LES COUVREURS

Le couvreur est appelé «chat» parce qu'il court sur les toits comme un chat.

Dans l'argot breton de La Roche-Derrien, les couvreurs en ardoises sont, à cause du bruit qu'ils font: «Potred ann tok-tok», les hommes du toc-toc, ou marteau.

À Paris, on donne le nom de voleur au gras-double ou de limousineux à des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes, puis l'aplatissent et le serrent à l'aide d'un clou, ils en forment ainsi une sorte de cuirasse qu'ils attachent à l'aide d'une courroie sous leurs vêtements. Ce nom de Limousineux leur vient, dit Larchey, de ce que l'on compare ce vêtement de plomb aux gros manteaux nommés limousines.

Quand on veut parler d'un couvreur, disent les Farces tabariniques, on dit que le vent lui souffle au derrière.

Dans le Bocage normand, les couvreurs présentent au maître une ardoise enrubannée, aussi finement découpée qu'une légère dentelle, avec une croix au milieu de la rosace taillée dans l'ardoise. Elle est ensuite fixée au bord de la toiture. Ce présent doit être, bien entendu, récompensé par une gratification.

Grimm rapporte, dans les Veillées allemandes, que d'après les lois qui régissaient le corps des couvreurs, quand un fils montait pour la première fois sur un toit en présence de son père et qu'il commençait à perdre la tête, son père était obligé de le saisir aussitôt et de le précipiter lui-même afin de n'être pas entraîné avec lui dans sa chute.

Un jeune couvreur devait faire son coup de maître et haranguer le peuple du haut d'un clocher heureusement achevé. Au milieu de son discours il commença à se troubler, et tout à coup il cria à son père, qui était en bas parmi une foule nombreuse: «Père, les villages, les montagnes des environs qui viennent à moi!» Le père se prosterna aussitôt à genoux, pria pour l'âme de son fils et engagea le monde qui était là à en faire autant. Bientôt le fils tomba et se tua. J'ai entendu en Haute-Bretagne un récit qui rappelle celui de Grimm: un couvreur était monté sur un clocher avec son fils, lorsque celui-ci lui cria: «Papa, voilà les gens d'en bas qui montent!» Le père comprit que son fils était perdu, et il fit le signe de la croix en récitant le De profundis!

Les couvreurs et faiseurs de clochers figuraient au nombre des artisans auxquels il était interdit de tester en justice. Le chapitre 156 de la Très ancienne Coutume de Bretagne le disait expressément, en les mettant au rang des métiers méprisés pour des causes diverses: «Ceux, dit-elle, sont vilains nattes de quelconque lignage qu'ils soient qui s'entremettent de vilains métiers, comme estre écorcheurs de chevaux, de vilaines bestes, garzailles, truendailles, pendeurs de larrons, porteurs de pastés et de plateaux en tavernes, crieurs de vins, cureurs de chambres coies, faiseurs de clochers, couvreurs de pierres, pelletiers, poissonniers… telles gens ne sont dignes d'eux entremettre de droit ni de coutume». Hevin, dans son Commentaire, dit que si la Très ancienne Coutume compte entre les infâmes qui repelluntur a testimonio dicendo les couvreurs de clochers ou d'ardoises, la raison doit en être tirée d'Aristote qui range dans cette catégorie les gens de métier qui exposent leur vie pour peu de chose.

[Illustration: Couvreurs sur un toit, d'après Duplessi-Bertoux.]

Dans le compagnonnage, les charpentiers ont reçu les couvreurs; les novices s'appellent simplement aspirants. Les couvreurs avaient des rubans fleuris et variés en couleurs; ils les portaient au chapeau et les faisaient flotter derrière le dos; d'après leur manière de voir, ceux qui travaillaient au faîte des maisons devaient porter les couleurs au faîte des chapeaux. À leurs boucles d'oreilles, ils avaient un martelet et une aissette.

Il est vraisemblable que les compagnons couvreurs avaient, de même que beaucoup d'autres, des rites spéciaux lors des enterrements. En 1893, un ouvrier couvreur s'étant tué en tombant du haut de l'église Sainte-Madeleine, à Troyes, sur les grilles qui entourent l'édifice, le cortège partit de l'Hôtel-Dieu et, dit le Petit républicain de l'Aube, quatre ouvriers vêtus de leur costume de travail portaient les quatre coins du poêle et, de leur autre main, tenaient le marteau plat dont ils se servent pour façonner et pour clouer leurs ardoises. Derrière le corbillard venaient deux autres ouvriers à qui leurs camarades avaient confié la jolie couronne qu'ils avaient achetée en commun pour décorer la tombe du défunt.

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Au siècle dernier, le comte de Charolais, prince de sang, tirait, pour exercer son adresse, sur de malheureux couvreurs perchés sur les toits. D'après les récits populaires, il aurait eu des précurseurs ou des imitateurs. Dans le pays de Bayeux, en parlant des exactions féodales, le peuple ne manque jamais de citer les seigneurs de Creuilly et ceux de Villiers qui, par passe-temps, tuaient les couvreurs sur les toits; quoiqu'on ne précise aucune époque, il est probable, dit Pluquet, que cette tradition est fondée sur des faits anciens. Aux environs de Falaise on accuse un seigneur de Rouvre, dont la mémoire est exécrée, d'avoir, revenant bredouille de la chasse, déchargé son fusil sur un couvreur. Dans le Bourbonnais, on a donné le surnom de Robert le Diable à un méchant seigneur qui, à l'époque de la régence, fusillait les couvreurs.

À Liège, sainte Barbe était la patronne de l'ancien métier des couvreurs, comme elle l'est de tous les ouvriers travaillant la pierre.

Boileau, dans une lettre à Brossette, dit que les couvreurs, quand ils sont sur le toit d'une maison, laissent pendre une croix de latte pour avertir les passants de prendre garde à eux et de passer vite. Dans la satire sur les Embarras de Paris, il indique

Une croix de funeste présage,
Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maison,
En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.

Ce procédé est encore en usage en province; à Paris, le triangle ou la croix ont été remplacés par des planches posées en angle aux deux côtés de la maison; en outre, un jeune garçon ou un vieillard, armé d'une latte, écarte les passants qui seraient tentés de marcher sur l'endroit dangereux du trottoir.

D'après le Dictionnaire de Trévoux, on dit: «À bas couvreur, la tuile est cassée!» quand on commande à quelqu'un de descendre d'un lieu où il est monté. L'estampe des Embarras de Paris au XVIIe siècle, dont voici un fragment, donne cette variante: «En bas couvreur, vous cassez nos tuiles.»

[Illustration]