Chapitre XIX.

Voyage chez les Négritos ou Ajetas.—Le bambou.—Le cocotier.—Le bananier.

Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m’avaient rappelé mes anciens exercices, et avaient réveillé en moi ma passion dominante des excursions.

Mon ami Vidie, toujours en vue de me distraire, m’engageait fortement à aller voir des peuplades que j’avais toujours eu le désir de visiter.

Mes affaires étaient à peu près réglées; mon fils était sous sa surveillance, sous celle de sa nourrice et d’une gouvernante en qui j’avais toute confiance: cette sécurité et les instances de mon ami me décidèrent enfin à me rendre chez les Ajetas ou Négritos, peuples sauvages, tout à fait dans l’état de simple nature, véritables aborigènes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls maîtres de Luçon.

A une époque qui n’est pas encore bien éloignée, lors de la conquête par les Espagnols, les Ajetas exerçaient des droits seigneuriaux sur les populations tagales établies sur les plages du lac de Bay.

A jour fixe, ils sortaient de leurs forêts, venaient dans les villages, dont ils forçaient les habitants à leur donner une certaine quantité de riz et de maïs; et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette contribution, ils la remplaçaient en coupant quelques têtes qu’ils emportaient pour leurs fêtes barbares.

Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des Tagalocs; et les Ajetas, épouvantés par les armes à feu, restèrent dans leurs forêts, et ne reparurent plus chez les populations indiennes.

Dans plusieurs parties de la Malaisie on retrouve la même race d’hommes, et les habitants de la Nouvelle-Zélande, les Papouins, leur sont presque semblables par leurs formes et leur couleur.

Ce fut parmi ces sauvages que je voulus aller habiter pendant quelques jours.

Mes préparatifs furent bientôt faits.

Je choisis deux de mes meilleurs Indiens pour m’accompagner; et il va sans dire que mon lieutenant en faisait partie; il ne m’a jamais quitté dans toutes mes périlleuses expéditions.

Nous prîmes chacun un petit havresac qui contenait pour trois ou quatre jours de riz, un peu de viande de cerf boucanée, une bonne provision de poudre, des balles et du plomb à giboyer, quelques mouchoirs de couleur, et une assez forte quantité de cigares pour notre provision et notre bienvenue chez les Ajetas.

Chacun de nous avait un bon fusil à deux coups et son poignard.

Nos vêtements étaient ceux que nous portions habituellement dans toutes nos expéditions: le salacot, la chemise de soie végétale, le pantalon relevé jusqu’au-dessus des genoux; les pieds et les jambes restaient à découvert.

Ce fut après ces simples préparatifs que nous nous mîmes en route pour un voyage de plusieurs semaines, durant lequel, et dès le second jour de notre départ, nous devions avoir pour seul abri les arbres de la forêt, et pour toute nourriture notre chasse et les palmiers.

Je me gardai bien aussi d’oublier le vade-mecum que je prenais toujours avec moi lorsque je m’éloignais pour quelques jours; je veux dire du papier et un crayon. Je prenais ainsi quelques notes qui, aidées de ma mémoire, me servaient à consigner ensuite sur mon journal les remarques que j’avais faites pendant mes voyages.

Tout étant préparé, nous partîmes un matin de Jala-Jala; nous traversâmes la presqu’île formée par mon habitation, et nous allâmes nous embarquer, de l’autre côté, dans une petite pirogue qui nous conduisit au fond du lac, dans la partie nord-est de mon habitation.

Nous passâmes la nuit dans le grand village de Siniloan, et le lendemain nous nous remîmes de bonne heure en route.

Cette première journée fut pénible, car nous étions au commencement de la saison des pluies; de forts orages avaient grossi les rivières.

Nous côtoyâmes les bords d’un torrent qui descendait des montagnes, et que nous eûmes à traverser à la nage quinze fois dans la journée.

Nous arrivâmes vers le soir au pied des montagnes où commencent les forêts d’arbres gigantesques qui occupent à peu près tout le centre de Luçon.

Là, nous fîmes notre première halte; nous allumâmes nos feux, nous préparâmes nos lits et notre souper.

Je crois avoir déjà dit ce que nous appelions nos lits; l’habitude et la fatigue nous les faisaient trouver délicieux, lorsque nul accident ne venait troubler notre sommeil.

Mais je n’ai encore rien dit de la composition fort simple de nos repas et de la manière dont nous les préparions.

Il nous fallait faire cuire notre riz et notre palmier, opération qui pourrait sembler embarrassante, car nous ne portions pas avec nous de grands ustensiles de cuisine; le briquet même et l’amadou nous manquaient le plus souvent. Le bambou suppléait à tout.

Le bambou est une des trois plantes des tropiques que la nature, dans sa bienfaisante prévoyance, paraît avoir données aux hommes pour suffire à une foule de besoins.

Je ne puis résister au désir de consacrer quelques lignes à décrire ces trois productions des tropiques: le bambou, le cocotier et le bananier.

Touffe de bambous, et meules de riz.

Le bambou, de la famille des graminées, croît en épais buissons dans les bois, sur le bord des rivières, et partout où il peut trouver un sol un peu humide.

On en compte, aux Philippines, vingt-cinq ou trente espèces, bien distinctes par leur forme et leur grosseur.

Il y en a du diamètre du corps d’un homme ordinaire, formant à l’intérieur un grand vide: cette espèce sert particulièrement à construire des cabanes, à faire des vases pour transporter de l’eau et l’y conserver.

Divisé en filaments, il sert à faire des corbeilles, des chapeaux, et toute espèce d’objets de vannerie; enfin, des cordes ou des câbles d’une grande solidité.

Un autre bambou, d’une dimension plus petite, vide aussi à l’intérieur et recouvert d’un vernis presque aussi solide que l’acier, sert également aux constructions des cases indiennes.

Taillé en pointe, il présente une extrémité aiguë et tranchante: les Indiens s’en servent pour faire des lances, des flèches, des lancettes pour saigner les chevaux, ouvrir un abcès, ou entamer les chairs et en extraire une épine ou tout autre corps étranger qui s’y serait introduit.

Un troisième, beaucoup plus solide et de la grosseur du bras, ne présentant pas de vide à l’intérieur, sert particulièrement pour la partie des cases qui exige une grande solidité, comme la toiture.

Un quatrième, beaucoup plus petit et aussi sans vide, sert à faire des barrières et des entourages pour clore les champs cultivés.

Les autres espèces sont moins employées, mais cependant elles ont toutes leur utilité.

Pour conserver la plante et la rendre tous les ans bien productive, on coupe les jets à la hauteur de dix pieds du sol; tous ces jets imitent un assemblage de tuyaux d’orgue, et sont entourés de branches et d’épines.

Au commencement de la saison des pluies, il sort de chacun de ces buissons, comme de grosses asperges, une quantité de bambous qui s’élèvent comme par enchantement.

Dans l’espace d’un mois, ils ont cinquante à soixante pieds, et au bout de quelque temps ils ont acquis toute la solidité nécessaire pour être employés aux divers ouvrages auxquels ils sont destinés.

Le cocotier, de la famille des palmiers, met sept années à croître avant de donner des fruits; mais après ce temps, et pendant plus d’un siècle, il fournit toujours la même récolte, c’est-à-dire, tous les mois, une vingtaine de grosses noix. Jamais cette récolte ne manque, et, sur le même tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits de toutes les grosseurs.

La noix de coco est, comme on sait, une bonne nourriture; on en retire aussi une grande quantité d’huile.

L’enveloppe solide sert à faire des vases, et la partie filamenteuse des cordes et des câbles pour les navires, et même des vêtements grossiers.

Les feuilles sont employées à couvrir les cases, ou à faire des balais et des corbeilles.

On retire encore du cocotier ce que l’on nomme vin de coco; c’est une liqueur très-enivrante, et dont les Indiens font habituellement usage dans leurs fêtes.

Pour produire le vin de coco, de grands bois de cocotiers sont destinés à ne plus donner de fruits, mais seulement leur sève.

Les arbres se communiquent tous à leur sommet par de longs bambous; ces bambous servent de passerelles aux Indiens, qui, tous les matins, munis de grands vases, vont faire une récolte.

C’est un métier pénible et dangereux, véritable promenade dans les airs, à soixante et quatre-vingts pieds du sol.

C’est du bouton qui doit produire la fleur que l’on retire l’eau ou la liqueur destinée à la fabrication de l’eau-de-vie.

Aussitôt qu’un bouton est prêt à s’épanouir, l’Indien chargé du soin de la récolte le lie fortement, à quelques centimètres de son extrémité; puis il coupe toute cette extrémité, en dehors de la ligature. C’est de cette coupure, ou des pores qu’elle laisse à découvert, que s’écoule continuellement une liqueur sucrée, douce et agréable au goût tant qu’elle n’a pas fermenté.

Lorsqu’elle a passé à l’état de fermentation, on la porte à l’alambic pour la transformer par la distillation en liqueur alcoolique connue sous le nom de vin de coco.

Enfin, l’enveloppe solide de la noix étant brûlée donne une belle peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux de paille.

Le bananier est une plante herbacée, sans partie ligneuse; le tronc de chaque pied est formé de feuilles superposées les unes aux autres.

Ce tronc s’élève ordinairement de douze à quinze pieds du sol, et va s’épanouir en longues et larges feuilles qui n’ont pas moins de cinq à six pieds chacune.

C’est du milieu de ces feuilles que sort la fleur, et ensuite ce que l’on nomme un régime.

Par ce mot, il faut entendre une centaine de grosses bananes attachées sur la même tige, formant une longue grappe qui vient s’incliner vers le sol.

Avant que les fruits aient acquis toute leur maturité, on coupe le régime, et on se sert de bananes pour aliments au fur et à mesure qu’elles mûrissent.

La partie de la plante qui est en terre est une espèce de grosse souche de laquelle sortent successivement une trentaine de jets. Chaque jet ne doit fournir qu’un seul régime ou grappe; ensuite il est coupé vers le sol; et comme tous les jets qui sont sortis du même tronc ont différents âges, il s’en trouve de toutes les époques de fructification; de manière que, chaque mois ou chaque quinzaine, et en toute saison, on peut recueillir un régime ou deux de la même plante.

C’est aussi d’une espèce de bananier, dont les fruits ne sont pas bons à manger, que l’on retire la soie végétale, ou abaca, qui sert à faire des vêtements et des cordages de toute espèce.

Ce filament se trouve dans le tronc de la plante, qui, comme je l’ai dit, est formé de feuilles superposées les unes aux autres.

On les sépare en longues lanières que l’on met quelques heures au soleil; ensuite on les place sur une lame de fer qui n’est pas aiguë, et l’on tire fortement à soi.

Le parenchyme de la plante est retenu par la lame de fer, et les filaments s’en séparent: il n’y a plus qu’à les mettre quelque temps au soleil pour les livrer ensuite au commerce.

Je m’aperçois que je me suis déjà bien éloigné de mon voyage; mais j’ai voulu faire connaître les trois plantes des tropiques qui pourraient suffire à tous les besoins de l’homme.

Ces plantes sont bien connues; mais peut-être quelques personnes ignorent-elles tous les services qu’elles rendent aux habitants des tropiques, et mes lecteurs seront naturellement amenés à réfléchir combien les naturels de cette zone sont favorisés de la nature, comparativement à ceux de notre climat glacé.

Nous étions donc au pied des montagnes à faire nos préparatifs pour passer la nuit.

Nous nous divisions toujours le travail: l’un préparait le coucher, l’autre le feu, et le troisième la cuisine.

Celui qui s’occupait du feu réunissait une grande quantité de bois mort et de broussailles. Au-dessous de ce bûcher, il mettait une douzaine de livres de gomme élémie, très-commune aux Philippines, et que l’on trouve amoncelée sur le sol, au pied des grands arbres dont elle découle naturellement.

Ensuite il prenait un morceau de bambou long d’un demi-mètre, le fendait dans sa longueur, grattait avec son poignard l’un de ces morceaux pour faire de petits copeaux bien menus; puis il les frottait en les roulant entre ses deux mains, et les plaçait ensuite dans la partie concave de l’autre morceau, l’appliquait sur le sol, et, avec la partie d’où il avait retiré des copeaux, de son côté tranchant il frottait vivement celui qui était sur le sol, comme s’il eût voulu le scier en deux.

En moins d’une minute, le bambou qui contenait les copeaux était traversé, et le feu s’en emparait; la flamme qu’on obtenait en soufflant légèrement sur ces copeaux allumait la gomme élémie, et dans un instant nous avions assez de feu pour rôtir un bœuf.

Celui qui s’occupait de la cuisine coupait deux ou trois morceaux de gros bambou, mettait dans chacun ce qu’il voulait faire cuire, ordinairement du riz ou du palmier; il y ajoutait l’eau nécessaire, bouchait l’extrémité avec des feuilles, et le plaçait au milieu du feu.

Ce bambou se charbonnait à l’extérieur; mais l’intérieur était protégé par l’humidité de l’eau qu’il contenait, et les aliments s’y cuisaient aussi bien que dans des vases en terre.

Ensuite, de grandes feuilles de palmier nous servaient d’assiettes.

Nos repas, comme on voit, étaient assez Spartiates, même pendant nos jours de provisions de riz et de viande boucanée; car lorsqu’elles étaient épuisées il fallait nous contenter de palmier.

Mais lorsque la chasse fournissait, qu’un cerf ou qu’un buffle tombait sous nos coups, pendant quelques jours notre nourriture était celle de vrais épicuriens.

Nous buvions de l’eau lorsqu’une source ou un ruisseau nous y invitait; mais si nous en étions privés, nous coupions de longs morceaux de lianes dites du voyageur, d’où découlait une eau claire et limpide, préférable peut-être à celle que nous aurions pu nous procurer à la meilleure source.

Évidemment, je ne voyageais pas comme un nabab; plus de bagages eût été impossible: comment eût-on pu, avec de grandes provisions et un pompeux fourniment, circuler au milieu de montagnes couvertes de forêts littéralement vierges de toutes traces humaines, et obligé, pour les parcourir, de traverser à chaque instant des torrents à la nage, et n’ayant toujours pour guide que le soleil ou le souffle du vent?

Il n’y avait donc pas à choisir: voyager ainsi que je le faisais, comme un Indien, ou rester chez soi.

La première nuit que nous passâmes à la belle étoile s’écoula paisiblement; le sommeil vint réparer nos forces, et nous mettre en état de continuer.

Le lendemain, nous fûmes de bonne heure sur pied, et après un déjeuner frugal nous reprîmes notre marche.

Pendant plus de deux heures, nous gravîmes une montagne couverte de grands bois; la pente était rude et fatigante; enfin, tout essoufflés, nous arrivâmes au sommet, sur un vaste plateau que nous devions mettre plusieurs jours à traverser.

C’est là, sur ce plateau, que j’ai vu la plus majestueuse, la plus belle forêt vierge qui existe au monde.

Elle est toute plantée d’arbres gigantesques, s’élevant droits comme des joncs à des hauteurs prodigieuses.

A leur sommet seulement naissent des branches qui, s’entrelaçant les unes aux autres, forment une voûte impénétrable aux rayons du soleil.

Sous cette voûte et entre ces beaux arbres, la nature féconde donne naissance à une foule de plantes grimpantes très-remarquables.

Le rotin, par exemple, et la liane flexible s’élèvent jusqu’à leurs plus hautes branches, redescendent jusqu’au sol, y reprennent racine pour y puiser un nouvel aliment; puis remontent de nouveau, et de distance en distance se lient au tronc hospitalier de ses colonnes, avec lesquelles ils figurent parfois les plus beaux décors.

On y remarque aussi des variétés de pandanus, dont les feuilles en faisceau partent du sol pour prendre la forme d’une belle gerbe; on y voit d’énormes fougères, véritables arbres par leur taille, et sur lesquelles nous montions souvent pour en couper le sommet, d’une saveur agréable, et qui sert d’aliment à peu près comme le palmier.

Mais, au milieu de cette végétation extraordinaire, la nature est triste et silencieuse; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n’est parfois le vent qui souffle au sommet des arbres, ou, de temps à autre, le murmure lointain d’un torrent qui se précipite en cascade du haut des montagnes vers leur base.

Le sol humide ne reçoit jamais les rayons du soleil; de petits lacs, et des rivières qui ne coulent que lorsqu’elles sont grossies par les orages, présentent à l’œil une eau noire et stagnante, sur laquelle jamais on ne voit le reflet d’un beau ciel bleu.

Les seuls habitants de ces sites lugubres, mais grandioses, sont les cerfs, les buffles et les sangliers, qui, cachés le jour dans leur tanière, ne sortent que la nuit pour chercher leur pâture.

Il est rare d’y apercevoir un oiseau; et les singes, si communs aux Philippines, fuient la solitude de ces immenses forêts.

Une seule espèce d’insectes, véritable désolation des voyageurs, s’y trouve en abondance: ce sont de petites sangsues qui habitent sur toutes les hautes montagnes des Philippines recouvertes de forêts.

Elles se blottissent dans l’herbe, sur les feuilles des arbres, et s’élancent comme des sauterelles sur la proie à laquelle elles veulent s’attacher.

Aussi les voyageurs sont-ils toujours munis de petits couteaux en bambou pour leur faire lâcher prise; après quoi ils frottent la petite blessure avec du tabac mâché.

Mais bientôt une autre sangsue, attirée par le sang qui coule, vient remplacer celle dont on s’est débarrassé; et il faut une attention continuelle pour ne pas être la victime de ces petits vampires, d’une voracité bien plus grande que celle de nos sangsues ordinaires.

C’était au milieu de cette singulière nature que nous cheminions: moi, tout occupé de l’examiner sous tous ses aspects, et mes Indiens, cherchant à découvrir une proie quelconque, cerf, buffle ou sanglier, pour remplacer nos provisions de riz et de viande boucanée, dont nous avions vu la fin.

Nous étions réduits alors au palmier pour toute pitance.

Or, le palmier est agréable au goût, mais pas assez nourrissant pour réparer les forces de pauvres voyageurs aux prises avec l’extrême fatigue, et qui, après une marche pénible, ne trouvent pour gîte que le sol humide, et pour tout abri que la voûte céleste.

Nous nous dirigions autant que possible vers la côte baignée par l’océan Pacifique.

Nous savions que c’était vers cette partie que les Ajetas commencent à habiter.

Nous voulions aussi traverser un grand village tagaloc, Binangonan-de-Lampon, qui se trouve isolé et perdu au pied des montagnes de l’est, au milieu des sauvages.

Nous avions déjà passé plusieurs nuits dans la forêt sans y éprouver de grandes incommodités.

Les feux que nous allumions tous les soirs nous réchauffaient, et nous préservaient des myriades de ces terribles sangsues qui, autrement, nous eussent dévorés.

Nous pensions n’avoir plus qu’un jour de marche pour arriver sur le bord de la mer, où nous espérions prendre un peu de repos, lorsque tout à coup le bruit lointain du tonnerre nous fit craindre un orage.

Nous continuâmes cependant notre route; mais, peu après, le bruit se rapprochait de manière à ne plus nous laisser de doute sur l’ouragan qui allait fondre sur nous.

Il fallait nous arrêter, allumer nos feux avant la nuit, faire cuire notre repas du soir et placer quelques feuilles de palmier sur des perches inclinées, pour nous préserver au moins de la grosse pluie.

Nous n’avions pas encore terminé ces divers préparatifs, que l’orage grondait au-dessus de nous.

Sans la clarté blafarde de nos tisons, nous eussions été déjà dans l’obscurité la plus profonde, et cependant la nuit n’était pas encore arrivée!

Tous trois, avec un morceau de tige de palmier à la main, nous nous blottîmes sous l’espèce d’abri que nous avions improvisé, et attendîmes que l’orage éclatât.

Les coups de tonnerre redoublèrent, la pluie commença à battre les arbres avec force, puis à nous assaillir, semblable à un torrent.

Nos feux furent bientôt éteints; nous nous trouvâmes alors dans d’épaisses ténèbres, interrompues seulement par la foudre, qui de temps à autre, serpentant au milieu des arbres de la forêt, répandait une clarté éblouissante, pour laisser après elle une plus grande obscurité.

Il se faisait autour de nous un fracas épouvantable: le tonnerre grondait sans interruption, les échos des montagnes répétaient de loin en loin son bruit, quelquefois sourd et d’autres fois éclatant.

Le vent qui soufflait avec force balançait la cime des arbres, d’énormes branches s’en détachaient, et tombaient avec fracas sur le sol; des troncs entiers déracinés se renversaient en brisant dans leur chute les branches des arbres voisins.

La pluie ne cessait pas de tomber...

Un torrent qui passait au pied du mamelon où nous nous étions réfugiés faisait entendre, dans les intervalles des coups de tonnerre, le sourd mugissement des eaux qui roulaient vers le bas de la montagne.

A tout ce fracas venaient se joindre des cris tristes et lugubres, semblables aux hurlements d’un gros chien qui a perdu son maître; c’étaient les plaintes des cerfs épouvantés, et cherchant çà et là un abri.

La nature entière paraissait en convulsion, et déclarer la guerre à tous les éléments.

Le faible toit sous lequel nous nous étions réfugiés avait été bien vite traversé; nous étions tout ruisselants d’eau.

Nous quittâmes ce triste abri, préférant donner un peu de mouvement à nos membres engourdis et presque perclus.

Nous étions couverts de ces redoutables petites sangsues, dont les morsures peu à peu nous faisaient perdre les forces qui nous étaient si nécessaires.

J’avoue que dans ce moment je donnais au diable une curiosité dont j’étais bien puni...

Je pouvais comparer cette affreuse nuit à celle passée dans les bambous, lorsque j’avais fait naufrage sur le lac.

En apparence, nous ne courions pas un danger aussi pressant, car nous ne pouvions pas être engloutis par les eaux; mais l’un des grands arbres sous lesquels nous étions obligés de rester pouvait être déraciné et tomber sur nous; une branche brisée par le vent eût suffi pour nous écraser, et la foudre, plus épouvantable par son bruit que par ses effets, pouvait à chaque instant nous frapper.

Une chose nous effrayait surtout: c’était le froid que nous ressentions, et la difficulté de remuer les membres, glacés et paralysés pour ainsi dire...

Nous attendions avec une grande impatience que l’orage cessât; mais ce ne fut qu’après plus de trois grandes heures d’une mortelle angoisse que peu à peu le bruit du tonnerre s’éloigna. Le vent cessa ensuite, puis la pluie; et pendant quelque temps nous n’entendîmes plus que les grosses gouttes d’eau qui tombaient des arbres, et enfin le bruit sourd des torrents.

Le calme rétabli, le ciel devint sans doute pur et étoilé; mais nous étions privés de cette vue qui rend l’espérance au voyageur, puisque toute la forêt présentait comme un dôme de verdure impénétrable à l’œil.

Le sommeil est une chose si nécessaire à l’homme, que, malgré le froid et nos vêtements traversés par cette horrible pluie, nous pûmes le reste de la nuit dormir assez tranquillement.

Le lendemain au jour, cette forêt, où quelques heures auparavant avait lieu la scène effrayante que j’ai décrite, était calme et silencieuse.

Lorsque nous sortîmes de notre tanière, nous étions affreux à voir: sur tout le corps nous avions des sangsues, et sur la figure des traces de sang qui nous rendaient hideux.

En voyant mes deux pauvres Indiens, je ne pus m’empêcher de partir d’un éclat de rire: eux aussi me regardaient..., et le respect seul contenait leur hilarité; car je devais être tout aussi maltraité, et ma peau blanche devait conserver encore davantage les marques de ces maudites bêtes.

Nous étions harassés: à peine pouvions-nous faire un mouvement, tant nous étions faibles.

Cependant il fallait agir, et promptement; allumer à la hâte du feu pour nous réchauffer, faire cuire des tiges de palmier, traverser à la nage un torrent qui coulait avec un fracas épouvantable au-dessous de nous, et gagner dans la journée les bords de l’océan Pacifique.

Si nous tardions à nous mettre en route, il ne serait peut-être plus possible de traverser le torrent; nous en avions laissé plusieurs derrière nous; nous nous trouverions alors dans l’impossibilité d’aller en avant ou en arrière, et peut-être dans la nécessité de rester plusieurs jours à attendre l’écoulement des eaux pour continuer notre voyage.

De plus, il pouvait survenir d’autres orages, si fréquents dans cette saison; et nous aurions été plusieurs semaines dans un lieu désert, sans ressources, et que cette première nuit passée sous un si mauvais toit ne recommandait pas à notre reconnaissance.

Il n’y avait donc pas de temps à perdre; nous tirâmes d’un amas de feuilles de palmier nos havre-sacs, que nous avions pris le plus grand soin de préserver de l’humidité, et fort heureusement nos précautions n’avaient pas été inutiles: ils étaient parfaitement secs.

Nous fîmes un grand feu, grâce à la gomme élémie, qui s’enflamme facilement.

Quelle douce sensation nous ressentîmes de cette chaleur bienfaisante qui venait pénétrer dans tous nos membres, sécher nos vêtements ruisselant d’eau, ranimer notre courage et nous donner un peu de force!

Mais si pour savourer cette jouissance il fallait l’acheter ce qu’elle venait de me coûter, je doute que beaucoup d’Européens voulussent prendre leur part de la veille et du lendemain de cette nuit.

Notre mince cuisine fut bientôt préparée, encore plus vite expédiée, et nous songeâmes à déguerpir.

Mes Indiens étaient inquiets.

Ils craignaient de ne pouvoir passer le torrent que nous entendions à une grande distance; ils marchaient plus vite que moi, aussi arrivèrent-ils les premiers.

Lorsque je les eus rejoins, je les trouvai consternés.

«Oh! maître, me dit mon fidèle Alila, pas possible de passer; il faut nous établir ici pour quelques jours.»—Je jetai les yeux sur le torrent: il roulait entre des roches escarpées une eau jaune et boueuse; il avait tout l’aspect d’une cascade, et entraînait des troncs d’arbres et des branches brisées pendant l’orage.

Mes Indiens avaient déjà pris leur parti; ils se préparaient à choisir l’endroit où nous aurions pu bivouaquer convenablement.

Mais, pour moi, je ne voulus pas jeter si vite le manche après la cognée: je me mis à examiner avec soin si nous ne pouvions pas nous tirer d’embarras.

Le torrent n’avait guère dans toute sa largeur qu’une centaine de pas qu’un bon nageur pouvait franchir en quelques minutes.

Mais il fallait, sur l’autre rive, aborder dans un endroit qui ne fût pas trop escarpé, où l’on pût mettre pied à terre et sortir du torrent; autrement, on courait le risque d’être entraîné on ne sait où.

Sur la rive où nous étions, il était facile de se jeter à l’eau; mais, sur celle opposée, à une centaine de pas en aval, il n’y avait qu’un endroit où les rochers fussent interrompus.

Après avoir bien calculé, de la vue, la distance à parcourir, je me crus assez de force pour tenter le passage. Je nageais beaucoup mieux que mes Indiens, et j’étais certain qu’une fois à l’autre bord, ils me suivraient.

Je leur déclarai donc que j’allais passer.

Mais une réflexion me fit suspendre ma détermination.

Comment préserver les havre-sacs, où se trouvait notre précieuse provision de poudre? Comment garantir mes armes? Il était impossible de penser à transporter tous ces objets sur mon dos au milieu d’un torrent si rapide, et où j’allais sans doute faire le plongeon plus d’une fois avant d’arriver à l’autre bord.

Mes Indiens, féconds en expédients, me tirèrent d’embarras à l’instant même.

Ils coupèrent plusieurs rotins et ils les réunirent, montèrent au sommet d’un arbre qui penchait sur le torrent; ils y attachèrent un des bouts, et me donnèrent l’autre pour le porter sur la rive opposée.

Toutes nos mesures bien prises, je me jetai à l’eau, et sans trop de peine j’arrivai, en entraînant mon rotin, à l’autre bord.

Je le fixai sur la berge à une hauteur suffisante pour que, de l’arbre au lieu où j’étais, il y eût une légère inclinaison, et qu’il fût cependant assez élevé au-dessus de l’eau pour préserver les objets que nous allions faire glisser sur ce pont d’un nouveau genre.

Notre manœuvre réussit à merveille, et mes Indiens eux-mêmes, à l’aide du rotin, me rejoignirent promptement.

Nous nous trouvâmes bien heureux tous les trois sur l’autre bord, d’autant plus que nous espérions arriver avant la fin du jour à l’océan Pacifique.

Nous en avions assez des bois! il nous tardait de revoir le soleil, voilé depuis plusieurs jours à nos regards. Les sangsues nous causaient toujours une vive souffrance, et nous affaiblissaient de plus en plus; notre chétive nourriture n’était pas suffisante pour réparer nos forces épuisées: du reste, nous ne doutions pas qu’arrivés à la mer nous ne fussions amplement dédommagés des privations et des fatigues que nous avions endurées.

Bref, avec l’espoir nous avions retrouvé notre grand courage et oublié la fatale nuit d’orage.

Je marchais presque aussi vite que mes Indiens, qui, comme moi, avaient hâte de sortir de l’humidité insupportable au milieu de laquelle nous vivions depuis plusieurs jours.

Il y avait deux heures que nous avions quitté le torrent, quand un bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles.

Nous crûmes d’abord que c’était un nouvel orage; mais bientôt nous reconnûmes que ce bruit régulier, qui paraissait venir de si loin, n’était autre que le murmure de l’océan Pacifique, et le bruit des vagues qui viennent se briser sur la côte-est de Luçon.

Cette certitude me causa une bien douce émotion.

Dans quelques heures j’allais revoir mon ciel bleu, me réchauffer aux rayons bienfaisants du soleil, n’avoir plus la vue limitée que par l’horizon; j’allais enfin me débarrasser des maudites sangsues, saluer de nouveau la nature animée par des oiseaux et des animaux, en échange des solitudes que nous venions de parcourir.

Nous étions sur le versant des montagnes; la pente était douce et notre marche facile.

Le bruit des vagues augmentait sensiblement. Vers trois heures de l’après-midi, à travers les arbres, nous aperçûmes la clarté du soleil, et un instant après nous contemplions la mer, et une magnifique plage recouverte d’un sable fin et brillant.

Notre premier mouvement à tous les trois fut de nous débarrasser de nos vêtements et de nous jeter au milieu des vagues; et, tout en prenant un bain salutaire, nous nous amusâmes à détacher des rochers une grande quantité de coquillages qui nous servirent à faire le repas le plus savoureux que nous eussions pris, hélas! depuis notre départ.

Après nous être bien restaurés, nous pensâmes au repos; nous en avions grand besoin.

Ce n’était plus sur des morceaux de bois noueux et inégaux que nous allions nous reposer, mais sur le sable moelleux que nous offrait la grève, tiède encore des derniers feux du jour.

Il était presque nuit lorsque nous nous étendîmes sur cette couche, préférable pour nous au meilleur lit de plume.

Nos sacs nous servaient d’oreillers; nous plaçâmes nos armes bien amorcées à côté de nous, et quelques minutes après nous dormions tous trois d’un profond sommeil.

Je ne sais combien de temps j’avais joui de son charme réparateur, lorsque je fus réveillé par l’impression douloureuse d’animaux qui se promenaient sur moi. Je sentais comme l’empreinte de griffes aiguës qui labouraient mon épiderme, et me causaient parfois une vive douleur.

La même sensation venait de réveiller aussi mes Indiens; nous réunîmes quelques tisons qui brûlaient encore, et nous pûmes reconnaître quel nouveau genre d’ennemis venaient nous assaillir: c’étaient des Bernard-l’ermite[1], et en si grande quantité que tout le sol autour de nous en était parsemé; il y en avait de toutes les grosseurs et de tous les âges.

Nous balayâmes le sable autour de notre gîte, espérant les éloigner et retrouver quelque repos; mais les importuns ou bien plutôt les affamés Bernard-l’ermite revinrent bientôt à la charge, et ne nous laissaient ni paix ni trêve.

Nous étions occupés à repousser cette agression, lorsque tout à coup nous aperçûmes sur la lisière de la forêt une clarté qui s’avançait vers nous; nous prîmes nos fusils, et attendîmes dans un profond silence et une complète immobilité.

Nous vîmes bientôt sortir du bois un homme et une femme qui tous deux tenaient une torche à la main; nous reconnûmes que c’étaient des Ajetas, qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des poissons; ils s’approchèrent à quelques pas de nous, restèrent un instant immobiles en nous regardant fixement.

Nous étions tous trois assis et nous les observions, faisant en sorte de deviner leurs intentions. Au mouvement que fit l’un d’eux pour prendre son arc sur son épaule, j’armai mon fusil; le léger bruit du ressort de mon arme suffit pour les terrifier; ils jetèrent leurs flambeaux et, comme deux bêtes fauves effarouchées, ils disparurent dans la forêt.

Cette apparition disait assez que nous foulions déjà le sol fréquenté par des Ajetas; il n’était plus prudent de nous livrer au sommeil.

Les deux sauvages dont nous avions reçu la visite allaient peut-être prévenir leurs camarades, qui pourraient bien revenir en grand nombre nous décocher quelques flèches empoisonnées.

Cette crainte et les Bernard-l’ermite qui nous harcelaient nous firent passer le reste de la nuit auprès d’un grand feu.

Dès que le jour parut, après avoir fait un bon repas, grâce à l’abondance des coquillages que nous pouvions choisir à notre gré, nous reprîmes notre route, quelquefois côtoyant le bord de la mer, de rochers en rochers; d’autres fois nous enfonçant dans les bois.

La journée fut très-fatigante, mais sans incident digne de remarque.

Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village de Binangonan-de-Lampon.

Ce village, habité par des Tagalocs, est jeté là comme une oasis d’hommes presque civilisés au milieu des forêts et des populations sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre à d’autres peuplades placées sous la domination espagnole.

Mon nom était connu des habitants de Binangonan-de-Lampon. Nous fûmes reçus à bras ouverts, et tous les chefs du village se disputèrent l’honneur de m’avoir chez eux.

Je donnai la préférence au premier qui m’avait invité; je trouvai chez lui une hospitalité des plus affectueuses.

A peine arrivé, la maîtresse de la maison voulut elle-même me laver les pieds, et me prodiguer les petits soins qui me prouvaient le plaisir qu’ils ressentaient tous deux de la préférence que je leur avais accordée.

Pendant que je soupais et savourais de bons aliments, la case où j’étais se remplit de jeunes filles qui me regardaient avec une curiosité vraiment comique.

Lorsque j’eus terminé, la conversation avec mon hôte commençait un peu à me fatiguer; j’avais un grand désir de m’étendre dans un bon lit (c’est-à-dire sur une natte), lorsque mon Tagaloc me dit:

«Monsieur, vous êtes fatigué, il faut aller vous reposer: choisissez, entre ces jeunes filles, la plus belle pour vous tenir compagnie.»

J’étais, hélas! trop rempli de souvenirs récents et douloureux, pour accepter l’offre singulière de mon amphitryon.

Je me contentai de noter sur mon journal la manière excentrique, à Binangonan-de-Lampon, de fêter ses visiteurs.

Je demandai à l’Indien si cet usage était général; il me répondit:

«Oui, mais nous le pratiquons seulement à l’égard des étrangers remarquables par leur rang et leur couleur.»

Je passai trois jours chez les bons Tagalocs de Binangonan, qui m’avaient reçu et fêté comme un véritable prince.

Le quatrième, je leur fis mes adieux, et nous nous dirigeâmes vers le nord, au milieu de montagnes toujours couvertes d’épaisses forêts, et qui, semblables à celles que nous quittions, n’offrent au voyageur aucune route tracée, si ce n’est quelques petits sentiers fréquentés par les animaux sauvages.

Nous marchions avec précaution, car nous nous trouvions dans les lieux habités par les Ajetas.

La nuit, nous cachions nos feux, et toujours un de nous faisait sentinelle, car ce que nous craignions le plus c’était une surprise.


[1] Bernard-l’ermite, espèce de crabe qui se loge dans un coquillage abandonné par son mollusque, et qui, la nuit, sort de la mer pour chercher sur la plage sa nourriture.