EXTRAIT
Des Mélanges historiques et philologiques, par M. Michaud, avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Tilliard, 1754, 2 vol. in-12, tome Ier, p. 47-72.
LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ
L’OCCASION PERDUE ET RECOUVRÉE.
Vous sçavés, Monsieur, que, dans le Carpenteriana[2], on attribuë à Pierre Corneille une pièce qui a pour titre: L’Occasion perduë et recouvrée.
«Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu’à M. le chancelier Séguier, il envoya chercher M. Corneille, et l’avertit que ces vers ayant porté scandale dans le public, et lui ayant acquis la réputation d’un homme débauché, il falloit qu’il lui fit connoître que cela n’étoit pas, en venant à confesse avec lui: le jour fut indiqué. M. Corneille ne pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse avec lui au P. Paulin, petit-père de Nazareth, en faveur duquel M. Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille s’étant confessé au R. P. d’avoir fait des vers lubriques, il lui ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers le premier livre de l’Imitation de Jésus-Christ, ce qu’il fit. Ce premier livre fut trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été réimprimé jusqu’à trente-deux fois[3]. La reine, après l’avoir lu, pria M. Corneille de lui traduire le second, et nous devons à une grosse maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre, qu’il fit après s’en être heureusement tiré.»
Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire du grand Corneille; aussi, vit-on bientôt paroître un petit Mémoire qui tend à détruire absolument ce qu’on fait dire à Charpentier. L’anonyme qui venge Corneille[4] de cette fausse imputation nous apprend que l’Occasion perduë-recouvrée est d’un certain Cantenac, poëte de cour, dont les poësies furent imprimées en 1662 et 1665, chez Théodore Girard[5], marchand libraire, au Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui faisoit partie des œuvres de Cantenac vit le jour, «M. le président de Lamoignon envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna de l’ôter de tous les exemplaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en restoit la plus grande partie.»
Il s’en échappa cependant quelques-uns, qui ne parurent qu’après la mort de ce magistrat. Quant à la seconde édition, cette pièce y fut omise entièrement.
Ce qui peut avoir trompé quelques personnes au sujet de ce poëme, c’est qu’on lit à la fin ces mots: Fin des poësies nouvelles et galantes du sieur de C., et qu’elles ont cru que cette lettre initiale signifioit Corneille; mais le nom de Cantenac, mis tout au long dans le privilége, suffiroit pour montrer qu’elles se trompent, quand on n’auroit pas le témoignage du libraire, qui a plusieurs fois assuré que l’ouvrage étoit du sieur de Cantenac.
Les œuvres de Cantenac parurent d’abord en 1662; elles sont divisées en trois parties: 1o les Poësies nouvelles et galantes; 2o les Poësies morales et chrétiennes; 3o les Lettres choisies et galantes[6]. Ce fut à la fin de la première partie, après la 102e page, qu’on plaça l’Occasion perduë-recouvrée, poëme composé de 40 stances. C’est un cahier postiche de quatorze pages et dont les chiffres ne se rapportent point au corps du recueil; ce qui me fait croire que le libraire n’avoit pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, et qu’il ne la livroit qu’à ceux auxquels il croyoit pouvoir se fier. Ma conjecture est appuyée par un trait que rapporte le défenseur anonyme de Corneille. Il dit que le libraire Théodore Girard lui vendit un de ces exemplaires détachés, comme une chose rare et précieuse, et qu’il le fit relier à la fin de l’édition de 1665, où ces stances ont été entièrement retranchées, quoiqu’il y ait des augmentations considérables dans cette seconde édition.
Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme devoit révolter un grand nombre de lecteurs: aussi, eut-il soin d’avertir[7] qu’on l’avoit glissé malgré lui dans le recueil qu’il publioit; mais qu’un galant homme, ami de l’auteur, s’en étant rendu le maître, l’avoit forcé de le mettre au jour, et que Cantenac, l’ayant autrefois composé pour se venger d’une dame qui l’avoit désobligé, ne trouveroit pas mauvais lui-même qu’on rendît sa vengeance publique: Théodore Girard dit enfin qu’il a jugé à propos de se justifier à cet égard pour se mettre à couvert du blâme et prévenir les reproches qu’on pourroit lui en faire un jour.
Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans toutes ses circonstances, et qui paroît, je vous l’avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais, après tout, l’apologiste anonyme de Corneille pose un fait que le lecteur peut encore révoquer en doute. Je veux bien croire que c’est une personne digne de foi, et même respectable dans la république des lettres. Cependant n’est-on pas toujours en droit de suspecter le témoignage d’un historien caché, qui raconte un fait destitué de preuves et d’autorités? D’ailleurs, on peut objecter que Charpentier n’est pas le seul qui ait pris Corneille pour l’auteur de l’Occasion perduë-recouvrée[8], et que plusieurs autres sçavans ont eu la même opinion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et judicieux critique, qui étoit le mieux au fait des petites aventures du pays littéraire, écrivoit un jour à M. l’abbé Papillon[9] que l’auteur de cette pièce étoit celui du Cid, des Horaces, de Cinna. «Corneille eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l’Académie, ayant sçû de qui estoient ces stances peu édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce réprimande au poëte, et lui dit qu’il le vouloit mener à confesse.» Le reste du conte ressemble parfaitement au passage tiré du Carpenteriana. Ainsi, Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris un air de vérité parmi les beaux-esprits et les sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette opinion a pu s’établir.
Quelque peu disposé que je sois à donner de grands éloges au poëme de l’Occasion perduë-recouvrée, j’avoue cependant que cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression, et qu’on y trouve quelques endroits assez bien tournés: il n’en falloit pas moins pour que Corneille fût soupçonné d’en être l’auteur. En effet, tout le monde sçait qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ces ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnuë, et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et le caractère de Pierre Marteau[10]. Ces stances furent si généralement recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues. J’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutés encore qu’elles furent mises en chanson, et acquirent par ce moyen une plus grande publicité.
Ces stances ont donc été assés fameuses pour être attribuées au grand Corneille: en effet, pouvoit-on deviner que des vers dont on avoit été si curieux, qu’on avoit lus et qu’on lisoit encore partout avec tant de plaisir, fussent d’un certain Cantenac, poëte presque absolument inconnu? On eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte du meilleur poëte du siècle dans lequel elles avoient été composées, tant on est porté à faire valoir la poésie libertine! Je m’imagine, mais je ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que le sujet de l’ouvrage en a fait toute la réputation, et que les seuls traits lascifs de ce tableau l’ont sauvé de l’oubli, où sont déjà tombés des ouvrages sans doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, quelques agrémens poëtiques qu’on suppose dans cette pièce, il seroit ridicule d’avancer que la fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis persuadé qu’il a paru dans le même temps des petits poëmes aussi bien versifiés et d’une invention plus riche, dont la mémoire s’est néanmoins totalement perduë. Allons donc plus loin, et cherchons la véritable raison pour laquelle l’Occasion perduë-recouvrée fut si fort en vogue. Le dirai-je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son espèce, embellie par les charmes d’une poésie licentieuse, c’en fut assez pour mettre ces vers à la mode, pour leur attirer des loüanges et leur mériter une curieuse attention de la part du public.
Combien voyons-nous encore aujourd’hui d’ouvrages qui ne réussissent que par les sujets libres qu’on y traite, les expressions lascives qu’on y emploie et les termes libertins dont on les remplit! Toutefois, le mauvais goût et la corruption du siècle ont mis en faveur ces fades et misérables historiettes où triomphe la plus grossière liberté, et quelquefois l’irréligion la plus marquée. Ce qui a fait peut-être aussi présumer que Corneille avoit composé ces stances, c’est l’art ingénieux et l’élévation de sentiment qu’on trouve dans les intrigues de ses poëmes dramatiques. La grande idée qu’on s’étoit formée de l’Occasion perduë-recouvrée a fait illusion et a fixé trop indiscrètement le soupçon sur le grand Corneille; mais avec quelque noblesse et quelque art que Corneille ait traité l’amour, je ne vois pas qu’il soit jamais échapé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et un esprit de débauche. «Son tempérament, dit M. de Fontenelle[11], le portoit assés à l’amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachemens.» D’ailleurs, lorsque ces stances parurent, Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une carrière trop belle pour s’être oublié jusqu’au point de risquer sa réputation par des vers infâmes, dignes de l’horreur des honnêtes gens, et qui, selon moi, n’ont jamais mérité d’être si applaudis. Mais si Corneille est véritablement auteur de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais fait de reproches? L’envie et la satyre l’eussent-elles épargné dans cette occasion? Il est bien étonnant que pendant sa vie on ait tenu un profond silence sur une production aussi scandaleuse, et qu’on n’ait fait cette fable qu’après sa mort. Un pareil fait, j’ose le dire, ne doit être cru que sur des preuves démonstratives; il devient même suspect et douteux, pour avoir seulement eu place dans ces mémoires hasardés qui portent le titre d’Ana.
Je ne m’arrêterai pas ici à réfuter sérieusement le sentiment de ceux qui prétendent que Corneille traduisit l’Imitation de Jésus-Christ pour effacer le scandale qu’il avoit donné par les stances de l’Occasion perduë-recouvrée. C’est un mensonge grossièrement inventé qui ne mérite pas qu’on emploie à le détruire une longue suite de raisonnemens. Personne n’ignore que l’Imitation traduite en vers françois parut plus de dix ans avant l’Occasion perduë-recouvrée, puisque Corneille publia le premier livre de ce bel ouvrage en 1651, et que les œuvres de Cantenac, avec les stances libertines, ne furent imprimées pour la première fois qu’en 1662. Il s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché, et que Corneille auroit donné des marques autentiques de son repentir pour une faute qu’il ne devoit commettre que dix ans après.
D’ailleurs, un grand poëte de nos jours, le fils du fameux Racine, m’apprend[12] le véritable motif qui engagea Corneille à traduire l’Imitation de Jésus-Christ:
Couronné par les mains d’Auguste et d’Émilie,
A côté d’Akempis Corneille s’humilie.
Rapportons ici la remarque que l’auteur a faite sur ces deux vers. «Corneille, dit-il, paroît lui-même avoir voulu s’humilier, puisqu’il dit au pape dans son Épître dédicatoire: «La traduction que j’ai choisie, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux ornemens de la poésie, et bien loin d’augmenter ma réputation, semble sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j’en ai pu acquérir en ce genre d’écrire.» Corneille, comme vous voyez, Monsieur, dit expressement qu’il a choisi sa matière, et non pas que ce sujet lui a été, par un confesseur, imposé pour la rémission d’un péché public: si ce travail fut difficile et pénible, c’est le poëte lui-même qui s’y condamna; personne ne l’y avoit forcé: ses propres termes marquent suffisamment la liberté de son choix.
Cependant, si l’on prétend que Corneille a voulu, par cette traduction, réparer les licences d’une muse profane, sans lui supposer un ouvrage aussi pernicieux qu’est l’Occasion perduë-recouvrée, n’étoit-ce donc pas assés pour lui de réfléchir chrétiennement sur l’état brillant où il avoit mis le théâtre français, pour s’en faire un sujet de pénitence et s’imposer à lui-même le travail d’un ouvrage édifiant? N’a-t-il pu s’occuper des louanges de Dieu, qu’après avoir souillé sa lyre par des chansons criminelles? Allons par des voies plus simples, et n’attribuons qu’à la piété seule du grand Corneille ce qu’on prend pour un effet de son obéissance aux ordres d’un sage directeur pour l’expiation d’un scandale public. Des Marets, Thomas Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Quesnay de Bois-Guibert, et tant d’autres poëtes qui ont traduit l’Imitation de Jésus-Christ en vers et en différentes langues, étoient-ils des pécheurs scandaleux, et les a-t-on soupçonnés d’avoir composé les pièces libertines qui, de leur temps, avoient paru sans nom d’auteur? C’est donc un conte assés mal inventé, que tout ce qu’on a dit de Corneille par rapport à l’Occasion perduë-recouvrée, et il paroît certain au contraire que Cantenac est auteur de cette pièce. J’espère que quelques nouvelles réflexions que je vais faire à ce sujet achèveront de vous convaincre de cette vérité:
1o Je me crois en état de prouver que Cantenac étoit un poëte qui ne manquoit pas tout à fait d’imagination, et qui quelquefois même tournoit assés bien un vers. Il n’est donc pas impossible qu’il soit l’auteur des stances qui se trouvent dans le recueil de ses poësies.
2o On reconnoît dans les œuvres de Cantenac un poëte libertin, toujours échauffé des feux de l’amour: par conséquent, il est plus juste de lui attribuer le poëme de l’Occasion perduë-recouvrée, qu’il a avoué, en quelque sorte, en permettant qu’on le joignît à ses autres ouvrages, qu’au grand Corneille, à qui, comme on l’a déjà remarqué, on n’a osé prêter cette production licentieuse qu’après sa mort, et encore dans un Ana.
Cantenac florissoit dans un temps où les portraits étoient fort à la mode[13]. Il eut bientôt le pinceau à la main. Ramassons ici quelques traits du tableau qu’il a tracé lui-même de ses mœurs, de son esprit, de son goût, etc. Je pense que vous y reconnoîtrés sans peine l’auteur de l’Occasion perduë-recouvrée; du moins, je m’assure bien que sa naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce poëte est un auteur assez obscur, j’entrerai aussi dans un détail un peu étendu touchant sa personne.
«Je suis, dit-il[14], d’une taille fort médiocre, et il est assés rare de voir des hommes plus petits que moi. J’ai cela de commun avec les nains, que si l’on ne voyoit que ma tête, l’on me jugeroit un fort grand homme. J’ai le visage assez plein, mais un peu ovale; les yeux bruns et assez grands: ils ne manquent pas de feu et parlent souvent plus que je ne voudrois. Mon nez n’est ni grand, ni petit; ma bouche est petite, et mes lèvres sont assés vermeilles. J’ai la voix mauvaise et discordante. Je ne manque point de disposition pour les exercices du corps. Je suis d’une constitution si robuste, que je ne me souviens pas d’avoir été malade, sinon de quelques accidens. Les voyages que j’ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les fatigues que j’ai souffertes, ont peut-être contribué à me faire bien porter. Je m’afflige souvent sans raison, et je suis ingénieux à me tourmenter moi-même. Je suis impatient, colère et vindicatif, et je me choque souvent des moindres choses. Je suis un peu pointilleux; je ne sçais si c’est le vice de ma nation ou le mien en particulier. Au reste, si j’étois capable d’une lâcheté, je ne paroîtrois plus dans le monde. L’intérêt de la fortune, qui est fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour me faire commettre une bassesse; il est constant que je suis ambitieux autant qu’on le peut être, mais je ne sacrifierai jamais mon honneur à mon ambition, parce que j’aime encore plus la gloire que les grandeurs, et que je ne considère les grandeurs que comme des moyens de parvenir à la gloire. Je suis si sensible au mépris, que j’ai une haine mortelle et implacable pour tous ceux qui semblent me mépriser, sans qu’il me soit possible de me réconcilier avec eux. Je n’épargne ni mes soins ni ma peine pour les personnes que j’aime; je les servirois de mon bien et de ma vie, et il n’est point d’ami plus ardent que moi. Je mens quelquefois, mais c’est en des choses qui n’intéressent personne: je le fais surtout en matière de galanterie, où je confirme volontiers des faussetés par des sermens, sans songer à ce que je fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort soigneux d’acquérir l’estime du monde. L’on m’a dit que d’abord je plaisois assés, que je paroissois avoir l’esprit brillant et une certaine façon de tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis assés agréable dans la conversation, et j’y fournis facilement; mais je m’y rends quelquefois incommode, et je soutiens des choses contre la raison, pour faire paroître un peu d’esprit; je me sers pour cela d’équivoques et de subterfuges qui sentent l’école; je parle même trop longtemps; et comme j’ai un peu de lecture et beaucoup de mémoire, je m’attache trop à faire voir ce que je sçais: c’est sans doute une faute de mon jugement, qui n’est pas si solide que mon esprit est vif. Je suis d’un tempérament mélancolique; mais cette humeur sombre s’est fort augmentée par quelques malheurs de ma vie. J’aime les lettres; mais j’aime encore plus les armes. J’écris fort intelligiblement, et parle assés bien, pour être d’un pays où l’on parle toujours mal. Je fais passablement des vers, et l’on trouve qu’ils ont plus d’esprit que ma prose; si cela est, j’en ai l’obligation au beau sexe, car j’avoue ingénument que si je n’eusse jamais vû de femmes, je ne fusse jamais devenu poëte; mais l’envie de leur plaire m’a fait servir d’un langage que je juge le plus propre à persuader, quoiqu’au fond il m’ait été assés inutile. Je respecte toutes les femmes en général, et j’ai pour elles une amitié beaucoup plus tendre que pour les hommes; plût à Dieu que je n’eusse rien davantage! Je ne me reprocherois pas beaucoup de désirs illégitimes, où mon tempérament me porta. Au fond, quoique j’aye l’esprit fort tourné à la galanterie, je n’aime pas à en dire indifféremment, et il faut qu’une femme ait du mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je ne me pique point d’avoir fait des conquêtes, mais je puis me vanter d’avoir acquis l’estime de quelques personnes bien faites. Ce bonheur m’est arrivé par beaucoup de soins et de patience, car je suis de ceux qui en amour souffriroient un an entier, pour goûter le bien d’un seul jour.» Ajoutons encore à ce portrait l’éloge que Théodore Girard fait de Cantenac. Voici ses propres termes: «Ce que l’auteur dit est l’image de ce qu’il est. Comme il brille dans la conversation, et qu’il la soutient admirablement, on voit un beau feu répandu dans tous ses écrits, une façon de dire les choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et généralement un caractère d’esprit qui lui est particulier[15].»
Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le détail de quelques endroits des poésies de Cantenac. Il semble d’abord que l’auteur étoit ennemi déclaré des nœuds de l’hymen, et qu’il s’étudioit à inspirer ses sentimens aux autres[16]:
Le chemin de l’Hymen, où l’on voit quelques roses,
A bien de l’embarras;
L’on s’y lasse bientôt, et l’on y voit des choses
Que l’on n’attendoit pas.
Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes
Se plaindront du passé;
Vous dirés à vous-même: «Étoient-ce là les charmes
A quoi j’avois pensé?»
Vous étiés respectée, on vous traitoit de reine,
Avant ce nœud fatal,
Et vous serés soumise à la pesante chaîne
De quelque époux brutal.
Au reste, les ouvrages de Cantenac n’ont pas été si généralement inconnus, que les faiseurs de recueils poétiques n’en aient sçu profiter. Vous trouverés une de ses idylles parmi les élégies attribuées à madame de la Suze; elle commence ainsi:
Cruel persécuteur de la terre et des cieux,
Qui parois aux mortels le plus méchant des dieux,
Amour!
Voulez-vous un échantillon de sa poésie morale et chrétienne?
C’est un ordre commun qu’a prescrit la Nature,
Et qu’on n’évite pas;
La vie a ses degrés, et pour la sépulture
On ne fait qu’un seul pas.
Des cèdres orgueilleux les feuillages superbes
Se forment lentement;
Mais, pour les voir tomber aussi bas que les herbes,
Il ne faut qu’un moment.
Des plus riches palais les plus rares structures
Coûtent beaucoup de temps;
Mais tel qui les admire en peut voir les masures
Après quelques instants.
Il a aussi composé une élégie sacrée, où l’on voit d’assés belles tirades, quoique peut-être trop pompeuses pour ce genre de poëme:
Ce Dieu, dont la puissance a formé dans le monde
La profondeur des cieux et les gouffres de l’onde,
Éclaire mon esprit et lui fait concevoir
Que tout se doit soumettre à son divin pouvoir.
Par lui l’astre du jour, dans sa vaste carrière,
Donne la vie au monde et porte la lumière;
C’est son bras tout-puissant qui fait mouvoir les cieux,
Qui relient de la mer les torrens furieux;
Qui forme, quand il veut, ses foudres dans la nuë,
Et qui tient sur les airs la foudre suspenduë.
Je finis par quelques vers qui ne vous déplairont peut-être pas.
Qui dit homme, Lysis, ne dit qu’un peu de poudre
Qui dure peu de jours, et que le moindre vent
Dissipe et fait tomber dans son premier néant.
Un enfant au berceau peut perdre la lumière;
Peut-être que cette heure est votre heure dernière;
Et vous voulés remettre un bien si précieux,
Par qui vous obtiendrés la conquête des cieux?
Le monde passe vite, et son plaisir funeste
N’est que l’avant-coureur d’un chagrin qui nous reste;
Ce n’est qu’une ombre vaine, et nous perdons souvent
Des trésors infinis pour de l’air et du vent.
Allons, mon cher Lysis, allons nous rendre dignes
De ces biens éternels, de ces faveurs insignes:
Au pied des saints autels soupirant nuit et jour,
Méprisons les mondains, la fortune et l’amour.
Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte est plutôt ici plagiaire qu’imitateur des beaux endroits du Polyeucte de Corneille, tragédie qui avait été mise au théâtre[17] et imprimée plusieurs années avant la première édition des œuvres de Cantenac?
Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, d’extraire des poësies de Cantenac les passages obscènes qui décident de son libertinage: on en trouve un très-grand nombre. L’amour l’avoit occupé presque pendant toute sa vie: il assure dans une de ses lettres[18] qu’il n’a que trop éprouvé les funestes engagemens de cette passion; qu’il a toujours vécu dans les chaînes de l’amour, et que s’il a joui de quelque liberté, ç’a été seulement comme ces mal-heureux qui changent quelquefois de prison. Il porte la sincérité jusqu’à s’accuser, en quelque manière, de manquer à ses devoirs de chrétien: «Je ne parle point, dit-il, de ma religion, parce qu’il est à présumer que tous les hommes en doivent avoir: je dirai pourtant que je ne suis ni bigot, ni hypocrite, et que si je n’ai pas toute la dévotion qu’un bon chrétien doit avoir, j’en ai du moins plus que je n’en fais paroître[19].»
Les vers que j’ai tirés au hasard des œuvres de Cantenac peuvent donner, si je ne me trompe, une assés juste idée de sa versification, et l’on doit reconnaître, à ces seuls traits, que l’Occasion perduë-recouvrée n’a jamais été au-dessus de ses forces et de son génie: d’ailleurs, je ne nie pas que cet ouvrage ne soit son chef-d’œuvre. Mais ce qui prouve encore qu’il est véritablement de Cantenac, c’est que ce poëte, dans presque toutes ses pièces, prend le nom de Lisandre, qui est précisément celui du héros des stances. Enfin, toutes ces conjectures réunies forment, à ce qu’il me semble, des preuves qui suffisent pour justifier le grand Corneille de l’accusation intentée contre lui et pour détromper tous ceux qui étoient dans ce faux préjugé. J’ai cru que, pour découvrir le véritable auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit que bien faire connoître Cantenac: il me reste à apprendre de vous, Monsieur, si j’y ai réussi.