ACTE II.

SCENE PREMIERE.

NICANOR, ELISE, ALCIONNE, AMINTAS.

Nicanor.

Madame, je veux bien icy vous repeter,
Ce que dans le conseil je viens de protester,
Que mon fils Amintas vous ayme, & vous adore,
Et qu'il mourra plustost du feu qui le devore,
Que de se prevaloir des volontez du Roy,
Pour un bien qu'il n'attend que de sa seule foy.

Elise.

Je vous l'ay déja dit, & je vous le repete,
J'ay du ressentiment de sa flâme discrette,
Et c'est de tout mon coeur que je voudrois aymer,
Celuy dont la vertu ne peut trop s'estimer:
Mais j'atteste les Dieux que je ne le puis faire,
Et s'il n'est point aymé, que c'est sans me déplaire.

Nicanor.

Cependant Orosmane à la coste paroist,
Vous sçavez ce qu'il peut, hazardeux comme il est,
Entre un ennemy que la Cypre aprehende,
Que nous avons besoin d'un Roy qui la deffende,
Et vous sçavez aussi que Pisandre en mourant....

Elise.

Je sçay tout, & de plus, qu'il est indifferent,
De la quelle des soeurs, d'Elise, ou d'Alcionne,
Vostre fils Amintas reçoive la couronne,
Ma soeur peut comme moy couronner Amintas.

Nicanor.

Mais il n'aime que vous,

Elise.

Mais je ne l'ayme pas.

Nicanor.

Amintas ne veut point de Sceptre sans Elize.

Alcionne.

Je veux encore moins d'Amintas qu'on mesprise.

Elise. se tournant vers Alcionne.

Ha je l'ay refusé; mais sans le mespriser.

Alcionne.

Et sans mépris aussi je le puis refuser,
Je le separe assez des hommes du vulgaire:
Je trouve assez en luy ce qui me pourroit plaire;
J'estime sa vertu; j'admire sa valleur:
Mais à vostre refus il m'offriroit son coeur,
Et quoy que son amour puisse estre son excuse,
Je ne puis accepter ce qu'un autre refuse,

Nicanor.

Vous pourrez entre vous terminer cés debats,
Mais mon fils doit regner.

Elise.

Et ne regne t'il pas,
Puis que vous dont il tient la vie, & la lumiere,
Avez sur cét Estat une puissance entiere?
Du moins tout sans reserve y dependroit de vous,
Si vous pouviez aussi nous marier sans nous:
Mais à l'ordre du Roy qui du Sceptre dispose,
De grace examinons s'il manque quelque chose,
L'intention du Roy (vous en serez d'accord)
Est que l'une de nous soit Reine apres sa mort,
Et s'il veut qu'Amintas ait part en la Couronne,
C'est comme espoux d'Elise, ou celuy d'Alcione:
Mais de l'aymer jamais mon coeur est esloigné;
Il dédaigne ma soeur; il en est dédaigné,
Perdrons nous elle & moy pour cette antipathie,
Cypre, que nos ayeux nous ont assujettie?
Et pourra-t'il regner vostre fils Amintas,
Puisque ma soeur ny moy ne l'espouserons pas?

Nicanor.

Mon fils peut succeder à Pisandre mon frere,

Elise.

Ce frere fut son Roy; mais ce Roy fut mon Pere.

Amintas.

Puis-je parler Seigneur?

Nicanor.

Oüy parle; mais en Roy.

Amintas.

A ces divines soeur qui peuvent tout sur moy,
Comment puis-je parler qu'en esclave fidelle,
Dont le moindre murmure en feroit un rebelle?
Conserver son respect heureux ou malheureux,
C'est comme doit agir un Amant genereux,
J'ayme Elise, & mon ame à ses fers asservie,
N'en sortira jamais qu'en sortant de la vie,
Et toute autre beauté par des Sceptres offers,
La tenteroit en vain de sortir de ses fers,
Pourrois-je donc, Seigneur, espousant Alcionne,
A sa soeur que j'adore oster une Couronne?
Quand vous l'ordonneriez, vous devrois-je obeïr;
Tout d'un temps, puïs-je aymer Elise, & la trahir?
Ha! que l'ambition ne nous fasse rien faire,
Dont nous puissions rougir, qui luy puisse déplaire
N'exigez rien d'un fils, qu'il doive refuser,
Et dont un Pere un jour le puisse mépriser.

Nicanor.

Et de ton Pere aussi ne trompe pas l'attente,
Mais quel homme inconnu sans ordre se presente?