Chapitre XVII.

Le vice-amiral Laplace.—Matelots déserteurs de l’Artémise.—M. le capitaine de vaisseau Paris.—Tagalocs.—Cérémonies.—Mariages.—Caïman.—Serpent boa.—M. R. G. Russell.—Dajon-Palay.—Alin-Morany.—Sauterelles.

Puisque j’ai nommé M. Laplace, je vais raconter une petite anecdote où il a joué un rôle, et qui prouvera l’influence que je possédais généralement dans toute la province de la Lagune.

Plusieurs matelots de l’équipage de la frégate l’Artémise, que commandait M. le vice-amiral Laplace, alors capitaine de vaisseau, avaient déserté à Manille.

Malgré toutes les recherches qu’avait fait faire le gouvernement espagnol, il avait été impossible de découvrir la retraite de quatre d’entre eux.

M. Laplace venait passer quelques semaines sur mon habitation; le gouverneur lui dit:

«Pour avoir vos hommes, adressez-vous à M. de la Gironière; personne n’est plus capable que lui de les découvrir: donnez-lui l’ordre, de ma part, de se mettre à leur recherche.»

M. Laplace, en arrivant chez moi, m’avait transmis cet ordre; mais j’étais trop indépendant pour songer à l’exécuter; je ne m’occupai point des déserteurs.

Quelques jours après, un capitaine, avec une centaine de soldats, aborda à Jala-Jala.

Il vint prévenir M. Laplace qu’il avait parcouru toute la province sans avoir eu aucun indice des déserteurs qu’il cherchait depuis une quinzaine de jours.

Cette nouvelle affligea M. Laplace.

Il vint à moi, et me dit:

«Monsieur de la Gironière, je vois que je serai obligé de mettre à la voile sans les hommes qui ont déserté, si vous ne voulez pas vous-même aller à leur recherche. Je vous supplie de sacrifier un peu de votre temps pour me rendre ce service.»

Ce n’était plus un ordre, c’était une prière qui m’était adressée; aussi ma réponse ne se fit pas attendre.

«Dans une heure, commandant, je me mets en route, et avant quarante-huit heures vous aurez ici vos hommes.»

«Faites attention, me dit-il, que vous allez avoir affaire à de mauvais sujets. N’exposez pas votre vie, et s’ils font quelque résistance, traitez-les sans pitié; faites feu sur eux.»

Quelques instants après, accompagné de mon lieutenant et d’un soldat de ma garde, je traversai le lac, et me dirigeai vers les lieux où je supposais que s’étaient réfugiés les matelots déserteurs.

Tous trois nous étions bien armés, et en état de mettre à la raison quatre gaillards qui, pour toutes armes, avaient des bâtons.

Au premier village où je débarquai, je pris langue et j’obtins de leurs nouvelles.

J’avais un grand avantage sur la police espagnole, à qui les Indiens ne disent jamais la vérité quand il s’agit de poursuivre des coupables.

Lorsque je m’adressais à un Indien, me fût-il inconnu, mon nom seul suffisait pour lui imposer; de telle sorte qu’il m’obéissait aveuglément, et n’osait pas me cacher la vérité.

J’avais appris que les déserteurs s’étaient réfugiés dans le grand bourg de Pila; que le curé les avait pris sous sa protection; qu’il les cachait dans son presbytère, d’où ils ne sortaient que la nuit, dans la crainte d’être découverts avant le départ de l’Artémise.

Cette protection du curé compliquait singulièrement ma mission; il n’était ni prudent ni facile d’aller attaquer le presbytère.

Pour prendre les matelots français, il fallait agir de ruse.

A une petite distance du bourg, je me cachai dans un bois, et attendis que la nuit fût close pour en sortir avec mes gens.

Je me rendis chez le chef du bourg, et je lui dis:

«Quatre déserteurs français sont cachés ici, et cela ne peut être qu’avec ton consentement et celui de tes administrés; en conséquence, je viens te prendre pour te conduire à Manille, où tu rendras compte de ta conduite au gouvernement.»

Le pauvre Indien commença à trembler, et me répondit:

«C’est vrai; mais je vous assure que nous n’avons manqué à nos devoirs qu’à la prière et sur l’ordre de notre curé, qui a eu pitié des pauvres Français, qui se disent si malheureux à bord de leur navire.»

«Je te crois, lui dis-je, et ta faute peut être pardonnée, si, à l’instant, tu me les amènes ici. Dis-leur, pour les faire venir, tout ce que tu voudras; mais surtout pas un mot sur ma présence! Si, dans une demi-heure, tu n’es pas de retour, j’irai te chercher.»

L’Indien partit, et un quart d’heure après j’entendis dans la rue les matelots qui venaient en chantant un air français. Je fis cacher mes deux gardes. Je me plaçai près de la porte, dans une position à ce qu’ils pussent entrer sans me voir; et aussitôt qu’ils furent tous les quatre au milieu de la chambre, je me découvris, et me mis entre la porte et eux.

«Vous êtes déserteurs de l’Artémise, leur dis-je; et je viens vous prendre pour vous conduire à bord de votre frégate.»

«A bord de notre frégate, Monsieur! mieux vaut mourir. Nous nous ferons tuer plutôt que de nous y laisser conduire.»

Je voyais déjà mes quatre gaillards qui saisissaient leurs gourdins, avec l’apparence de ne pas avoir grand’peur de moi; je frappai un coup dans la main, une porte s’ouvrit, et mes deux gardes se présentèrent, la carabine en arrêt et le poignard au côté.

«Vous le voyez, leur dis-je, toute forfanterie est inutile. Je ne veux pas vous tuer! Déposez vos bâtons, donnez-moi votre parole d’honneur de me suivre sans résistance; sinon, je vous fais amener et conduire comme des brigands.

«Croyez-moi, c’est un véritable service que je vous rends. Après le départ de la frégate, immanquablement vous seriez pris et jetés dans une prison, jusqu’à ce qu’un navire vous emmenât en France, où vous passeriez à un conseil de guerre. Ainsi, suivez-moi de bonne volonté, et vous n’aurez pas à vous plaindre; j’intercéderai pour obtenir votre grâce.»

La vue de mes gardes, le raisonnement que je venais de leur faire, les avaient vaincus. Ils me remirent leurs bâtons et promirent tout ce que j’exigeai d’eux, en me suppliant toutefois d’invoquer pour eux la clémence de leur commandant. Je les rassurai, et nous partîmes.

Le lendemain, j’étais de retour à Jala-Jala, et j’accomplissais la promesse que j’avais faite à M. Laplace. Je lui remis ses matelots, et, grâce à la prière de la bonne Anna, le commandant leur fit grâce d’une partie du châtiment qu’ils avaient justement mérité.

Je donnai quelques soldats de ma garde et une bonne embarcation à M. Paris, alors lieutenant de vaisseau, qui, à son grand regret, partit de Jala-Jala pour les conduire à bord, en rade de Manille[1].

J’ai déjà souvent parlé des Tagalocs, et dépeint quelques traits de leur caractère.

Cependant je ne suis point encore entré dans tous les détails nécessaires pour bien faire connaître cette population si soumise aux Espagnols, et dont l’origine primitive ne sera jamais que supposition et véritable problème.

Il est de toute probabilité, et presque incontestable, que les Philippines furent primitivement peuplées par des aborigènes, petite race de nègres qui habitent encore en assez grand nombre dans l’intérieur des forêts, et que les Tagalocs nomment Ajetas, et les Espagnols Négritos.

A une époque sans doute bien reculée, les plus proches voisins des Philippines, les Malais, envahirent les plages et refoulèrent la population indigène dans l’intérieur des montagnes; ensuite, soit par des accidents de navigation, ou pour profiter de la richesse du sol, se réunirent à eux des Chinois, des Japonais, des habitants des vastes archipels des mers du Sud, des Javanais, et même des Indous.

Du mélange qui résulta de l’union de ces divers hommes, d’une physionomie si différente, sont résultés les diverses nuances et les différents types que l’on remarque parmi la race tagaloc, qui cependant conserve généralement la physionomie et la cruauté malaise.

Le Tagal est bien fait, plutôt grand que petit; il a les cheveux longs, rarement de la barbe, une couleur un peu cuivrée, parfois presque blanche; l’œil grand et vif, quelquefois un peu bridé, à la chinoise; le nez un peu gros, et, comme la race malaise, les pommettes saillantes.

Son caractère est gai et enjoué.

Il aime beaucoup la danse, la musique; est ardent en amour, cruel avec ses ennemis; ne pardonne jamais l’injustice et s’en venge toujours par le poignard, qui, ainsi que chez les Malais le kris, est son arme favorite.

Il tient à la parole qu’il a donnée dans des affaires sérieuses, se livre aux jeux de hasard avec passion; il est bon époux, excellent père, jaloux de l’honneur de sa femme, mais peu soucieux de celui de sa fille, qui, malgré des écarts de jeunesse, n’éprouve aucune difficulté à se marier.

Il est d’une sobriété admirable: de l’eau, un peu de riz et du poisson salé lui suffisent.

L’homme âgé est toujours pour lui en grande vénération.

Dans une famille, à toutes les époques de la vie, le plus jeune obéit à son aîné.

Il exerce l’hospitalité sans égoïsme, et sans autre pensée que celle de soulager son semblable.

Aussi lorsqu’un étranger se présente chez un Indien au moment de son repas, n’eût-il que le strict nécessaire pour lui et sa famille, il l’invite à prendre place à sa table.

Lorsqu’un vieillard, auquel son âge ne permet plus de travailler, se trouve dénué de toutes ressources, il va s’établir chez un voisin. Là, il est considéré comme étant de la maison. Il peut y rester jusqu’à la fin de ses jours.

Dans les occasions solennelles, il aime à poétiser, à dramatiser ses gestes et ses paroles; et c’est toujours avec un tact et un à-propos remarquables, chez des peuples que l’on croit généralement inférieurs aux basses classes de notre vieille civilisation. Une petite anecdote suffira pour les juger.

Je me trouvais par hasard dans le bourg de Siniloan le jour où l’on célébrait la fête patronale. Les anciens me firent inviter à aller prendre place à leur banquet. Pendant tout le festin j’avais été le but des plus délicates attentions et de la sollicitude la plus recherchée. Au moment où j’allais me lever, remercier mes hôtes et prendre congé, le plus ancien me pria de lui permettre de me porter un toast.

Le verre en main, il se leva, et dit à haute voix:

«Mes frères, l’honneur que me fait le seigneur de Jala-Jala en acceptant mon invitation n’est pas pour moi seul. Comme les rayons de l’astre de la lumière, il vous couvre tous. Réunissez-vous donc à moi, et élevons nos vœux au grand Maître, pour lui demander que la prospérité soit toujours sous son toit et la joie dans son cœur.»

Après avoir vidé son verre, il le jeta sur le sol, où il se brisa en éclats; et, reprenant la parole:

«Ce verre, dit-il, qui a servi pour affirmer les vœux que les habitants de Siniloan adressent au Seigneur pour leur hôte, ne devait plus servir à personne.»

Le mariage présente chez les Tagals des particularités assez curieuses.

Deux cérémonies le précèdent: la première se nomme tain manoc, mots tagals qui veulent dire: le coq qui cherche sa poule.

Aussitôt qu’un jeune homme a dit à ses père et mère qu’il a des préférences pour une jeune Indienne, ceux-ci se rendent un soir chez les parents de celle-ci, et, après avoir eu avec eux une conversation indifférente, la mère du poursuivant présente une piastre à celle de la prétendue.

Le prétendant est admis, si elle accepte; et alors elle va aussitôt employer cette piastre en bétel et en vin de cocos.

Pendant une grande partie de la nuit, toute la société mâche le bétel et boit le vin de cocos, et l’on parle de tout autre chose que de mariage.

Les jeunes gens ne se montrent qu’après que la piastre a été acceptée, parce qu’alors ils considèrent cette acceptation comme préliminaire de leur union.

Le lendemain, le jeune homme se présente chez les parents de sa fiancée. Il est reçu comme l’enfant de la maison; il y couche, y loge, prend part à tous les travaux, et surtout à ceux particulièrement à la charge de la jeune fille.

Il commence alors un service qui dure plus ou moins longtemps, deux, trois ou quatre ans, pendant lesquels il faut qu’il s’observe bien; car si on a quelques reproches à lui faire, il est renvoyé, et ne peut plus prétendre à la main, de celle qu’il voulait épouser.

Les Espagnols ont fait tout ce qu’ils ont pu pour supprimer cette habitude, à cause des inconvénients qu’elle entraîne après elle.

Souvent un père, pour avoir à son service un homme qui ne lui coûte rien, fait durer indéfiniment cet état de servitude, et quelquefois renvoie celui qui déjà a passé deux ou trois ans chez lui, pour en prendre un autre sous le même titre de prétendant.

Mais il arrive aussi que si les deux fiancés se fatiguent, ils usent alors des droits du mariage avant la cérémonie; et un jour la jeune fille prend son amant par les cheveux, le conduit chez le curé du village, auquel elle dit:

«Qu’elle vient de l’enlever, qu’ainsi il faut les marier.»

La cérémonie du mariage a lieu alors sans le consentement des parents; mais si c’était le jeune homme qui enlevât sa maîtresse, il serait sévèrement puni, et la jeune fille serait rendue à sa famille.

Si les choses se sont passées dans le bon ordre, si le prétendant a fait les deux ou trois années de servitude volontaire, et que les parents soient tout à fait contents de son caractère et de sa conduite, arrive le jour de la seconde cérémonie, nommée tajin bojol (le jeune homme qui veut serrer le nœud de l’union).

Cette seconde cérémonie est un grand jour de fête.

Tous les parents et amis des deux familles sont réunis chez la fiancée et divisés en deux camps, dont chacun débat les intérêts des fiancés.

Mais chaque famille a un avocat, qui seul peut prendre la parole en faveur de son client.

Les parents n’ont pas le droit de parler; ils font seulement, à voix basse, les observations qu’ils jugent convenables à leur avocat.

L’Indienne n’apporte jamais de dot. Quand elle prend un mari, elle n’a rien; c’est le jeune homme qui apporte la dot: aussi l’avocat de la jeune fille adresse-t-il le premier la parole pour la demander et établir les conditions.

Je vais rapporter le discours des deux avocats dans une cérémonie de ce genre à laquelle j’eus la curiosité d’assister.

Pour ne pas blesser l’amour-propre des parties, les avocats ne parlent qu’en termes allégoriques.

Dans la cérémonie que j’honorais de ma présence, celui de la jeune Indienne commença ainsi:

«Un jeune homme et une jeune fille s’étaient unis; ils ne possédaient rien, pas même un abri. Pendant plusieurs années la jeune femme fut bien malheureuse! enfin ses malheurs eurent une fin, et un jour elle se vit dans une belle case qui lui appartenait; elle devint mère d’une jolie petite fille; le jour de ses couches, un ange lui apparut et lui dit: Rappelle-toi ton mariage et le temps de misère que tu as passé. Je prends l’enfant qui vient de naître sous ma protection; lorsqu’elle sera grande et belle fille, et que tous les jeunes gens rechercheront son alliance, ne la donne qu’à celui qui lui bâtira un temple où il y aura dix colonnes, composées chacune de dix pierres. Si tu n’exécutes pas mes ordres, ta fille sera malheureuse comme tu l’as été.»

Après ce petit discours, l’avocat adverse prit la parole et dit:

«Il y avait une reine dont le royaume était sur le bord de la mer.

«Parmi les lois de son gouvernement, il en existait une qu’elle faisait observer avec la plus grande rigueur.

«Tous les navires qui arrivaient dans un port de ses États ne pouvaient, d’après cette loi, jeter leur ancre que par une profondeur de cent brasses; celui qui enfreignait cette loi était mis à mort sans pitié.

«Il advint un jour qu’un brave marin fut surpris par une grande tempête.

«Après bien des efforts pour sauver son navire, il fut obligé d’entrer dans ce port et d’y mouiller, quoique son câble ne fut seulement que de quatre-vingts brasses; il préférait mourir sur l’échafaud, plutôt que de perdre son navire avec l’équipage.

«La reine, courroucée, le fit venir en sa présence; il se jeta à ses pieds, lui dit qu’une force majeure l’avait obligé à enfreindre ses lois, et que, n’ayant que quatre-vingts brasses de câble, il ne pouvait par conséquent mouiller par cent: ainsi, qu’il la suppliait de lui pardonner.»

Là se termina son discours.

L’autre avocat reprit et dit:

«La reine, touchée de la prière et de l’impossibilité où se trouvait le pauvre capitaine de jeter son ancre par cent brasses, lui pardonna, et fit bien.»

A ces dernières paroles, la joie se répandit sur tous les visages, les musiciens commencèrent à jouer de la guitare.

Le fiancé et la fiancée, qui s’étaient tenus dans une chambre voisine, se présentèrent.

Le jeune homme ôta de son cou son rosaire, le passa à celui de sa fiancée, et prit le sien pour remplacer celui qu’il venait de lui donner. La nuit se passa en danses, et la cérémonie du mariage, toute chrétienne comme chez nous, fut remise à la huitaine.

Maintenant je vais, telle que je la reçus, donner l’explication des discours des avocats, que je n’avais pas trop compris.

La mère de la fiancée s’était mariée sans dot, elle avait été malheureuse; le temple que l’ange lui avait dit de demander pour sa fille était une maison; et les dix colonnes composées de dix pierres chacune voulaient dire qu’avec la maison il fallait une somme de 100 piastres (500 francs).

Le discours de l’avocat du jeune homme signifiait qu’il consentait à donner la maison, puisqu’il n’en parlait pas; mais que, ne possédant que 80 piastres, il se jetait aux pieds des parents de sa fiancée, afin que les 20 piastres qui lui manquaient ne fussent pas un obstacle à son union. Le pardon accordé par la reine était celui du jeune homme, qui était accepté avec 80 piastres seulement.

La servitude qui précède le mariage, et dont je viens de parler, était pratiquée bien avant la conquête des Espagnols. Elle prouve l’origine que j’attribue aux Tagalocs, que je fais descendre des Malais, qui, étant tous musulmans, auront conservé quelques usages de nos anciens patriarches.

La dernière cérémonie, celle du mariage à l’église, est toute chrétienne, ainsi que je viens de le dire. Le jour où elle a lieu se termine par une grande fête, un banquet et la danse.

Dans quelques bourgs, la fête dure trois jours. Pendant ces trois jours, les époux sont obligés de tenir table ouverte et splendidement servie pour tous ceux qui se présentent, connus ou inconnus. Le troisième jour, la marraine de la mariée distribue à chaque assistant ou convive une tasse en porcelaine de Chine, et celui qui la reçoit est obligé d’y déposer une pièce de monnaie et d’aller l’offrir à la mariée. Cette offrande est destinée à son mariage, et en quelque sorte à l’indemnité de l’énorme sacrifice qu’elle a fait pendant les trois jours de fête.

Je crois avoir suffisamment fait connaître les Indiens et leurs coutumes; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espèces de monstres que j’ai eu souvent occasion d’observer et même de combattre: l’un, habitant les forêts, le serpent boa, et l’autre, les grandes rivières et les lacs, le caïman.

A l’époque où j’avais commencé à coloniser le village de Jala-Jala et d’habiter ma demeure, les caïmans abondaient de ce côté du lac, et de mes fenêtres je les voyais journellement se jouer dans les eaux, guetter et happer les chiens qui approchaient de la plage.

Un jour, une femme de chambre de ma maison ayant eu l’imprudence de se baigner sur le bord du lac, fut surprise par l’un d’eux, d’un volume énorme. Un de mes gardes arriva au moment où le monstre l’emportait; il lui tira un coup de carabine et l’atteignit sous l’aisselle, seule partie vulnérable; mais la blessure était trop peu de chose pour qu’elle l’arrêtât; il disparut avec sa proie.

Cependant ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est à remarquer que, dans les eaux de Bay, la moindre blessure faite à la peau du caïman est incurable.

Les crevettes, si abondantes dans le lac, s’introduisent dans la blessure: peu à peu leur nombre augmente; elles finissent par lui ronger les chairs, et par s’introduire jusque dans l’intérieur de son corps.

C’est ce qui arriva à celui qui avait dévoré la femme de chambre.

Un mois après cet accident, le monstre fut trouvé mort sur la plage, à cinq ou six lieues de mon habitation.

Les Indiens me rapportèrent les boucles d’oreilles de cette malheureuse femme, qu’ils avaient retrouvées dans son estomac.

Une autre fois, je voyageais dans les parages de Marigondon, accompagné d’un guide. La chaleur était excessive, le soleil dardait perpendiculairement ses rayons sur un sol brûlant. Nos chevaux suivaient lentement une route peu fréquentée, éloignée de toute habitation. Nous rencontrâmes un Chinois qui voyageait aussi à cheval, et suivait la même direction que nous; mais, plus précautionneux, il se garantissait du soleil avec un parasol en papier gommé, meuble inséparable de l’habitant du Céleste Empire.

Mon guide me dit: «Nous voici près de la rivière Indang. Reposons-nous: une petite halte ne fera pas de mal à nos montures.»—Je n’étais pas de son avis; je lui fis observer que si nous nous arrêtions, nous n’arriverions pas de jour au village.—«N’importe, me répondit-il, je connais la route, je ne vous égarerai pas. Croyez-moi, laissons passer devant les plus pressés. Vous allez voir ce mécréant Chinois, qui se garde si bien du soleil et se tient si mal à cheval, nous montrer où nous pourrons passer la rivière sans faire nager nos chevaux.»

Cette dernière observation me parut assez sage pour être prise en considération. J’acquiesçai à la demande de mon guide, et nous mîmes pied à terre.

Quelques instants après, le Chinois fouettait son cheval pour le faire entrer dans la rivière. A peine était-il arrivé au milieu, que plusieurs caïmans, cachés sous l’eau, se jetèrent sur lui, et instantanément, cheval et Chinois disparurent. Pendant quelques minutes les eaux se teignirent de sang; mais rien du Chinois et de sa monture ne reparut à la surface, si ce n’est le parasol qui flottait au gré du courant.

Mon guide rompit le premier le silence en faisant claquer sa langue contre son palais, et il dit: «Sayan! (Quel dommage!)»

«Tu pourrais bien, lui dis-je, te servir du mot malheur.»

«Oh oui, reprit-il, car nous n’avons pas de chance. Le vent aurait pu le pousser vers nous.»

Cette réponse, faite avec tout le sang-froid indien, me fit comprendre que le mouvement de langue avait été pour le Chinois, et l’exclamation Sayan! (Quel dommage!) pour le parasol, dont la perte le préoccupait beaucoup plus que la catastrophe qui venait de s’accomplir sous nos yeux.

J’étais curieux de voir de près un de ces animaux voraces.

Lorsqu’ils fréquentaient les abords de ma maison, j’avais fait diverses tentatives à ce sujet.

Une nuit, j’avais mis un mouton tout entier à un énorme hameçon tenu par une chaîne et une forte corde; le lendemain, mouton et chaîne avaient disparu.

J’avais souvent guetté les caïmans avec mon fusil; mais lorsqu’ils étaient dans l’eau, la balle frappait sur leurs écailles, et rebondissait sans leur faire le moindre mal.

Un soir qu’il m’était mort un énorme chien de cette race unique aux Philippines, d’une taille au-dessus de toutes celles connues en Europe, je le fis traîner sur la plage; je me cachai dans un petit buisson, et j’attendis, avec mon fusil bien préparé, qu’un caïman se présentai pour l’enlever.

Mais bientôt le sommeil me gagna...

Quand je me réveillai, le chien avait disparu. Heureusement que le caïman ne s’était pas trompé de proie.

Après quelques années, on n’en voyait plus aux environs du village de Jala-Jala, lorsqu’un matin, me trouvant avec mes bergers à quelques lieues de ma maison, il nous fallut traverser une rivière à la nage. L’un d’eux me dit:

«Maître, les eaux sont hautes, nous sommes ici dans des parages où il y a beaucoup de caïmans: un malheur est bientôt arrivé. Remontons un peu la rivière, nous passerons dans un endroit où il y aura moins d’eau.»

Nous allions changer de direction, lorsqu’un d’eux, plus imprudent que tous les autres, dit:

«Moi, je n’ai pas peur des caïmans!» et lança son cheval à l’eau.

A peine fut-il au milieu de la rivière, que nous vîmes un caïman d’une taille monstrueuse s’avancer vers lui.

Nous jetâmes tous un cri pour le prévenir; il aperçut aussi le danger, et, pour l’éviter, il descendit de son cheval du côté opposé à celui par où le caïman se dirigeait vers lui, et nagea de toutes ses forces pour regagner le bord.

Il avait déjà touché terre; mais il eut l’imprudence de s’arrêter derrière le tronc d’un arbre qui avait été renversé par le courant, et où il avait de l’eau jusqu’aux genoux.

Il croyait être parfaitement en sûreté. Il tira son coutelas, et se mit à observer ce que ferait le caïman, qui, pendant que l’Indien était descendu de son cheval, s’était approché de celui-ci, avait élevé son énorme tête au-dessus des eaux, s’était jeté sur le cheval, et l’avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les sangles s’étaient rompues, et pendant que le caïman broyait la selle entre ses dents il s’était sauvé à terre.

Mais bientôt le caïman s’était aperçu que sa proie lui avait échappé; il rejeta la selle et s’avança vers l’Indien.

Nous nous aperçûmes de ce mouvement, et criâmes tous aussitôt:

«Sauve-toi! sauve-toi! le caïman va te trouver!»

Mais l’Indien impassible, son coutelas à la main, ne bougea pas.

Le monstre s’avança vers lui; l’Indien lui porta un coup sur la tête: c’était une chiquenaude sur la corne d’un taureau!...

Le caïman fit un saut, le saisit par une cuisse, et pendant plus d’une minute nous vîmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus de la surface de l’eau, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant l’attitude d’un homme qui implore la clémence divine, entraîné vers le lac; bientôt il disparut...

Le drame était achevé, l’estomac du caïman lui servait déjà de tombeau.

Pendant ce moment d’angoisse nous étions restés silencieux; mais à peine mon pauvre berger eut-il disparu, que nous jurâmes de le venger.

Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun barrer la rivière; je fis aussi construire une petite cabane, et j’y logeai un Indien qui devait faire une garde assidue, et me prévenir lorsque le caïman reviendrait dans la rivière.

Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps l’Indien vint me dire que le monstre s’était emparé d’un cheval, et que, pour le dévorer tout à son aise, il l’avait entraîné dans la rivière.

Je me rendis aussitôt sur les lieux: j’étais accompagné de mes gardes, de mon curé qui voulait absolument voir la chasse d’un caïman, et d’un Américain mon ami, M. George Russell[2], qui se trouvait alors à mon habitation.

Je fis tendre les filets de distance en distance, afin que le caïman ne put pas retourner au lac.

Cette opération ne se faisait pas sans quelques imprudences: par exemple, lorsque les filets furent placés, un Indien plongea pour s’assurer qu’ils arrivaient bien jusqu’au fond, et que notre ennemi ne pouvait s’échapper en passant par-dessous; mais il pouvait fort bien se trouver entre l’intervalle qui séparait les filets, et croquer mon Indien.

Heureusement tout se passa au gré de nos désirs.

Quand tout fut prêt, je fis mettre sur la rivière trois pirogues fortement unies, bord contre bord, et au milieu quelques Indiens armés de lances et de grands bambous, avec lesquels ils pouvaient toucher le fond.

Enfin, toutes les mesures prises pour arriver à mon but sans craindre d’accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencèrent à battre la rivière.

Un animal d’une taille aussi formidable que celui dont nous faisions la recherche ne se cache pas facilement.

Aussi le vîmes-nous bientôt à la surface de l’eau, battant l’onde de sa longue queue, faisant claquer ses mâchoires, et cherchant à atteindre ceux qui osaient le troubler dans sa retraite.

Dès qu’il parut, chacun poussa des cris de joie; les Indiens des pirogues lui jetèrent leurs lances, et nous autres, placés sur les deux bords, nous fîmes une décharge générale; mais les balles rebondissaient sur les écailles sans pénétrer.

Les lances, plus aiguës, glissaient jusqu’à leur défaut, et entraient de huit à dix pouces dans son corps; mais alors il disparaissait en nageant d’une vitesse incroyable, arrivait au premier filet, dont la résistance lui faisait remonter la rivière et reparaître au-dessus de l’eau.

Ce mouvement violent brisait les hampes des lances que les Indiens avaient clouées dans son corps, et le fer seul y restait.

Toutes les fois qu’il reparaissait, la fusillade recommençait, et de nouvelles lances allaient encore se perdre dans son énorme corps.

J’avais cependant reconnu l’inutilité de nos armes à feu sur ses écailles invulnérables.

Je l’excitais de mes cris et de mes gestes, et lorsqu’il arrivait sur le bord de l’eau, ouvrant son énorme gueule prête à m’engloutir, j’approchais le bout de mon fusil à quelques pouces et lâchais mes deux coups, dans l’espoir que mes balles ne trouveraient pas d’écailles dans l’intérieur de sa formidable gueule, et qu’elles pourraient pénétrer jusqu’à son cerveau; mais tout était inutile.

La gueule se fermait avec un bruit terrible, ne saisissant que le feu et la fumée sortis de mon fusil, et mes balles allaient s’aplatir sur ses os sans les endommager.

L’animal, devenu furieux, faisait des efforts inconcevables pour chercher à s’emparer d’un de ses ennemis; ses forces paraissaient augmenter au lieu de diminuer, et nous étions à bout des nôtres.

Presque toutes nos lances étaient clouées sur son corps, et nos munitions tiraient à leur fin.

Il y avait près de six heures que la lutte durait sans aucun résultat qui pût faire espérer la fin du combat, lorsqu’un Indien le toucha au fond de l’eau avec une lance d’une force et d’une grosseur inusitée; un autre Indien, sur l’avis de son camarade, appliqua deux forts coups de masse sur l’extrémité de la hampe; le fer pénétra profondément dans le corps de l’animal, et à l’instant, par un mouvement rapide comme l’éclair, il se dirigea vers les filets et disparut.

La hampe de la lance, séparée du fer, revint flotter à la surface de l’eau; nous attendîmes quelques minutes inutilement que le monstre reparût; nous crûmes que le dernier effort qu’il avait fait lui avait permis de regagner le lac, et que notre chasse était tout à fait infructueuse.

Nous retirâmes le premier filet; une large trouée nous convainquit que notre supposition était exacte; le second filet était dans le même état que le premier.

Tristes de notre échec, nous retirions le troisième, lorsque nous sentîmes une forte résistance.

Plusieurs Indiens se mirent à tirer vers le bord, et, à notre grande joie, nous aperçûmes le monstre à la surface de l’eau: il était expirant.

Nous lui jetâmes plusieurs lacets de fortes cordes, et quand il fut bien attaché, nous l’attirâmes vers le bord.

Il n’était pas facile de le haler sur la berge; la force de quarante Indiens était à peine suffisante.

Enfin, lorsque nous l’eûmes sous nos yeux tout entier hors de l’eau, nous restâmes tout stupéfaits; car autre chose était de voir ainsi son corps, ou de le voir nageant lorsque nous le combattions.

M. Russell, homme tout à fait compétent, fut chargé d’en prendre les dimensions.

De l’extrémité des naseaux au bout de la queue, il lui trouva vingt-sept pieds, et onze pieds de circonférence mesuré sous les aisselles.

Le ventre était bien plus volumineux: nous ne jugeâmes pas utile de le mesurer dans cette partie, car nous pensions bien que le cheval dont il avait fait son déjeuner avait considérablement augmenté son embonpoint.

Après cette première opération, nous tînmes conseil sur ce que nous allions en faire: chacun émit son opinion.

J’aurais voulu le transporter tel qu’il était à mon habitation, mais c’était impossible; il nous eût fallu une embarcation du port de cinq ou six tonneaux, et nous ne pouvions pas nous la procurer.

Un autre voulait la peau; les Indiens demandaient la chair pour la boucaner, et s’en servir comme spécifique contre la maladie de l’asthme. Ils disaient que tout asthmatique qui se nourrit pendant quelque temps de cette chair est infailliblement guéri.

Un troisième voulait la graisse pour les douleurs rhumatismales.

Et enfin mon bon curé demandait, lui, que nous lui ouvrissions l’estomac, pour voir combien de chrétiens le monstre avait pu ensevelir.

«Chaque fois, disait-il, qu’un caïman mange un chrétien, il avale en même temps un gros caillou: ainsi, le nombre de caillons que nous lui trouverons dans l’estomac indiquera positivement celui des fidèles auxquels son énorme estomac aura servi de sépulture.»

Pour contenter tout le monde, j’envoyai chercher une hache, afin de couper la tête que je me réservais, abandonnant le reste à tous ceux qui avaient pris part à la capture.

Ce ne fut pas chose facile de séparer cette tête. La hache entrait dans les chairs jusqu’au milieu du manche sans atteindre les os; enfin, après bien des efforts, nous y parvînmes.

Alors nous ouvrîmes l’estomac, et retirâmes par quartiers le cheval qui avait été dévoré le matin.

Le caïman ne mâche pas; il coupe avec ses énormes dents un quartier, et l’avale.

Nous retrouvâmes donc tout le cheval divisé en sept ou huit pièces; ensuite, à peu près cent cinquante livres de cailloux, de la grosseur du poing à celle d’une noix.

Lorsque mon curé vit cette grande quantité de cailloux, il ne put s’empêcher de dire:

«Allons, c’est un conte; il est impossible que cet animal ait jamais avalé un si grand nombre de chrétiens.»

Il était huit heures du soir lorsque nous terminâmes la curée; j’abandonnai le corps à nos aides, et je fis transporter la tête sur une embarcation, pour la conduire à ma maison.

J’aurais bien désiré conserver cette tête monstrueuse à peu près dans l’état où elle se trouvait; mais il me fallait une grande quantité de savon arsenical, et j’en manquais.

Je pris le parti de la disséquer, et d’en conserver le squelette.

Je la pesai avant d’en détacher les ligaments; son poids était de quatre cent trente livres; sa longueur, depuis le museau jusqu’à la première vertèbre, était de cinq pieds.

Je retrouvai toutes mes balles, qui s’étaient aplaties sur les os du palais et des mâchoires, comme elles eussent pu faire sur une plaque de fonte.

Le coup de lance qui lui avait donné la mort était un hasard, une espèce de miracle.

A l’instant où l’Indien avait frappé de sa masse la hampe, le fer était entré par la nuque dans la colonne vertébrale, et avait pénétré dans la moelle épinière, seule partie vulnérable.

Après que cette tête formidable fut bien préparée et que les os furent desséchés et blanchis, je fus heureux de l’offrir à mon ami George Russell, qui depuis l’a déposée au musée de Boston.

L’autre monstre dont j’ai promis la description, le serpent boa, est très-commun aux Philippines, mais il est rare d’en voir d’une grande dimension.

Il est possible, probable même, que ce reptile, pour arriver à une taille monstrueuse, doit vivre plusieurs siècles; mais comme il est difficile pour un animal quelconque de vivre un grand laps de temps sans éprouver des accidents qui mettent fin à son existence, ce n’est que dans les plus sombres forêts et les lieux les plus sauvages que l’on rencontre des boas qui aient atteint toute leur grosseur.

J’en avais vu souvent d’une dimension ordinaire, telle que ceux que l’on voit dans nos cabinets.

Il y en avait même qui habitaient ma maison, et une nuit j’en trouvai un, long de deux mètres, en possession de mon propre lit.

Plusieurs fois, en me promenant dans les bois avec mes Indiens, nous entendions les cris perçants d’un sanglier.

Nous nous dirigions aussitôt à l’endroit d’où partaient ces cris, et presque toujours nous apercevions un pauvre sanglier saisi au milieu du corps par un boa qui l’avait enlacé dans ses replis, et peu à peu le hissait en haut de l’arbre où il avait pris son point d’appui pour saisir sa proie.

Lorsqu’il l’avait élevé à une certaine hauteur, il le pressait contre l’arbre avec tant de force, qu’il l’étouffait et lui brisait les os.

Alors il le laissait tomber, descendait de l’arbre, et se préparait à l’avaler.

Cette dernière opération était beaucoup trop longue pour en attendre la fin, car elle nécessitait plusieurs jours sans doute.

Pour simplifier la chose, j’envoyais une balle dans la tête du boa; mes Indiens en prenaient la chair pour la boucaner et s’en servir comme aliment, et la peau pour faire des gaînes de poignard.

Il n’est pas besoin de dire que le sanglier n’était pas oublié; c’était une proie qui nous avait coûté peu de peine.

Un jour, un Indien trouva un de ces reptiles endormi après avoir avalé une énorme biche; il était si monstrueux, qu’il eût été nécessaire d’une charrette et d’un buffle pour le transporter au village. L’Indien se contenta de le couper par morceaux, et d’emporter sa charge de chair.

Ayant été prévenu, j’envoyai tout de suite chercher les restes; on m’apporta un tronçon d’environ huit pieds de long, et si énorme, qu’après en avoir desséché la peau, elle pouvait, comme un manteau, envelopper un homme de la plus haute stature.

J’en fis cadeau à mon ami Hamilton Lindsay.

Je n’avais pas encore vu vivants de ces monstrueux reptiles, dont les Indiens me parlaient tant et toujours avec un peu d’exagération, lorsqu’une après-midi, traversant les montagnes avec deux de mes bergers, notre attention fut éveillée par les aboiements continuels de mes chiens, qui paraissaient attaquer un animal décidé à se défendre.

Nous crûmes d’abord que c’était un buffle qu’ils avaient débusqué, et qui leur faisait tête; nous nous approchâmes avec précaution.

Mes chiens étaient éparpillés sur les bords d’un ravin profond, dans lequel nous aperçûmes un superbe boa.

Le monstre élevait sa tête à la hauteur de cinq à six pieds, la dirigeait d’un bord à l’autre; il menaçait de sa langue fourchue les ennemis qui l’attaquaient; mais les chiens, plus lestes que lui, l’évitaient facilement.

Ma première pensée fut de lui tirer une balle dans la tête; mais l’idée me vint de m’en emparer tout vivant, et de l’envoyer en France.

Assurément c’eût été le plus monstrueux boa que jamais on y eût vu.

Pour exécuter mon projet, nous fîmes des lacs en rotin d’une force telle, qu’ils auraient pu résister au plus furieux buffle sauvage.

Avec beaucoup de précaution nous pûmes passer un de nos lacs au cou du boa; puis nous le liâmes fortement à un arbre, de manière à lui tenir la tête à la hauteur à peu près de six pieds de terre.

Cela fait, nous passâmes de l’autre côté du ravin, et lui jetâmes un autre lacet que nous amarrâmes comme le premier.

Lorsqu’il se sentit pris des deux côtés et dans l’impossibilité presque de remuer sa tête, il se replia sur lui-même, et enlaça plusieurs petits arbres qui étaient à sa portée sur le bord du ravin.

Malheureusement pour lui, tout cédait à ses efforts; il déracinait les jeunes arbres, en broyait les branches, et faisait rouler des pierres énormes à l’endroit où il cherchait vainement à prendre le point d’appui qui lui manquait; mais les lacets étaient solides, et résistaient à toute sa furie.

Pour transporter un animal comme celui-là, il eût fallu plusieurs buffles et tout un attirail de cordes.

La nuit approchait: nous avions confiance dans nos lacets; nous nous promîmes de revenir le lendemain avec tout ce qui serait nécessaire pour terminer notre chasse. Mais nous comptions sans notre hôte: dans la nuit le boa changea de direction, reploya son corps au-dessus de l’endroit qu’il occupait lorsque nous l’avions enlacé, prit un point d’appui à d’énormes blocs de basalte, et fit de tels efforts que les lacs cédèrent et se rompirent à l’endroit où il était saisi.

Quand je me fus assuré que notre proie nous était échappée et qu’aucune recherche dans les environs ne pouvait nous la faire découvrir, mon désappointement fut très-grand, car je doutais que jamais pareille occasion pût se retrouver.

Du reste, les accidents occasionnés par ces énormes reptiles sont très-rares; une seule fois j’ai eu connaissance qu’un homme avait été leur victime.

Voici comment:

Cet homme, poursuivi pour quelques méfaits, se cachait dans une caverne.

Son père, qui seul connaissait sa retraite, allait de temps en temps le voir et lui porter du riz.

Dans une de ses visites, il trouva à la place de son fils un énorme boa endormi; il le tua, et retira de son estomac le corps de son malheureux fils.

Il paraît que pendant la nuit il avait été surpris et étouffé par le boa, et qu’il lui avait servi de pâture.

Le curé du village, qui avait été chercher le corps pour lui donner la sépulture, et qui avait vu les restes du boa, me le dépeignit d’une grosseur presque incroyable.

Malheureusement c’était assez loin de mon habitation, et je ne fus prévenu que lorsqu’il n’était plus temps de vérifier le fait par moi-même; mais il n’est point surprenant qu’un boa, qui peut avaler une biche, puisse plus facilement encore avaler un homme.

Plusieurs autres faits à peu près semblables m’ont été racontés par les Indiens.

Ils me citaient de leurs camarades qui, en parcourant les bois, avaient été saisis par un boa, broyés contre un arbre, et ensuite dévorés; mais j’ai toujours été en garde contre les histoires indiennes, et je n’ai pu vérifier positivement que celle que je viens de citer.

Le boa est un des serpents le moins à craindre parmi ceux que l’on trouve aux Philippines.

Il y en a d’une petite dimension, qui donnent la mort en quelques heures: celui surtout nommé par les Indiens dajon-palay (feuille de riz) est extrêmement vénéneux.

Le seul remède à sa morsure est de la brûler avec un tison ardent; et si l’on tarde seulement de quelques minutes, la mort arrive après quelques heures de souffrances atroces.

L’alin-morani est une autre espèce, qui acquiert une longueur de huit à dix pieds; sa morsure est peut-être encore plus dangereuse que celle du dajon-palay. Elle est plus profonde, et, par conséquent, plus difficile à cautériser.

Jamais je n’ai été mordu par aucun de ces reptiles, malgré le peu de précautions que je prenais en voyageant dans les bois, la nuit comme le jour.

Deux fois seulement, je courus une espèce de danger: la première, ce fut en marchant sur un dajon-palay; je fus averti par le mouvement et l’impression que je ressentis sous mon pied.

J’appuyai fortement, et je vis sa petite tête qui s’allongeait pour me saisir à la cheville. Fort heureusement, je le tenais cloué sur le sol à une si petite distance de sa tête qu’il ne pouvait pas m’atteindre: je tirai mon poignard, et la lui coupai.

Une autre fois, je vis deux aigles qui s’élevaient et retombaient comme des flèches entre des buissons, toujours au même endroit.

Je voulus voir quelle espèce d’animal ils attaquaient.

A peine m’étais-je approché, qu’un énorme alin-morani, furieux des blessures que les aigles lui avaient faites, s’avança sur moi; je voulus reculer, il se reploya sur lui-même, s’élança, et vint m’atteindre presque à la figure.

Par un mouvement inverse, je fis un saut en arrière et l’évitai; mais je me gardai bien de tourner le dos et de fuir, car j’aurais alors été pris sans défense.

Le serpent revint à la charge en bondissant vers moi; je l’évitai de nouveau, et cherchais vainement à l’atteindre du tranchant de mon poignard, lorsqu’un Indien qui m’aperçut de loin accourut armé d’une branche, et m’en débarrassa.

Jamais vie n’a été plus active et plus remplie d’émotions que celle que je passais à Jala-Jala; mais elle convenait à mes goûts et à mon caractère, et je jouissais d’un bonheur aussi parfait que celui que l’on peut goûter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna était pour moi un ange de bonté et de douceur; mes Indiens étaient heureux, l’abondance et le bien-être régnaient dans leurs familles; mes champs étaient couverts de riches moissons, et mes pâturages de nombreux troupeaux.

Ce n’était point sans beaucoup de peine et de difficulté que j’étais arrivé à mon but: que de fois j’eus besoin de tout mon courage et de toute ma philosophie pour ne pas désespérer en présence de revers qu’il m’était impossible d’éviter!

Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent ou des inondations détruire de belles récoltes prêtes à être moissonnées, et que j’avais eu tant de peine à défendre contre les buffles, les singes et les sangliers, voire même contre un insecte bien plus nuisible encore que tous les fléaux dont je viens de parler, contre les sauterelles, une des plaies d’Égypte, transportée apparemment dans cette contrée, et qui, presque régulièrement tous les sept ans, partent par nuages des îles du sud, et viennent s’abattre sur Luçon en y apportant la désolation et souvent la famine.

Il faut avoir vu un tel spectacle pour s’en former une idée.

Quand elles arrivent, on aperçoit à l’horizon un nuage couleur de feu; d’innombrables sauterelles forment ce nuage.

Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamètre de deux à trois lieues et en bataillon serré, et passent ainsi au-dessus de vous pendant cinq à six heures consécutives.

Si elles aperçoivent un champ bien vert, elles s’y abattent; en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste entièrement nue: alors elles reprennent leur vol pour porter ailleurs la disette et la destruction.

Le soir, c’est dans les forêts, sur les arbres, qu’elles vont prendre leur gîte; elles s’abattent en si grande quantité aux extrémités des branches, que leur poids brise les plus grosses.

Pendant la nuit, dans l’endroit où elles se sont reposées, c’est un craquement continuel et un bruit tellement fort, que l’on a peine à croire qu’il puisse être produit par un si petit insecte.

Le lendemain, elles repartent à la pointe du jour, laissant les arbres sur lesquels elles se sont reposées, hachés et brisés comme si la foudre avait sillonné la forêt dans tous les sens; puis elles vont ailleurs produire de nouveaux ravages.

A une certaine époque, elles se reposent dans de vastes plaines ou sur les montagnes fertiles; là elles allongent l’extrémité de leur corps en forme de tarière, et percent la terre à une profondeur de quatre à cinq centimètres, pour y déposer leurs œufs; la ponte finie, elles laissent le sol percé comme un crible, et disparaissent, car leur existence est terminée.

Mais, trois semaines après, les œufs éclosent, et des myriades de petites sauterelles surgissent de la terre.

Dans le lieu où elles naissent, tout ce qui peut servir à leur pâture est détruit.

Aussitôt qu’elles ont acquis un peu de force, elles abandonnent le site de leur naissance, font disparaître toute végétation sur leur passage, et se dirigent vers les champs cultivés, qu’elles parcourent et désolent jusqu’à ce qu’elles aient leurs ailes; alors elles prennent leur vol pour aller plus loin dévaster de nouvelles plantations.


[1] M. Paris, actuellement capitaine de vaisseau, est à Paris, où j’ai été heureux de le rencontrer.

[2] De la maison Russell et Sturgis. Véritable et bon ami, dont le souvenir bien présent à ma mémoire ne s’en effacera jamais.