’ombre d’un baletè, d’abuser de l’obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant tout à coup de conversation, comment les tribus s’y prenaient pour faire la guerre aux Guinanès, ces mortels ennemis?

«Les Guinanès, me dit-il sans me faire attendre, portent les mêmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits, ni plus vigoureux.

«Nous avons deux manières de les combattre. Parfois nous leur livrons de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face à face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous nous approchons en silence des endroits qu’ils habitent; et alors si nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tête et nous l’emportons, pour avoir une fête semblable à celle que vous avez vue déjà.»

Ce mot de fête me rappela l’orgie sanglante à laquelle j’avais assisté, et surtout la part que j’y avais prise, et je me sentis rougir et pâlir tour à tour. L’Indien ne s’en aperçut pas, et continua.

«Dans les grands combats, tous les hommes d’un village sont forcés de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c’est ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux armées.

«Aussitôt qu’elles s’aperçoivent, des cris, des hurlements éclatent de toutes parts. Chacun s’élance sur son ennemi.

«De ce premier choc dépend la victoire, car l’une des armées a toujours peur et prend la fuite; l’autre alors la poursuit, et tue tout ce qu’elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper les têtes et de les rapporter[5]

C’est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon idée en ajoutant:

«En général, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout à coup sur eux en criant.»

Mon guide se tut. Le combat n’offrait pas d’autre intérêt. Puis, voyant que je ne l’interrogeais plus, il me quitta; et je retournai à mon habitation rejoindre Alila, qui s’ennuyait beaucoup à Manabo.

De mon côté, j’avais assez vu les Tinguianès; je crus d’ailleurs remarquer que le long séjour que je faisais chez eux semblait leur porter ombrage; je pensai à la fête des cervelles humaines, et me décidai à partir.

J’allai prendre congé des vieillards.

Malheureusement, je n’avais rien à leur donner; mais je leur promis beaucoup de présents quand je serais de retour chez les chrétiens, et je les quittai.

La satisfaction de mon lieutenant était à son comble lorsque nous nous mîmes en route.

Je ne voulus pas repasser par où j’étais venu, et me décidai à prendre plus à l’est en traversant les montagnes et me laissant diriger par le soleil.

Cette route me semblait d’autant préférable que j’allais parcourir un pays habité par quelques Igorrotès, cette autre espèce de sauvages que je ne connaissais pas.

Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions de la peine à les écarter pour nous frayer un passage.

Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui servirait à nous nourrir; quant à moi, j’étais trop en contemplation devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de cette nature vierge, féconde, qui s’épanouissait devant nous, pour songer à chasser.

Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche plus prudent.

Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte auprès d’un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l’animal à la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des salles à manger dont l’atmosphère était tiède et parfumée par l’arôme des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois, après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?

Habitation des Igorrotès.


[1] Les Tinguianès ont pour ennemis acharnés une race de sauvages cruels et sanguinaires qui habitent tout à fait dans l’intérieur des montagnes; ils ont aussi à craindre les Igorrotès, qui vivent plus près d’eux, mais qui sont moins sauvages. J’aurai plus tard l’occasion d’en parler.

[2] Nom que l’on donne au jus de cannes à sucre fermenté.

[3] Esprit malin.

[4] Divinité malfaisante des Tagalocs.

[5] C’est d’après ce cruel usage de décapiter leurs victimes, que les Espagnols ont donné à ces sauvages le nom de corta cabesas, coupeurs de têtes.