LES BUCHERONS
Dans les pays de forêts, les bûcherons vivent dans des villages de la lisière, ou sous le couvert, dans des huttes faites de perches, de genêts et de gazons, auxquelles ils donnent le nom de loges; ils ne se mêlent guère aux populations agricoles qui les entourent, et celles-ci prétendent qu'en général ils ont mauvais caractère et qu'ils sont assez disposés à traiter les hommes avec aussi peu d'égards que les chênes.
En Limousin, on donne le nom de «bûcheron de Saint-Jal» à un mauvais coucheur; on cite le colloque suivant entre un bûcheron de cette localité et son voisin de Lagraulière: (Quo vaït bin, tu ses un amic, te bourraraï mas de la têtà, autrament, te bourrarias plas d'aü taü. C'est bon, tu es un ami, je ne te frapperai que de la tête (de mon hachereau), sans cela je t'aurais servi avec plaisir du taillant. L'autre, non moins batailleur, riposte: Te pararaï de mon billard. Je te parerai de mon bâton. On disait autrefois qu'à Saint-Jal il y avait un loup-garou sur sept personnes.
De même que la plupart des gens qui vivent en forêt, les bûcherons ont en effet la réputation d'être quelque peu sorciers. On raconte, dans le Bocage normand, qu'un soir l'un d'eux, rencontrant un charretier devant une auberge, lui demanda de lui payer une pinte.—Nenni, répondit le charretier, je n'ai pas le temps. Le bûcheron s'éloigna en hochant la tête, et quoi qu'on fût en place droite, le charretier ne put forcer son cheval à faire un seul pas. Ce fut seulement au bout d'une demi-heure, au retour du bûcheron et à son commandement, que le cheval repartit.
On sait que dans l'antiquité classique certaines divinités de second ordre avaient pour demeure les arbres; les Dryades pouvaient les quitter, et leur existence n'était pas, comme celle des Hamadryades, liée à la leur. Des croyances analogues existent encore chez les Malais et chez quelques autres peuples non civilisés, qui croient que des démons ou des esprits habitent les arbres; dans l'est de l'Europe, ces idées n'ont pas encore complètement disparu: un sylphe habitait un vieil arbre de la forêt de Rugaard, auquel il ne fallait pas toucher, et la Vierge demeurait dans un arbre séculaire de l'Heizenberg; quand on l'abattit, on éleva une chapelle à la Vierge pour l'apaiser. D'après Tylor, bien des gens en Europe croient que les saules pleurent, saignent et même parlent quand on les coupe; le vieil arbre de l'Heizenberg poussa des gémissements quand il fut attaqué par la hache du bûcheron; un homme, qui s'apprêtait à couper un génévrier, entendit une voix qui lui criait: «Ne touche pas au genévrier!» Un conte allemand de Grimm rapporte qu'une voix dit à un bûcheron, sur le point d'en abattre un, que celui qui le toucherait devait mourir. Une légende estonienne parle d'un temps où les arbres avaient un langage que les hommes pouvaient comprendre: Jadis un homme alla dans la forêt pour couper du bois. Quand il voulut mettre sa hache dans le bouleau, celui-ci le pria de le laisser vivre, parce qu'il était encore jeune et avait beaucoup d'enfants qui le pleureraient. L'homme exauça sa prière et se tourna vers le chêne. Mais le chêne, ainsi que tous les arbres, le prièrent de leur laisser la vie, en lui donnant chacun un prétexte. L'homme, attendri par leurs prières, les laissa tous vivre et s'assit pour réfléchir à ce qu'il devait faire. D'une part, il n'avait pas le coeur d'abattre les arbres qui le priaient si gentiment, d'un autre côté, il n'osait rentrer sans bois, car sa méchante femme lui aurait fait une scène. Pendant qu'il réfléchissait, un vieillard habillé d'écorce, le père de la forêt, vint près de lui, le remercia d'avoir laissé la vie à ses enfants, et lui remit une petite baguette en or avec laquelle il pourrait se procurer tout ce qu'il lui fallait. Mais il lui recommanda, sous peine de malheur, de ne pas souhaiter l'impossible. Quand l'homme rentra chez lui sans bois, sa femme le reçut avec des cris et des insultes: Que toutes les branches de bouleau se transforment eu faisceaux de verges et te battent! s'écria-t-elle. L'homme brandit la baguette d'or et dit: Que ta volonté s'accomplisse. À l'instant, la femme battue par des verges invisibles, se mit à crier de toutes ses forces. Après cette correction, l'homme employa sagement la force magique de sa baguette: les fourmis construisirent ses maisons, les abeilles lui apportèrent du miel, les araignées tissèrent ses étoffes, les taupes labourèrent ses terres. Il vécut heureux jusqu'à la fin de ses jours. Il en fut de même pendant plusieurs générations pour ses enfants et ses petits-enfants, auxquels il légua sa baguette magique. Mais un de ses descendants fit un voeu sacrilège: il voulut faire descendre le soleil pour se mieux chauffer le dos. Le soleil descendit et le brûla, lui et tous ses biens. Les arbres furent tellement effrayés par les rayons ardents du soleil descendu qu'ils perdirent depuis ce temps leur langage.
Si en France on ne croit plus guère dans le monde des forêts aux arbres qui parlent, il est des gens qui leur prêtent un certain animisme. Dans le Maine, quand il fait du vent, les bûcherons disent qu'ils entendent les chênes se battre: en Normandie, ils s'imaginent, quand le vent souffle harmonieusement à travers les branches, entendre la voix des anciens forestiers dont les âmes reviennent.
Certains arbres doivent être respectés, ou il arrive malheur à ceux qui sont assez audacieux pour y toucher. En Haute-Bretagne, un bûcheron de la forêt de Rennes éprouva toute sa vie un tremblement nerveux, pour avoir osé jeter par terre un chêne que la cognée ne devait pas frapper. Dans le canton de Rougemont (Doubs), la tradition prétend que l'Arbre des sorciers, qui est séculaire, n'a jamais pu être abattu. Un jour un bûcheron voulut braver ce qu'il qualifiait de superstition. Il prit une hache toute neuve et alla pour l'abattre. Au premier coup qu'il porta, sa hache vola en éclats et le manche lui échappa des mains. On dit que depuis ce temps-là plusieurs autres bûcherons ont essayé, sans plus de succès, d'entamer l'arbre ensorcelé.
Chez les non-civilisés, avant d'entamer un arbre, on prend certaines précautions pour détourner la colère des esprits; en Afrique, le bûcheron fait un sacrifice à son bon génie, ou en portant le premier coup de hache, il laisse adroitement tomber quelques gouttes d'huile de palmier, et se sauve pendant que l'esprit lèche l'huile; à la côte des Esclaves, il se couvre la tête d'une poudre magique. Les Siamois font une offrande de gâteaux et de riz; en Birmanie, on fait une prière à l'esprit. Caton rapporte qu'avant de s'attaquer à un bois sacré, le bûcheron devait sacrifier un cochon aux dieux et aux déesses du bois. Chez les Dayaks de Bornéo, l'arbre doit être coupé perpendiculairement à son axe; ceux qui l'abattent en V, à l'européenne, sont frappés d'une amende.
[Illustration: Le Casseu d'bois, d'après Maurice Sand. Illustration, 1853).]
Une tradition, rapportée par Grimm, semble se rapporter à l'usage de tracer des croix avant ou après l'abattage, pour détourner les esprits malfaisants. Une petite ramasseuse de mousse s'approcha d'un homme qui abattait du bois et lui dit: «Quand vous cesserez votre ouvrage, ne manquez pas de tracer trois croix sur le tronc du dernier arbre que vous aurez abattu.» L'homme n'en fit rien, et le lendemain la petite ramasseuse de mousse lui dit: «Pourquoi n'avez-vous pas mis hier les trois croix? Cela nous eût fait du bien à tous les deux, car le chasseur sauvage nous poursuit, il nous tue sans pitié et ne nous laisse aucun repos, à moins que nous ne puissions trouver des arbres marqués de trois croix.» La petite ramasseuse de mousse battit l'homme, qui, depuis, se conforma à ses instructions.
Les bûcherons figurent dans les contes et dans les fables et ils y jouent un rôle important. Ils sont, en général, les plus pauvres des artisans, ils ont bien du mal à nourrir leur nombreuse famille. Il est rare que, comme dans le récit recueilli par Grimm, un ange gardien vienne chercher leur petite fille pour l'élever en paradis. Aussi il en est qui, le coeur navré, vont égarer leurs enfants dans la forêt pour ne pas les voir mourir de faim sous leurs yeux. Heureusement l'aventure finit presque toujours bien: le petit Poucet, par sa présence d'esprit, empêche ses frères d'être mangés par l'ogre, lui vole ses bottes et fait fortune à la cour. Hansel et Gredel, le garçon et la fille d'un pauvre bûcheron allemand, deviennent riches grâce à une oie d'or. Ces récits de la forêt, où se retrouvent comme un écho des rêves des pauvres gens, font les fils des bûcherons épouser des princesses, trouver des talismans qui changent en argent tout ce qu'ils touchent, ou guérissent à l'instant toutes les blessures; les filles secourent, par bonté d'âme, des fils de rois métamorphosés, et quand elles les ont délivrés, elles se marient avec eux, et toute la famille est heureuse. Tous ces contes de la forêt ont un caractère optimiste, et sans doute plus d'un bûcheron, après les avoir racontés à ses enfants, s'endormait, rêvant comme eux à l'intervention des fées, à la découverte de talismans ou d'un trésor aussi précieux que celui que l'un d'eux se procura par son courage avisé, et ils se gardaient bien d'imiter ce pauvre bûcheron de l'île de Lesbos qui, las de travailler sans devenir plus riche, se dit un jour: Si je restais couché du matin jusqu'au soir, qui sait si la Fortune n'aurait pas pitié de moi? Il demeure dans son lit, et un de ses voisins vient lui emprunter ses deux mules. Comme celui-ci transportait dessus un trésor qu'il avait trouvé, il vit les gendarmes et alla se cacher, pendant que les mulets revenaient chargés d'or à la maison de leur maître.
On raconte en Berry qu'un jour un bûcheron vit dans une clairière un énorme amas de serpents, dont les corps emmêlés, noués les uns aux autres, formaient une boule vivante, affreuse à voir, qui se mouvait lentement et au hasard, et de laquelle partaient des sifflements stridents et continus. Un point brillant scintillait à la surface de cette espèce de sphère, et il semblait qu'il allait toujours grossissant à mesure que les sifflements des reptiles augmentaient d'intensité. Lorsqu'il eut atteint le volume d'un oeuf, les corps des serpents se détendirent et se laissèrent aller sur le sol comme brisés par la violence de l'exercice auquel ils venaient de se livrer. Il ne resta plus de cette boule qu'un serpent monstrueux qui en formait le noyau et paraissait plein de vigueur. Sur son front resplendissait un énorme diamant. Il se dirigea vers le lac, laissa tomber son diamant sur le gazon du rivage, but avidement et longtemps, et l'ayant repris, disparut dans la forêt. À partir de ce moment, le bûcheron ne cessa de songer au moyen de s'emparer de la pierre merveilleuse. Il disposa un tonneau en forme d'embarcation pour s'y réfugier, et au bout d'un an et un jour il revit le même spectacle. Il put saisir le diamant pendant que le serpent était à boire, se réfugia dans son tonneau, dont il ferma la porte sur lui, et échappa au grand serpent qui n'ayant plus son diamant, était devenu aveugle. Il alla porter au roi cette pierre, qui avait la vertu de changer en or tout ce qu'elle touchait. Le roi lui assura une existence paisible et riche, à la condition qu'il irait rejeter le diamant dans le lac.
Dans le Morbihan, où les mésaventures du diable forment un cycle assez étendu, voici comment un bûcheron se joua de l'ennemi du genre humain: Un jour le diable trouva un bûcheron qui émondait des arbres.—Apprends-moi ton métier, lui dit-il.—Très volontiers, répondit le bûcheron, ce sera bien facile. Prends ma hache, monte sur ce beau chêne que tu vois là. Tu t'assiéras sur la plus haute branche et tu la couperas auprès du tronc. Tu feras de même pour la seconde, la troisième et les autres branches jusqu'au bas de l'arbre.—Compris, dit le diable; et le voilà à l'oeuvre. Le chêne était haut et les branches étaient grosses, grosses comme des arbres ordinaires. Le diable travaille et bientôt la branche est coupée. Le diable, qui était assis dessus, dégringole de cette hauteur vertigineuse, et, pour comble de malheur, l'énorme branche lui tombe sur le dos.
La hache est l'instrument par excellence du bûcheron, son gagne-pain, comme dit notre La Fontaine. Aussi est-elle l'objet de ses préoccupations. Un ancien petit conte allemand rapporte que saint Pierre ne voulait pas laisser entrer en Paradis un bûcheron, bon travailleur, mais qui n'avait fait aucune bonne action dans sa vie. À la fin, il lui accorda d'y entrer à condition qu'il ne toucherait pas sa hache. Il était rendu à la dernière marche, quand le manche lui tomba sous la main: il ne put s'empêcher de le serrer et il retomba dans l'enfer.
[Illustration: Porteur de fagots, d'après Abraham Bosse.]
La Fontaine a rendu populaire la fable du Bûcheron et de la forêt, qui était bien antérieure à lui, et dont voici une version empruntée, ainsi que l'image (p. 16), à un fabuliste son contemporain, le sieur Le Noble (1697):
A long sarrot et courte manche,
Certain bûcheron autrefois
Portoit en passant dans un bois
Le fer d'une hache sans manche.
Mais en levant les yeux il vit heureusement
Que d'un chêne pendoit une fort belle branche.
«Pour Dieu, prêtez-la moi, dit-il fort humblement,
Monsieur Duchêne, je vous prie,
C'est si peu de chose pour vous;
Mais croiez que toute ma vie
Le souvenir m'en sera doux.»
L'arbre répond d'un coup de tête
A cet honnête compliment,
Et d'une complaisance bête,
Fournit l'assortiment
A l'instrument.
A remplir son devoir, la cognée ainsi prête,
Que fait le bûcheron? La prenant à deux bras,
Contre le pié du chêne il frappe,
L'entame, le mine, le sape,
Et le renverse enfin à bas.
De sa faute, trop tard, la forêt s'aperçut,
Mais quand des coups qu'elle reçut,
Elle se vit par terre: «Ingrat! s'écria-t-elle,
Est-ce là me récompenser;
Ah! si je n'avois point armé ta main cruelle,
Cette main n'auroit pas de quoi me renverser.»
Autrefois, lorsqu'il y avait peu de routes, le transport du bois était difficile et coûteux; aussi regarda-t-on avec raison l'invention du flottage comme un véritable bienfait. Jean Rouvet, marchand bourgeois de Paris, l'an 1549, imagina qu'en rassemblant les eaux de plusieurs ruisseaux et de petites rivières non navigables on pourrait y jeter le bois qui serait coupé dans les forêts les plus éloignées, les faire descendre jusqu'aux grandes rivières, en former des trains et les conduire à flot sans bateaux jusqu'à Paris. Il commença, dit Lamare, à faire cette expérience dans le Morvant, contrée située partie en Bourgogne et partie dans le Nivernois, qui est assez remplie de montagnes chargées de bois, où courent plusieurs ruisseaux et la petite rivière de Cure, non navigable, qui se rend dans la rivière d'Yonne. Il fit son possible de rassembler les eaux de ces ruisseaux et de les faire tomber dans cette petite rivière; mais ce grand dessein ne reçut sa perfection que vers l'an 1566, que René Arnout, successeur de Rouvet, obtint des lettres patentes de Charles IX, qui levèrent tous les obstacles qui s'opposaient à cette nouvelle espèce de navigation. Il fit aussitôt jeter à bois perdu celui qu'il avait fait couper dans les forêts du Morvant, le fit conduire jusqu'à Crevant, où il en forma des trains sur la rivière d'Yonne, qui entre dans la Seine à Montereau, et les fit ainsi arriver à Paris. En 1549, lorsque le flottage eut réussi, on alluma par ordre du roi des feux de joie le long des rivières de Seine et d'Yonne.
Cet usage dut se répandre par toute la France, à moins qu'il n'y fût usité avant Rouvet, dans d'autres régions. Voici ce qu'on lit dans la Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vérité, publiée vers 1579: «Un marchand de bois de nostre forest (en Normandie) faisoit ces jours passez par un sien serviteur flotter plusieurs quarterons de buches dedans la rivière du Lieurre qui va à Lyons par Rosay et Charleval, tomber dans Andelle, et ce jeune homme allait costeyant ladite rivière, portant en sa main un long croc à buches pour deffermer le bois quand il estoit arresté.»
Le Traité de la police donne des détails intéressants sur la façon dont ce procédé fonctionnait au siècle dernier: Chaque marchand a son marteau, dont il marque toutes ses bûches à l'un des bords, ce qui est facile, parce que c'est tout bois coupé à la scie. Ces bûches sont d'abord jetées à bois perdu dans les ruisseaux, où ils les font pousser par des gens de journée jusqu'à Vermanton, sur la rivière de Cure, ce qu'ils appellent le premier flot; le tout étant arrivé à cet endroit-là et arrêté par des cordes ou des perches qui traversent cette petite rivière, le bois en est tiré; chaque marchand reconnaît le sien et le met en piles sur la terre, le laissant essuyer pendant deux ou trois mois; ils l'assemblent ensuite par coupons qu'ils rejettent à l'eau, les conduisent jusqu'au port de Crevant, et là ils forment leurs trains en joignant entre des perches, qu'ils nomment branches, plusieurs coupons de soixante bûches chacun, qui sont attachés à ces perches ou branches avec des harts que les marchands appellent rouettes, chacun de ces trains ayant ordinairement de large quatorze de ces coupons; de profondeur, 2 à 3 pieds, et de long, 12, 15, 18 et les plus longs 25 toises. Le coupon de devant et celui du milieu sont ordinairement de bois blanc, et on ajoute une futaille à chacun de ces endroits pour faciliter le flottage.
[Illustration: Mouleur de bois, d'après Caffiery.]
Voici comment cela se passe actuellement: après avoir pris la moulée, on charrie le bois coupé pendant l'hiver et on l'empile, pendant l'été, sur les ports des rivières ou des ruisseaux flottables; là on le martelle, en appliquant aux deux bouts des bûches la marque de chaque marchand, afin qu'on puisse les reconnaître plus tard. Puis, à un jour désigné d'avance, les écluses qui retiennent les eaux des étangs ou réservoirs ménagés à la source des ruisseaux sont ouvertes, et le flot commence. Une quantité considérable d'hommes, de femmes et d'enfants garnissent alors les rives des ruisseaux et des rivières: les uns jettent les bûches à l'eau, c'est ce qu'on appelle le flottage à bûches perdues; les autres, appelés meneurs d'eau, veillent, armés de longs crocs, à ce que le bois ne s'arrête pas le long des rives ou au milieu de la rivière. Si la goulette ou le milieu du lit vient à s'obstruer, les flotteurs réunissent leurs efforts pour détruire la rôtie ou accumulation des bûches. Arrivé à Clamecy ou à Vermanton, le bois de moule est retenu par des arrêts placés dans la rivière, retiré de l'eau et trié suivant les marques des marchands. De Clamecy, le bois est conduit en bateau jusqu'à Paris, où naguère il descendait en train. Au siècle dernier, ces trains étaient «déchirés, dit Mercier, et des hommes, tritons bourbeux, vivant dans l'eau jusqu'à mi-corps et tout dégouttants d'une eau sale, portaient, pièce à pièce sur leur dos, tout ce bois humide, qui doit être brûlé l'hiver suivant.
Autrefois, il y avait sur les ports et dans les chantiers des officiers appelés Mouleurs, qui étaient commis pour mouler et mesurer les bois. L'estampe de Caffiery (p. 13), qui montre l'un d'eux dans l'exercice de ses fonctions, est accompagnée de ce quatrain:
Le mouleur attentif corrige les abus
Que trop souvent introduit la licence.
Dans les chantiers, si l'on ne trompe plus,
C'est l'heureux fruit de sa présence.
Les mouleurs étaient tenus par l'ordonnance d'avoir des mesures de quatre pieds pour mesurer les membrures, et des chaînes et anneaux pour le bois de compte, cotrets et fagots. Ils devaient mettre des banderoles aux bateaux et piles de bois contenant la taxe. Les mouleurs et leurs aides ne devaient point mettre en membrures les bois tortus, et ils ne pouvaient mettre dans chaque voie plus d'un tiers de bois blanc.
Vers 1844, d'après les auteurs de la Grande Ville, il se passait dans les chantiers de bois des fraudes au sujet de la mesure des bois achetés: La mesure de la voie est placée, le cordeur s'avance, la dame qui vient d'acheter ne manque pas de lui dire: «Cordez-moi bien, je vous donnerai pour boire.» On lui répond: «Soyez tranquille, ma petite dame, je vais vous soigner.» Voilà notre homme qui se met à la besogne. Il prend les bûches, les place dans la voie avec une telle vivacité, que la pratique n'y voit que du feu. Cependant le cordeur glisse dans son bois des tortillards, qui font ce qu'on appelle des chambres à louer. La petite dame, qui aperçoit beaucoup de creux dans sa voie, veut s'approcher de son cordeur pour se plaindre. Mais, patatras! un bruit effrayant retentit à ses oreilles. Ce sont des bûches que l'on fait rouler du haut en bas d'une énorme pile. La petite dame est toute troublée par le bruit, ces bûches ont l'air de vouloir rouler sur elle. Pendant qu'elle s'éloigne de la pile et des bûches qui roulent, le cordeur continue lestement sa besogne, et il glisse dans la voie qu'il mesure les bûches les plus informes. La dame, s'apercevant de la manière dont elle est soignée par le cordeur, veut de nouveau s'approcher pour se plaindre. Mais voilà maintenant le charretier qui s'approche avec sa voiture; il la fait avancer du côté de cette dame. Elle n'a que le temps de se ranger pour ne pas être écrasée; elle s'esquive, elle cherche par un autre côté à se rapprocher de son bois et de son cordeur, mais la maudite charrette ne reste pas un moment tranquille; le charretier prend à tâche de faire avancer, reculer, retourner sou cheval, de façon qu'étant, à chaque instant occupée du soin de sa sûreté, il n'est guère possible à la personne qui achète d'avoir l'oeil sur le cordeur.
Au moyen âge et jusque vers le milieu de ce siècle, les marchands ambulants promenaient du bois dans les rues de Paris; au XVe siècle, voici comment ils annonçaient leur marchandise:
L'autre crie qui veut le ten,
L'autre crie la busche bone,
A deux oboles le vous done.
Soit en detour ou en embuche,
On va criant semblablement,
A ieun ou yure, busche, busche,
Pour se chauffer certainement.
Après orrez sans nulz arrestz
Parmy Paris plusieurs gens
Portant et criant les costeretz
Où ils gaignent de l'argent.
Puis vous orez sans demeurée
Parmy Paris à l'estourdy,
Fort crier bourrée, bourrée!
Par vérité, cela vous dy.
À Marseille, les marchands de sarments de vigne, désireux de se débarrasser de leurs derniers fagots, criaient: Leis gaveous! va! va! à l'acabado! à l'acabado! Les sarments! va! à l'achèvement.
[Illustration: L'Arbre et le Bûcheron, gravure des Fables du sieur
Le Noble, 1697.]