SCENE V.
ELISE, ALCIONNE.
Elise.
O ma soeur! vous voyez mes yeux moüillez de pleurs,
Ils ne sont point causez par nos communs malheurs.
J'ay pleuré comme vous une perte commune;
Mais le Ciel ennemy me cause une infortune,
A moy seule funeste, à moy seule à pleurer,
Et que tout son pouvoir ne sçauroit reparer.
Alcionne.
Le sujet de vos pleurs ne se peut-il apprendre;
Et le temps, & la part qu'une soeur y peut prendre,
Une soeur qui voudroit tous vos maux partager,
Ne pourront-ils du moins vostre esprit soulager;
Elise.
Le temps, & la raison quand on pert ce qu'on aime,
Servent de peu de chose en ce malheur extréme,
Et qui peut esperer de s'en voir soulagé,
A merité le mal dont il est affligé,
Alcionne.
He quoy ma chere soeur, avez vous quelque affaire,
Ou quelque déplaisir que vous me deviez taire;
Elise.
Ce jeune Cavalier, ce vaillant estranger,
Qui secouant mon Pere en un mortel danger,
Dans ce fameux combat où d'un Prince rebelle,
Rhodes contre Pisandre entreprit la querelle,
Alcandre, Ha! ce beau nom est tout ce qui de luy,
Peut-estre resteroit sur la terre aujourd'huy,
S'il ne vivoit encore en l'amoureuse idée,
Que pour ce cher amant ma memoire a gardée,
Alcionne.
Et quoy le brave Alcandre?...
Elise.
Est le Prince charmant,
Que mesme apres sa mort j'ayme si tendrement,
Peut-estre blasmez vous ma foible resistance;
Mais si jamais l'amour vous met sous sa puissance,
Si vous sçauez jamais ce que c'est que d'aymer,
Vous me plaindrez ma soeur, au lieu de me blasmer.
Alcionne.
Pour estre sans amour, on n'est pas sans tendresse,
Et je n'ay jamais crû l'amour une foiblesse,
Mais ce vaillant Alcandre en Cypre parvenu,
Jusqu'où peut s'eslever un merite connu,
Et puis que vous l'aymiez d'une ardeur non commune,
Heureux dans son amour plus que dans sa fortune,
Pourquoy s'esloigna-t'il? & s'il vous fut si cher,
L'avez vous dû souffrir?
Elise.
J'eusse peu l'empescher;
Mais loin de m'opposer au voyage d'Alcandre,
Mon seul commandement le luy fit entreprendre,
Vous sçaurez les raisons de son esloignement,
Et de nos feux cachez le triste évenement.
Alcionne.
Ne me differez pas cette faveur extrême,
Elise.
Je ne refuse rien aux personnes que j'ayme.
Mon Alcandre estoit donc un Prince malheureux,
Mais qui n'eut pas d'abord un destin rigoureux,
D'une illustre Princesse il receut la naissance,
Et monta sur le Throsne au sortir de l'enfance,
Sa mere eut de l'amour pour un Prince estranger,
Aymable; mais ingrat; infidelle, & leger,
Et dont elle se vit depuis abandonnée,
Bien qu'unie avec luy par un saint himenée;
Mais qui peut s'asseurer d'un esprit inconstant?
Ce Prince abandonna celle qui l'aymoit tant,
Et luy laissant un fils, cher; mais funeste gage,
Alla peut-estre ailleurs offrir son coeur volage.
Elle espera long-temps de le voir de retour,
Que n'espere-t'on point, quand on brusle d'amour?
Mais de son vain espoir enfin desabusée,
Et d'un perfide espoux se voyant mesprisée,
Elle laissa tout faire à sa juste douleur,
Et preste de finir sa vie, & son malheur,
Assembla ses sujets, & leur fit reconnaistre,
Le Fils de son ingrat pour leur souverain Maistre,
Elle meurt, & mourant cache mesme à son fils,
De son Pere inconstant le nom, & le païs,
Elle ne voulut pas qu'apres sa foy faussée,
Un infidelle Espoux d'une Reine laissée,
Sçeust qu'il en eust un fils; que ce fils fust un Roy,
Et qu'il fist gloire ainsi d'avoir manqué de foy.
Son fils donc luy succede, & son adolescence,
Des Rois les plus prudens égalle la prudence,
Il est brave, il est juste, & de son peuple aymé;
Il est de ses voisins craint autant qu'estimé.
Mon malheureux portrait le ravit, & l'enflâme,
Il me fait demander à mon Pere pour femme,
Mon Pere le refuse, & mesme avec dédain,
Luy mande sur le bruit de son Pere incertain,
Qu'on peut luy reprocher que la Reine sa Mere,
Fut femme sans espoux, & qu'il est fils sans Pere,
Alcandre refusé; mais Alcandre amoureux,
Loin de se rebuter d'un refus rigoureux,
Vint en Cypre où l'amour me fit bien-tost connoistre,
Le feu que dans son coeur ma beauté faisoit naistre,
Vous vouliez tout sçavoir, & je vous ay tout dit.
Alcionne.
Je ne vous quitte pas d'un plus ample recit,
Je veux sçavoir comment vous eustes connoissance,
Du secret important de sa haute naissance,
Mais ne seroit-ce point aigrir vostre douleur?
Elise.
Un malheureux se plaist à conter son malheur,
Il m'aymoit donc ma soeur, & ne me l'osoit dire?
Mais sa langueur enfin découvrit son martyre,
Et les tristes soûpirs de son coeur enflâmé,
Le firent soupçonner d'aymer sans estre aymé.
La pitié par l'estime est souvent excitée,
De son mal dangereux la Cypre est attristée;
En luy l'Estat perdoit un guerrier genereux,
Mon Pere luy devoit plus d'un combat heureux,
Et la cour autrefois pleine de barbarie,
Devoit sa politesse à sa galanterie;
Pour moy je luy devois des soins, & des respects,
Que sa condition ne rendoit point suspects,
La pitié de son mal dans son mal m'interesse,
Je veux sçavoir le nom de sa fiere Maistresse;
Je le presse en secret de me le découvrir,
Si j'avois, me dit-il, quelque espoir de guerir,
Vous ne sçauriez jamais que par la mort d'Alcandre
La cause de son mal que vous voulez apprendre,
Le malheureux vous ayme; à ce mot eschappé,
Déja de vos beaux yeux les foudres l'ont frappé,
Il voit d'un fier dédain s'armer vostre visage,
Et dans ce fier dédain de sa mort le presage;
Mais ayant obeï si vous l'en haïssez,
Daignez connoistre au moins ce que vous punissez,
Il est Prince Madame, & les Roys de sa race,
N'ont point mis dans son coeur sa temeraire audace
Un feu respectueux, une immuable foy,
Font vivre son espoir plus que le nom de Roy;
Mais si cét humble adveu de sa flâme insensée,
Paroist un nouveau crime à vostre ame offensée,
Un regard menaçant de vos yeux en courroux,
Le feront à l'instant expirer devant vous,
Lors que j'allois punir ce discours temeraire,
Sa qualité de Roy suspendit ma colere,
Je la sentis s'éteindre au lieu de s'allumer,
Peut-on long temps haïr ce que l'on doit aymer;
L'union de deux coeurs dans le Ciel déja faitte,
Leur inspire à s'aymer une pante secrette;
Elle previent leur choix, & tel est son pouvoir,
Que l'on s'ayme souvent avant que de se voir,
J'escoutay donc ma soeur tout ce qu'il voulut dire,
Il m'apprit que l'amour le mit sous mon Empire,
Sur mon simple portrait, sur le bruit de mon nom,
Que vous diray-je encore; il obtint son pardon.
Alcionne.
L'orgueil qu'un sang illustre à nos ames inspire,
En vain malgré l'amour veut garder son Empire,
Les soupirs d'un amant agreable à nos yeux,
Triomphent tost ou tard d'un coeur imperieux,
Et selon qu'un amant est capable de plaire,
Il se rend le destin favorable ou contraire,
Elise.
Ha ma soeur! ce n'est pas ce qui nous rend heureux,
La fortune peut tout dans l'Empire amoureux,
Et souvent son caprice a fait des miserables,
Des plus rares beautez des aimans plus aymables.
Que le calme est à craindre aux plus heureux Amans!
Que leur sort est sujet à de grands changemens!
Le Soleil a deux fois enrichy les campagnes,
Et deux fois a fondu la neige des montagnes,
Depuis qu'amour fait voir entre ce Prince, & moy,
Les plus rares effects d'une constante foy,
Helas! dequoy nous sert d'avoir esté fidelles?
En avons nous moins eu de traverses cruelles?
Un Prince que le Ciel avoit fait si charmant,
Si constant à m'aymer, que j'aymay constamment,
Par un indigne sort, sous une main barbare,
Tombe, & me laisse aux maux que sa mort me prépare.
Ha! sa perte m'apprend que la fidelité,
Est une vertu vaine, & sans utilité,
Mais il est temps, ma soeur, d'aller où nous appelle
De nos propres sujets, l'assemblée infidelle;
Allons voir Nicanor, d'un prétexte pieux
Deguiser les desseins d'un coeur ambitieux;
Et son fils Amintas qu'un mesme esprit inspire,
Couvrir de son amour son dessein pour l'Empire,
Mais leur ambition outre l'ordre du Roy,
Aura besoin encore, & de vous, & de moy,
Si vous voulez ma soeur estre d'intelligence,
Et comme moy contre-eux vous armer de constance,
Nous les obligerons ces Tyrans odieux,
De recourir au crime, & d'offenser les Dieux,
Et peut-estre le Ciel qu'irrite le Coupable,
D'ennemy qu'il nous est, deviendra favorable.
Fin du premier Acte.