SCENE IV.

AMINTAS, ELISE, NICANOR.

Amintas.

Je suis vaincu, Princesse, & je cede à mon sort.
Mon bras blessé n'a fait qu'un inutile effort,
Et les longues rigueurs de vôtre fier courage,
Ont enfin accomply leur malheureux présage.
Je vous perds belle Elise, & je ne cherche plus,
D'où venoient vos mépris, vos froideurs, vos refus:
Qui pour vous acquerir a manqué de vaillance,
A bien plus merité que vostre indifference.
Dois-je vous l'avoüer? un illustre vainqueur,
Tout ennemy qu'il est, auroit gagné mon coeur.
Mon ame auroit esté de la sienne charmée,
Dans le temps que sa main la mienne a desarmée,
Si je pouvois aimer ce que vous n'aimez pas,
Lors que j'ay succombé sous l'effort de son bras,
Va Prince, m'a-t'il dit, vis pour aimer Elise;
Un Dieu ne feroit pas de plus belle entreprise;
Qui par de tels desseins fait envier son sort,
En merite un meilleur que mes fers, ou la mort.
De si beaux sentimens si conformes aux nôtres,
N'adouciront-ils point la cruauté des vôtres?
Quoy que par luy vaincu, que par luy malheureux,
Je dois cette justice à son coeur genereux,
Que sa vaillante main ne m'a laissé la vie,
Qu'à cause que l'amour vous l'avoit asservie.
Vous souhaittez sa mort; mais j'atteste les Cieux,
Qu'il ne parle de vous que comme on fait des Dieux;
Qu'il n'est point de mortel plus digne de vous plaire,
Et que l'on connoist mal cét illustre Corsaire.

Elise.

Adjouste, Amintas, que cét heureux vainqueur,
Vous oste à mesme temps la victoire & le coeur.
D'autres guerriers que vous dans l'Asie ou la Grece,
Prendront les interests d'une jeune Princesse,
Combatront Orosmane, & s'ils en sont vaincus,
Ne luy parleront point de ses rares vertus.

Amintas.

Vous me blasmez, Madame, à cause que j'estime,
En mon ennemy mesme, un vainqueur magnanime
Jugez plustost par là, combien c'est vous aymer,
Que de haïr pour vous ce qu'on doit estimer:
Obligé de la vie à ce vaillant Corsaire,
Je préfere à l'honneur la gloire de vous plaire;
Car ingrate beauté, quand mon noble vainqueur,
Me devroit reprocher que je suis sans honneur,
Dans son Camp, dans sa tente, au peril de ma vie,
J'iray par son trépas assouvir vôtre envie;
Privé mesme d'espoir de vous plus posseder,
Je veux pour vous encore aller tout hazarder.

Elise.

Un si beau desespoir, Prince, plus qu'autre chose,
Pourroit faire cesser le malheur qui le cause.
Vaincre au milieu des siens mon ennemy cruel,
C'est bien un autre exploit que le vaincre en duel.
Pour les biens de l'amour comme de la fortune,
Ce qu'on manque une fois se doit tenter plus d'une:
On s'expose pour vaincre, on vainc en combattant,
Et la guerre & l'amour, veulent qu'on soit constant.

Nicanor.

Mais la guerre & l'amour couronnent la constance.
Et des plus malheureux font vivre l'esperance.

Elise.

Mais un coeur genereux, de malheurs combattu,
Pour perdre son espoir ne perd point sa vertu.
Songez songez plustost à l'Armée ennemie,
Qui menace Paphos par la Paix endormie;
Songez à nos remparts en danger d'estre pris,
Et songez qu'il faut vaincre avant qu'avoir un prix
Tandis que nostre encens brûlera dans nos Temples,
Allez aux Cypriens donner de beaux exemples;
Ils vous tendent les bras, courez les secourir,
Et pour vous mesme enfin, allez vaincre ou mourir.