Chapitre XVIII.

Jala-Jala.—Agriculture.—Pertes douloureuses.—Vente de Jala-Jala.—M. Adolphe Barrot.

L’agriculture, aux Philippines, présente bien des difficultés; mais aussi elle donne des produits que l’on ne peut trouver dans aucun autre pays.

Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses, toutes les denrées coloniales se produisent avec une abondance extraordinaire; il n’est pas rare que la production soit dans la proportion de quatre-vingts pour un, et sur beaucoup de plantations on fait deux récoltes du même produit dans la même année.

La richesse et l’immensité des pâturages donnent la facilité d’élever un grand nombre de bestiaux, qui ne coûtent absolument que les faibles gages payés par le propriétaire à quelques bergers.

Je possédais sur mon habitation trois troupeaux: un de bêtes bovines, de trois mille têtes; un autre de huit cents buffles, et l’autre de six cents chevaux.

A une époque de l’année, lorsque les riz étaient récoltés, les bergers parcouraient les montagnes, et chassaient tous les bestiaux vers une grande plaine peu éloignée de ma maison.

Cette plaine se couvrait de ces trois espèces, et présentait, surtout pour le propriétaire, un coup d’œil admirable; le soir, ils étaient conduits dans de grands enclos, près du village.

Le lendemain, on choisissait les bœufs qui étaient bons pour la boucherie, les chevaux en âge d’être domptés, et les buffles assez forts pour être employés au labourage; puis les troupeaux étaient reconduits à la plaine, pour y rester jusqu’au soir.

Cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après lesquels on leur donnait la liberté jusqu’à l’année suivante, à la même époque.

Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les montagnes et dans les pâturages qu’ils avaient l’habitude de fréquenter; et pour tous soins les bergers faisaient de temps en temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient.

Tout prospérait autour de moi: mes Indiens étaient heureux aussi, et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque jusqu’à l’idolâtrie.

Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna j’oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais éprouver.

Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui devais, et me la rendre plus chère.

Depuis quelques mois, la santé d’Anna s’était altérée; elle avait eu des symptômes de grossesse. Cependant il y avait près de douze années que nous étions unis, et jamais elle n’avait donné aucun signe de maternité.

J’étais si persuadé que nous n’aurions jamais d’enfants, que le dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu’un matin, partant pour aller à mes travaux, elle me dit:

«Je ne me sens pas bien; reste près de moi aujourd’hui.»

Deux heures après, à ma grande surprise, elle mettait au monde une petite fille qui n’était attendue de personne. Elle n’était pas arrivée à terme, et vécut seulement pendant une heure, le temps de recevoir le baptême, que je m’empressai de lui donner.

C’était la seconde créature humaine qui expirait dans la maison de Jala-Jala, mais aussi c’était la première qui y recevait le jour!

Le chagrin que nous en ressentîmes fut adouci par la certitude que ma chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa santé fut bientôt rétablie, elle reprit sa gaieté et tous ses charmes.

Elle était si belle, que souvent des Indiennes faisaient de longs voyages uniquement pour la voir; elles lui disaient:

«Madame, nous sommes enceintes; si nous devons avoir une petite fille, nous voudrions qu’elle eût vos traits: permettez-nous donc de vous regarder quelque temps.»

Alors elles demeuraient devant elle pendant une demi-heure, et retournaient dans leur village, où elles mettaient au monde une créature qui n’avait rien du modèle qu’elles avaient observé avec tant de soin et une confiance aussi naïve.

Mon Anna donna de nouveaux signes de maternité. Cette fois, sa grossesse suivit un cours ordinaire sans que sa santé en fût très-altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un petit garçon faible et délicat, mais plein de vie.

Nous étions au comble du bonheur, nous possédions enfin ce que nous avions tant désiré, et ce qui seul nous manquait, je crois.

Mes Indiens manifestèrent tous une grande joie.

Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes continuelles à Jala-Jala, et mon Anna, quoique alitée, fut obligée de recevoir d’abord la visite de toutes les femmes et jeunes filles du village, ensuite celle de tous les Indiens pères de famille.

Chacun apportait un petit présent pour le nouveau-né, et le plus habile était chargé de faire un petit compliment qui se résumait en des souhaits de toute espèce de bonheur pour la mère et pour l’enfant, et en assurances de la joie qu’ils avaient de penser qu’un jour ils seraient gouvernés par le fils du maître qui leur avait fait tant de bien, nous disaient-ils dans leur sincère reconnaissance.

La nouvelle des couches de ma femme amena chez moi une nombreuse société d’amis et de parents.

Ils y restèrent jusqu’au baptême, qui eut lieu dans mon salon.

Anna, presque entièrement rétablie, put y assister; mon fils fut nommé Henri, du nom de son oncle.

A cette époque j’étais heureux, oh! bien heureux! car tous mes vœux étaient presque remplis.

Je n’en formais plus qu’un, c’était de revoir ma vieille mère et mes sœurs; et j’espérais que le temps n’était pas bien éloigné où je pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie.

Tout prospérait sur mon habitation, j’augmentais tous les ans mon revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes à sucre.

A cette culture et à celle du riz j’avais joint celle du café, et mon frère avait pris la direction d’une vaste plantation qui promettait de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement espagnol s’était engagé à donner au possesseur d’une plantation de quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j’avais à supporter avant de revoir ma patrie!!

Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à coup pris d’une fièvre intermittente qui l’enleva en quelques jours!...

Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri avec une profonde tendresse.

Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos travaux, nos peines et nos plaisirs; c’était le seul parent que j’eusse aux Philippines.

Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans l’unique but de me voir et de m’aider dans la grande tâche que je m’étais imposée. Ses qualités aimables et un cœur excellent nous le rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que je n’avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus poignante et plus amère.

Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à Jala-Jala!—Je lui fis élever un modeste tombeau à la porte de l’église, et pendant plusieurs mois Jala-Jala ne fut plus qu’un séjour de deuil et de tristesse...

Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la perte que nous venions de faire, lorsqu’un nouveau coup du sort vint encore fondre sur moi.

A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m’étais lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo, et second d’un navire du même port.

Pendant quelques mois qu’il séjourna à Cavite, notre liaison devint intime.

Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais deux amis n’ont eu l’un pour l’autre un plus sincère dévouement.

Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance l’un de l’autre.

Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation pour me conduire à bord du navire de Malvilain, qui, dans ce moment, faisait faire une manœuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre, et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de l’équipage où Malvilain se trouvait.

De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami.

Je crus qu’il était mort ou blessé; j’eus un moment d’angoisse et d’inquiétude que je ne pus maîtriser. Je me jetai à l’eau, et atteignis à la nage le navire de mon ami que j’eus le bonheur de trouver sans blessure, et seulement tout étourdi du danger auquel il venait d’échapper.

Après l’avoir étroitement serré dans mes bras, tout ruisselant encore du bain de mer d’où je sortais, je donnai mes soins à quelques matelots de son équipage qui avaient été moins heureux que lui.

Une autre fois, c’était moi qui devais causer une vive frayeur à Malvilain.

Un jour, une masse de nuages noirs et compactes s’étaient amoncelés au-dessus de la pointe de Cavite, et un épouvantable orage des tropiques avait éclaté.

Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et à chaque coup la foudre en longs serpents de feu s’échappait des nuages, et venait labourer la petite plaine située à l’extrémité de la pointe de Cavite, près du mouillage des navires.

Malgré cet orage, j’allai voir Malvilain. J’étais déjà prêt à mettre le pied sur le pont de son navire, lorsque la foudre tomba dans la mer, mais si près de moi, que la respiration me manqua.

Je ressentis tout à coup une vive souffrance dans le dos, aussi forte que si l’on m’avait appliqué un tison ardent entre les deux épaules; la douleur fut si aiguë, qu’à peine revenu à moi je jetai un cri.

Malvilain, qui se trouvait à quelques pas, se sentait lui-même tout étourdi de la commotion électrique dont je venais d’être légèrement atteint. Il crut, en entendant ce cri, que j’étais grièvement blessé. Il se précipita vers moi, et me tint dans ses bras jusqu’à ce que je l’eusse rassuré à plusieurs reprises. L’étincelle m’avait frôlé, mais n’avait produit aucune lésion.

J’ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connaître toute l’intimité qui existait entre nous, et combien j’ai été frappé dans mes plus chères affections.

Mon existence a été jusqu’au jour où j’écris si pleine de faits extraordinaires, que j’ai été naturellement conduit à croire que la destinée de l’homme est soumise à un ordre qui doit infailliblement s’accomplir.

Cette pensée a eu une grande influence pour me résigner à supporter tous les malheurs qui m’ont affligé.

Était-ce aussi bien ma destinée qui m’avait conduit à aimer Prosper de Malvilain, et à être aussi sincèrement aimé de lui?—Je ne puis en douter.

Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner en France.

Le cœur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part et d’autre de nous revoir... Mais, hélas! le sort en avait décidé autrement.

Malvilain retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un commandement; là il fit connaissance avec ma sœur aînée, et l’épousa.

J’avais appris cette nouvelle à l’époque où j’habitais encore Manille; elle m’avait causé une grande joie, et certes si j’avais été à même de choisir un mari pour ma chère sœur Émilie, cette union seule eût pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.

Après son mariage, Prosper de Malvilain avait continué à naviguer pour le port de Nantes.

Son noble caractère et ses connaissances l’avaient fait apprécier de tout le haut commerce.

Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer sa vie aux hasards de la mer; il était enfin à son dernier voyage lorsqu’à l’île Maurice il fut atteint d’une maladie à laquelle il succomba, en laissant ma sœur inconsolable et trois filles en bas âge!

Cette nouvelle perte irréparable que je venais d’apprendre ajoutait encore à la douleur que m’avait fait éprouver la fin malheureuse de mon pauvre frère.

Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi!

Après quelques années de bonheur, je voyais peu à peu disparaître de ce monde mes plus chères affections; mais, hélas! je n’étais pas encore au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m’attendaient!

Je voyais avec plaisir mon fils d’une bonne santé, et prendre des forces. Cependant je n’étais pas heureux, et à la tristesse que m’avaient laissée les pertes que je venais de faire se joignit une mortelle inquiétude: ma chère Anna ne s’était pas bien remise de ses couches, et de jour en jour sa santé s’altérait; elle ne connaissait pas son état; son bonheur d’être mère était si grand, qu’elle ne pensait pas du tout à elle.

J’avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante; mes plantations étaient faites.

Désirant donner un peu de distraction à ma femme, je lui proposai d’aller passer quelque temps chez sa sœur Joséphine, qu’elle aimait avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement.

Nous partîmes avec notre cher Henri et sa nourrice; nous allâmes nous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait alors une jolie maison de campagne sur le bord de la rivière de Pasig, à une demi-lieue de Manille.

Joséphine était l’une des trois sœurs de ma femme pour qui j’avais le plus d’affection; je l’aimais comme ma propre sœur.

Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille vinrent nous voir.

Anna était si heureuse de faire admirer notre cher Henri, que sa santé parut s’améliorer sensiblement; mais ce bien apparent ne dura que quelques jours, et bientôt j’eus la douleur de voir son mal s’aggraver.

J’appelai le seul médecin de Manille en qui j’eusse confiance, mon ami Genu; il vint fréquemment la voir, et, après six semaines de soins assidus sans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de retourner à mon habitation, où tant de malades avaient recouvré la santé dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère Anna. Elle-même le désirant, je fixai le jour du départ.

Une embarcation commode, avec de bons rameurs, nous attendait sur le Pasig, à l’extrémité du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse société nous accompagna jusqu’au bord de l’eau.

Au moment de nous séparer, une sombre tristesse était peinte sur toutes les physionomies; chacun avait l’air de se dire: «Nous reverrons-nous?»

Ma belle-sœur Joséphine, qui versait d’abondantes larmes, se jeta dans les bras d’Anna. J’eus beaucoup de peine à les séparer; enfin, il fallut partir.

J’entraînai ma femme dans l’embarcation, et, de la voix, ces deux sœurs, qui avaient toujours eu l’une pour l’autre une amitié si tendre, se firent leurs derniers adieux, en se promettant de ne pas être longtemps séparées et de se revoir bientôt.

Ces pénibles adieux et les souffrances de ma femme firent qu’un voyage que nous avions toujours fait avec tant de gaieté fut triste et silencieux.

A notre arrivée, je ne revis point non plus Jala-Jala avec le même bonheur que d’ordinaire; je fis mettre ma pauvre malade au lit, et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus lui donneraient un peu de soulagement.

Mais, hélas! de jour en jour la maladie faisait des progrès effrayants; j’étais désespéré.

J’écrivis à Joséphine, et envoyai une embarcation à Manille pour qu’elle vînt soigner sa sœur, qui désirait ardemment la voir.

L’embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne Joséphine m’apprenait qu’elle-même, gravement malade, ne quittait pas son lit; qu’elle était bien affligée, mais que je pouvais assurer Anna que bientôt elles seraient réunies pour ne plus se séparer.

Cinquante jours, plus longs qu’un siècle, s’étaient à peine écoulés depuis notre retour à Jala-Jala, que je n’avais plus d’espoir!

La mort s’approchait à grands pas, et l’instant fatal où j’allais être séparé de celle que j’aimais tant était arrivé.

Elle conservait toute sa raison, et pouvait voir ma profonde tristesse et mes traits bouleversés par la douleur.

Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m’appela près d’elle, et me dit:

«Adieu, mon Paul chéri, adieu! Console-toi, nous nous reverrons dans le ciel. Conserve-toi pour ton fils. Quand je ne serai plus, retourne dans ta patrie, pour revoir ta vieille mère. Ne te remarie qu’en France, si ta mère te le demande, mais non aux Philippines, car tu n’y trouverais pas une compagne qui t’aimerait autant que je t’ai aimé!»

Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure union venaient de se rompre: mon Anna n’existait plus.

Je tenais son corps inanimé entre mes bras, j’espérais par mes caresses le rappeler à la vie; mais, hélas! le destin avait prononcé.

On fut obligé d’employer la force pour m’arracher les précieux restes que je pressais sur mon cœur, et m’entraîner dans une chambre voisine où était mon fils.

En le pressant dans mes bras convulsivement, j’aurais voulu pleurer; mais mes yeux n’avaient plus de larmes, et j’étais insensible aux caresses mêmes de mon pauvre enfant.

Il n’y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours de veilles et d’inquiétudes, et à l’anéantissement dans lequel se trouvent le physique et le moral, après que le désespoir a remplacé la lueur d’espérance qui nous soutenait encore; aussi tombai-je dans un affaissement qui fut suivi d’un profond sommeil.

Je me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras; mais, grand Dieu! quel épouvantable réveil! Tout ce que ma position avait d’horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle n’existait plus, mon adorable compagne, cet ange chéri et consolateur qui avait tout abandonné, parents, amis, et les plaisirs d’une capitale, pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages où elle était exposée à mille dangers, et n’avait que moi pour la soutenir! Elle n’existait plus! le sort funeste venait de me l’arracher, et me plonger pour toujours dans la désolation et la douleur!

Ses funérailles eurent lieu le lendemain.

Pas un habitant de Jala-Jala ne manqua d’y assister.

Son corps fut déposé près de l’autel de la modeste église que j’avais fait élever, et où si souvent elle avait adressé des vœux ardents pour mon bonheur.

Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à Jala-Jala.

Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu’ils venaient de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle fut pleurée sincèrement après sa mort.

Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement, sans pouvoir m’occuper d’autres soins que de ceux que je donnais à mon fils, seule consolation qui me restait.

Trois semaines s’étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la chambre où avait expiré ma pauvre femme, lorsque je reçus une lettre de Joséphine.

Elle m’apprenait que sa maladie s’était aggravée, et terminait en me disant:

«Viens, mon cher Paul, viens près de moi, nous pleurerons ensemble; je sens que ta présence me soulagera.»

Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de ma chère Joséphine.

J’avais pour elle la même affection que pour ma propre sœur; ma présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait pour moi une grande consolation de voir une personne qui avait tant aimé mon Anna.

L’espoir de lui être utile ranima un peu mon courage; je laissai mon habitation aux soins de Prosper Vidie, un excellent ami qui pendant les derniers jours de ma femme ne m’avait point quitté, et je partis avec mon fils.

Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi, en nous revoyant, et que nous eûmes tous deux versé bien des larmes, j’examinai son état.

Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves, et qui me faisait craindre d’avoir bientôt à déplorer un nouveau malheur. Hélas! je prévoyais trop bien: huit jours plus tard, la pauvre Joséphine, dans des souffrances inouïes, expirait dans mes bras.

Que d’infortunes dans un si court laps de temps! Il fallait être doué d’une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de douleurs et ne pas y succomber.

Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-sœur, je retournai à Jala-Jala.

Le monde m’était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes montagnes, pour recouvrer un peu de calme.

Quelques mois s’écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires; cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les Philippines et de retourner dans ma patrie, m’obligea de m’en occuper.

Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que personne en état de poursuivre mon œuvre et de bien traiter mes pauvres Indiens.

Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au courant de mon petit gouvernement; j’y consentis d’autant plus volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et plus en état de supporter le voyage.

Je restai donc à Jala-Jala; mais la vie m’était devenue si pénible qu’elle m’était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire ni m’arracher à mes tristes pensées.

Les beaux sites de Jala-Jala, que j’avais toujours vus avec tant de plaisir, m’étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les plus sombres et les plus silencieux, j’aillais souvent sur le bord d’un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par de grands arbres.

Ce site n’était peut-être connu que de moi seul, et probablement jamais avant moi créature humaine ne s’y était assise. Là je me livrais tout entier à l’amertume de mes souvenirs; ma femme, mes frères, ma belle-sœur occupaient toute mon imagination.

Quand la pensée de mon fils venait enfin m’arracher à mes sombres rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler l’époque où c’était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et les ennuis que j’avais éprouvés loin d’elle. Hélas! ce temps avait fui sans retour, et en perdant ma compagne j’avais perdu tout mon bonheur.

Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire; il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation que je trouverais à leur présenter mon fils.

L’amour de la patrie, la pensée d’y retrouver des affections dont j’avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu des souffrances toujours vibrantes au fond du cœur.

Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j’avais prise de les quitter.

Ils me témoignaient leur chagrin en me disant, toutes les fois qu’ils m’abordaient:

«O maître, que deviendrons-nous lorsque nous ne vous verrons plus?»

Je les tranquillisais le plus qu’il m’était possible en leur disant que Vidie travaillerait à leur bonheur; que, mon fils devenu grand, je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter. Ils me répondaient:

«Que Dieu vous entende, maître! Mais que de temps nous passerons sans vous voir!... Cependant nous ne vous oublierons point.»

A l’époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma tristesse et de mes chagrins, j’eus l’occasion de me lier intimement avec un compatriote, digne et bon ami pour lequel je conserve toujours cette sincère amitié qui a pris naissance dans un pays étranger, à quelques milliers de lieues de la patrie: je veux parler d’Adolphe Barrot, qui avait été envoyé consul général à Manille.

Il vint avec quelques amis passer plusieurs jours à Jala-Jala. Ne voulant point qu’il eût à souffrir de ma situation d’esprit, je tâchai de lui rendre le séjour de Jala-Jala aussi agréable que possible.

Je lui fis faire plusieurs belles parties de chasse, des promenades dans les montagnes et sur le lac; je repris pour lui ma vie habituelle avant les malheurs qui venaient de m’accabler.

Vue de Jala-Jala.—Servante dévorée par un caïman. Page 296.