LETTRE A M. J. G.

Dans laquelle on essaye de prouver que l’Occasion perdue recouverte est de Pierre Corneille.

Puisque vous vous proposez de réimprimer, à la demande de quelques amis des lettres, un petit poëme célèbre, que peu de personnes connaissent et qui est pourtant cité souvent dans l’histoire littéraire du grand Corneille, je vais vous indiquer l’existence du texte original, qui a paru antérieurement à l’édition des Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, auquel la pièce est attribuée généralement, depuis que les Mémoires de Trévoux ont donné à cette attribution une apparence de probabilité.

Il suffirait, ce me semble, pour détruire entièrement cette fausse attribution, de démontrer que le sieur de Cantenac était tout à fait incapable de composer un ouvrage qui a eu l’honneur d’être attribué, avec plus de raison, à Pierre Corneille. Déclarons d’abord, malgré les éloges accordés un peu trop généreusement par Michault, de Dijon, à ce poëte de second ordre, que, si son recueil renferme des pièces aussi libres que l’Occasion perdue recouverte, il n’en est pas une qui puisse être comparée, même de loin, à ce poëme vraiment remarquable, sous le rapport du style et de la forme poétique. Michault avoue que «cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression,» c’est-à-dire tout ce qu’on chercherait en vain dans les poésies du sieur de Cantenac.

Mais nous n’avons pas à nous étendre ici sur le mérite intrinsèque d’une pièce, malheureusement licencieuse, qui, par cela seul, ne figurera jamais dans les œuvres de Pierre Corneille et qui restera presque cachée entre les mains d’un petit nombre de curieux. Je vais seulement essayer de prouver que l’Occasion perdue recouverte n’est pas de Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-probablement l’auteur, suivant le récit du Carpenteriana.

Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille (Paris, P. Jaunet, 1855, in-12), n’ait fait qu’analyser la dissertation de Michault sur l’Occasion perdue recouverte: en étudiant la question lui-même, et en y appliquant l’esprit de critique qui distingue ses travaux de littérature, il serait arrivé, nous n’en doutons pas, aux conclusions que nous allons soumettre à son jugement éclairé et consciencieux.

Le Carpenteriana, publié en 1724 par Boscheron, d’après les manuscrits de François Charpentier, de l’Académie française, mort en 1702, a été certainement modifié d’une manière fâcheuse dans le passage qui concerne l’Occasion perdue recouverte; car ce passage était beaucoup plus explicite et renfermait aussi quelques indications précieuses que l’éditeur a retranchées par mégarde en donnant la copie à l’impression. Le savant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les manuscrits originaux neuf ans au moins avant leur publication, nous en a conservé un extrait plus exact dans ses notes sur les Jugements des Savants, d’Adrien Baillet, t. IV de l’édition de 1725, p. 306.

«Corneille, dit-il, ne se porta pas de lui-même à entreprendre la paraphrase en vers françois des trois livres de l’Imitation. Voici l’occasion qui l’y engagea, telle que je l’ai lue dans un manuscrit qui a pour titre Carpenteriana, dont on m’a dit que les articles avoient été dressés par feu M. Charpentier, mort doyen de l’Académie françoise. Il y est rapporté que Corneille, ayant, dans sa première jeunesse, fait une pièce un peu licencieuse intitulée l’Occasion perdue recouvrée, l’avoit toujours tenue fort secrète, mais qu’en 1650, plus ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l’Académie, surpris d’apprendre que ces stances peu édifiantes, dont la première commence:

Un jour le malheureux Lysandre,

étoient de Corneille, le manda, et, après lui avoir fait une douce réprimande, lui dit qu’il le vouloit mener à confesse; que, l’ayant mené de ce pas au P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le confesseur ordonna, par forme de pénitence, à Corneille de mettre en vers françois le premier livre de l’Imitation. Ce premier livre étant achevé, la reine Anne d’Autriche, à qui le poëte le présenta, en fut si contente l’ayant lu, qu’elle lui demanda le second; ensuite de quoi, dans une dangereuse maladie qu’il eut quelque temps après, il promit le reste et le donna.»

Ces détails et ces dates répondent à toutes les objections qu’on a faites contre l’authenticité de l’anecdote; il résulte donc, du véritable texte des manuscrits de Charpentier, recueilli et conservé par La Monnoye, que Corneille avait fait, dans sa première jeunesse, la pièce intitulée: l’Occasion perdue recouvrée; qu’il l’avait toujours tenue fort secrète, mais que des copies en avaient couru en 1650, plus ou moins. Ce fut, en effet, vers la fin de 1650, que Corneille commença la traduction de l’Imitation, en sorte que le premier livre de cette traduction parut en 1651.

L’abbé Goujet, qui, dans sa Bibliothèque françoise (t. XVIII, p. 147), s’est inscrit en faux contre le récit du Carpenteriana, avait donc bien mal lu la note de La Monnoie, lorsqu’il croit y faire une objection sérieuse en disant: «Premièrement, ce petit poëme (l’Occasion perdue recouverte) ne fut imprimé pour la première fois qu’en 1662, et, comme je viens de l’observer, le premier livre de l’Imitation, traduit par Corneille, étoit publié dès 1651. Il s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché et que Corneille se seroit repenti d’une faute qu’il ne devoit commettre que plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai ailleurs que l’Occasion perdue et recouvrée n’est point de Corneille, mais du sieur de Cantenac.» L’abbé Goujet n’ayant pas publié le XIXe volume de sa Bibliothèque françoise, qui eût contenu l’article de Cantenac, nous sommes encore à savoir comment il eût prouvé que l’Occasion perdue recouverte n’était pas de Corneille.

On découvrira sans doute une impression de cette pièce, remontant à l’époque où les copies manuscrites commencèrent à courir, car l’Occasion perdue recouverte eut trop de succès pour que les presses clandestines ne l’aient pas reproduite en feuille volante et peut-être avec les initiales du nom de l’auteur. «Tout le monde sait, dit Michault, de Dijon, dans ses Mélanges historiques et philologiques (p. 54 du t. Ier), qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ce ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnue et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et les caractères de Pierre Marteau.» Puis, Michault cite différents recueils, postérieurs à l’année 1670, dans lesquels la pièce se trouve imprimée.

«Ces stances, ajoute Michault, furent si généralement recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues; j’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutez encore qu’elles furent mises en chanson et acquirent par ce moyen une plus grande célébrité.» Nous n’avons pas été assez heureux pour découvrir ces traductions en différentes langues que nous signalait Michault, de Dijon. Mais nous avons fait d’autres découvertes plus intéressantes qui peuvent servir à constater que, pendant plus de dix-sept ans, de 1654 à 1670, tous les poëtes s’inspirèrent de l’Occasion perdue recouverte, pour s’essayer sur un sujet doublement scabreux (l’Impuissance et la Jouissance) que le poëme attribué à P. Corneille avait mis à la mode.

Commençons par citer La Fontaine en tête des poëtes contemporains qui eurent en vue de faire allusion à l’Occasion perdue recouverte, sinon de l’imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeunesse était à l’affût de tous les ouvrages de galanterie en prose ou en vers, eut certainement connaissance de la pièce de Corneille, lorsqu’il n’avait pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que ses premières amours donnaient naissance à ses premières rimes. Dans une élégie à l’Amour, il se plaint des mécomptes que ce dieu ne lui avait pas épargnés; il avoue que ses maîtresses n’eurent pas trop à se louer de ses préludes amoureux:

Cloris vint une nuit; je crus qu’elle avoit peur...

Innocent! Ah! pourquoi hâtoit-on mon bonheur?

Cloris se pressa trop...

Ce n’était pas la Cloris de l’Occasion perdue; mais, s’il prit sa revanche avec cette autre Cloris, il ne nous le dit pas, et il confesse n’avoir pas été plus heureux avec Phyllis:

On la nomme Phyllis; elle est un peu légère;

Son cœur est soupçonné d’avoir plus d’un vainqueur.

Mais son visage fait qu’on pardonne à son cœur.

Nous nous trouvâmes seuls; la pudeur et la crainte

De roses et de lis à l’envi l’avoient peinte.

Je triomphai des lis et du cœur dès l’abord;

Le reste ne tenoit qu’à quelque rose encor.

Sur le point que j’allois surmonter cette honte,

On me vint interrompre au plus beau de mon conte:

Iris entre; et depuis je n’ai pu retrouver

L’occasion d’un bien tout près de m’arriver.

Ces deux derniers vers rappellent, on ne saurait en douter, les stances attribuées à P. Corneille, et l’élégie d’où ces vers sont tirés est très-certainement d’une date antérieure à 1654.

Dans le Nouveau recueil des plus belles poësies (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12), on trouve, à la page 119, l’Occasion perdue, stances à Cloris. Ces stances, signées D. M., c’est-à-dire de Morangle, suivant la table des noms d’auteurs, offrent la même scène que celle qui forme la première partie de l’Occasion perdue recouverte; dans les deux pièces, l’héroïne se nomme Cloris, mais Lisandre n’est nommé que dans la seconde, et le héros de l’Occasion perdue garde l’anonyme. Il est certain que cette pièce, dans laquelle il y a de la verve, de l’énergie et du feu, avec beaucoup de mauvais goût et d’incorrection, a été composée à l’imitation des stances qui couraient alors sous ce titre: l’Occasion perdue recouverte.

Le poëte D. M. ou de Morangle s’était borné à chanter l’Occasion perdue; un autre poëte anonyme, dont la pièce n’est pas indiquée dans la table du volume, quoiqu’elle remplisse les pages 399-404, avait également traité le sujet à la mode, dans une longue élégie, qu’il intitule Impuissance; mais les acteurs, qui ne pouvaient pas être Cloris et Lisandre, n’y sont pas nommés. En effet, la pièce est de Mathurin Régnier: elle avait paru, pour la première fois, dans l’édition de ses œuvres, publiée en 1613, après sa mort; elle avait reparu, revue et corrigée, dans l’édition de 1642. On doutait pourtant qu’elle fût réellement de lui. Voilà pourquoi G. Loyson l’avait admise dans son Nouveau recueil des plus belles poësies, comme s’il eût voulu la rapprocher de l’Occasion perdue, qui en est une imitation. Le Recueil où sont renfermées ces deux pièces est dédié à la comtesse de La Suze, par l’éditeur G. Loyson, qui met «les ouvrages des plus beaux esprits de ce temps sous la protection du plus rare génie de notre siècle.» Le privilége du roi porte la date du 1er décembre 1653.

Dans les Poésies choisies de messieurs Corneille, Bensserade, de Scudery, Boisrobert, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps (Paris, Charles de Sercy, 1655, in-8, page 30 de la 1re partie), Benserade fit insérer des stances, intitulées: Jouissance, dans lesquelles il gourmande l’indiscrétion des poëtes qui révèlent leurs bonnes fortunes. Il ne se fait pas faute cependant de célébrer sa victoire, mais il ne nomme personne.

En 1659, le poëte Duteil, un des rivaux de Pierre Corneille comme auteur de la Juste vengeance, tragédie jouée en 1641, semble vouloir rivaliser encore avec le chantre de l’Occasion perdue recouverte, en décrivant à sa façon la même scène dans des stances qui portent le titre de Jouissance, et qui ne sont pas une des plus mauvaises pièces de son Nouveau recueil de diverses poésies (Paris, J. B. Loyson, 1659, in-12).

En 1661, le sieur de Lamathe, qui avait fait imprimer trois ans auparavant le Nouveau cabinet des Muses ou l’eslite des plus belles pièces poësies de ce temps (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12), eut l’idée de rajeunir ce Recueil en y ajoutant quelques poésies nouvelles, qui formèrent une seconde partie en un cahier séparé, sign. A.-uiiij (avec des lacunes très-significatives dans les signatures). Cette seconde partie, dont le titre courant est Cabinet des Muses, mais qui n’a pas de titre spécial, se trouve placée immédiatement après le privilége du roi. Elle commence par l’Occasion perdue recouverte, dont nous voyons paraître pour la première fois le texte original. On est étonné de trouver, à la suite de ce poëme licencieux, des vers pour le roi, en l’honneur de la paix et de son mariage, des anagrammes sur le nom de Marie-Thérèse d’Autriche, et d’autres pièces aussi officielles. Il est clair que l’éditeur a voulu ainsi se faire pardonner la publication de l’Occasion perdue recouverte qui devait donner du succès à son Recueil. Les fleurons et surtout celui de la Sirène, imité des éditions elzéviriennes, nous permettent de croire que le livre a été imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de dire que, parmi les pièces dont la réunion compose le cahier supplémentaire du Recueil de 1658, on remarque une plate élégie sur les amours de Lisandre et de Florice, laquelle a été réintégrée depuis dans les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac.

Voilà donc enfin le texte de l’Occasion perdue recouverte, et aussitôt divers recueils s’empressent de s’en emparer en y faisant des suppressions et des changements plus ou moins considérables. Le premier qui osa reproduire le texte original publié par de Lamathe, c’est l’éditeur inconnu d’un volume intitulé: les Plaisirs de la poésie galante gaillarde et amoureuse. Ce recueil nous est arrivé sans date, sans nom d’imprimeur ou de libraire, et sans privilége du roi, avec un simple frontispice gravé; mais on peut assurer qu’il a été imprimé à Rouen et qu’il ne peut être postérieur au mois de septembre 1661, car, à cette époque. le surintendant des finances venait d’être arrêté, et le volume renferme des pièces élogieuses, en tête desquelles Fouquet est nommé avec ses titres et qualités. L’ensemble de ce volume indique assez qu’il a subi des remaniements d’impression, avant de voir le jour et de pouvoir circuler sous le manteau. A la page 279, nous retrouvons l’Occasion perdue recouverte sous ce nouveau titre: L’Impuissance et la Jouissance, stances.

On imprimait alors à Paris les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C... L’impression fut achevée le samedi 26 novembre 1661, et l’auteur céda et transporta son privilége à Théodore Girard, marchand libraire, qui mit en vente le volume avec la date de 1662. Il faut entrer dans quelques détails sur ce volume de onze feuillets liminaires, y compris le frontispice gravé par Sphirinx, 253 pages, et un feuillet pour la fin du privilége. L’Avis au lecteur présente le livre comme publié à l’insu de l’auteur, par le fait d’un ami qui avait eu entre les mains le manuscrit. Cet ami nous apprend que l’auteur, absent pour quelques jours, a désavoué ses vers «comme des enfants qui faisoient rougir leur père,» en renonçant à Clorice, à Climène et aux idoles de sa jeunesse libertine, pour se vouer à Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre que l’auteur avait adressée à son ami pendant l’impression du volume, et cette lettre, qui ressemble à un sermon ou à une homélie, annonce que le sieur de C... se prépare à embrasser l’état ecclésiastique. En effet, quarante ans plus tard, on vit paraître les Satyres nouvelles de M. Benech de Cantenac, chanoine de l’église métropolitaine et paroissiale de Bordeaux, avec d’autres pièces du même auteur (Amsterdam, veuve Chayer, sans date, in-8o). L’auteur des Satyres est très-certainement l’auteur des Poésies nouvelles et autres œuvres, car le sieur de C... était déjà fixé à Bordeaux en 1661, puisqu’il a publié à la page 94 de ce recueil une Response au remerciement que M. D..., conseiller au parlement de Bordeaux, fit d’un livre intitulé: Pancirole commenté par Salmuth, que l’Autheur lui avoit presté. Le sieur de Cantenac habitait donc Bordeaux, mais il avait été à Rennes, comme on le voit par ses curieuses stances sur le Cours de Rennes. Dans les Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C..., ou du moins dans un petit nombre d’exemplaires de l’édition de 1662, l’Occasion perdue recouverte, «revue, corrigée et augmentée par l’autheur» se trouve entre les pages 102 et 103, en un cahier de 14 pages et un feuillet blanc, portant pour titre courant: Poësies nouvelles et galantes, et au bas de la page 14: Fin des Poësies nouvelles et galantes du sieur de C... L’impression de ce cahier est identique à celle du volume, et les fleurons y sont les mêmes. Ici commencent l’incertitude et la controverse.

«J’ay séparé la prose d’avec les vers, dit l’ami dans l’Avis au lecteur, et comme toutes les pièces qui entrent dans le corps de l’ouvrage se peuvent réduire, ou aux pièces amoureuses galantes qu’il a escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes qu’il a faites, ou bien aux lettres qu’il a adressées à quelques personnes particulières, c’est la raison par laquelle je l’ai divisé en trois parties.» Il y a donc trois parties seulement dans le recueil, mais l’imprimeur a fait entrer dans la table des pièces l’Occasion perdue recouverte, comme existant à la page 103, quoique ce soient les poésies morales et chrétiennes qui commencent à cette page-là. Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101 et 103 prouvent que l’impression du volume n’a subi d’ailleurs aucun remaniement. Quant au cahier intercalaire, il est signé d’une étoile.

Un passage très-important de la préface semble avoir été mal compris par Michault, qui en tire des inductions bien différentes de celles que nous croyons y découvrir. «Parmy toutes les pièces qui entrent dans ce recueil, dit l’ami de l’auteur, dans lequel nous avons de la peine à voir le libraire Théodore Girard, on y en a fait glisser une en dépit de moy, qui auroit esté supprimée ou pour le moins qui n’auroit point veu le grand jour, si j’en avois esté creu; mais ma résistance a esté inutile, et quelque raison que j’aye eu pour destourner le coup, il a fallu se rendre et céder à la force. Un galant homme, qui a un empire absolu sur l’esprit de l’autheur et que l’autheur considère à l’égal de luy-mesme, l’obligea autrefois de la composer contre une dame, de qui il s’estoit creu désobligé, afin de satisfaire son ressentiment, et m’a contraint, pour rendre sa vengeance plus authentique et couronner son ressentiment, de souffrir qu’elle fust jointe aux autres de ce livre. Il a creu que l’ascendant qu’il s’estoit acquis sur l’autheur luy donnoit le droit sur son ouvrage, et qu’estant l’arbitre absolu de ses pensées, il pouvoit décider souverainement de ses escrits. Je sçay l’estime particulière que l’autheur a pour le mérite de ce personnage, qui est, à cela près, le plus honnête homme du monde, et la déférence aveugle qu’il a pour tous ses sentimens. Pour te dire franchement le mien, je ne sçaurois louer cette pratique ni en approuver l’usage. J’ay jugé à propos de m’en justifier, pour me mettre à couvert du blasme qu’on m’en pourroit donner quelque jour, et, pour prévenir les reproches qu’on m’en pourroit faire, j’ay creu me devoir cette satisfaction.»

Ce passage semble à première vue se rapporter à l’Occasion perdue recouverte, mais il nous paraît plus logiquement faire allusion à une autre pièce du recueil, car nous ne voyons pas trop comment l’Occasion pourrait avoir été composée contre une dame. Il s’agit, en effet, dans ce poëme, d’un amant qui se trouve impuissant à la première rencontre et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce l’amant Lisandre, est-ce le mari, Dorimant, qui aurait raconté cette histoire pour satisfaire son ressentiment? Je ne pense pas que l’Occasion perdue recouverte soit la pièce que l’ami de l’auteur avait voulu retrancher, mais bien une très-vive et très-amère satire contre Amaranthe (nommée Caliste dans la pièce, page 21), qui s’était mariée à un riche vieillard en délaissant son jeune amant. Cette Amaranthe devait être très-connue à Bordeaux, sinon à Rennes, et l’on conçoit que l’amant abandonné ait voulu se venger avec l’arme de la satire.

Disons, en passant, que les scrupules de l’ami ou de l’éditeur ne sauraient avoir été motivés par la licence de l’Occasion perdue recouverte, car, si cet éditeur avait eu des scrupules de cette espèce, il n’eût pas manqué de rejeter une autre pièce dont voici le singulier titre: «Un cavalier faisoit quelques tours d’adresse devant plusieurs personnes et changeoit des cartes en telle figure qu’on vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier et voulut prendre le jeu de cartes pour voir si elle y découvriroit rien, mais elle se mit en colère d’y trouver d’abord quelque chose en peinture que la pudeur et la bienséance deffend de nommer.»

C’est là une pièce qui peut encore avoir été faite contre une dame par un sentiment de vengeance.

La présence de l’Occasion perdue recouverte dans le volume du sieur de Cantenac s’explique tout naturellement, si on en accuse le libraire seul, soit que Théodore Girard eût voulu donner plus de vogue à sa publication en y intercalant une pièce très-recherchée et très-goûtée alors, soit qu’il ait attribué de bonne foi au sieur de Cantenac cette pièce qui circulait avec l’initiale de Corneille. Il faut dire, en outre, que le sieur de Cantenac n’avait pas été le dernier à s’expliquer sur un sujet que les poëtes se disputaient alors, et qu’il avait composé aussi une idylle intitulée la Jouissance, où l’on retrouve les principaux traits de l’Occasion perdue recouverte.

Quant au texte de l’Occasion perdue recouverte, tel qu’il a été réimprimé dans les Poësies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, il faut y constater la suppression de deux strophes et l’addition de deux strophes nouvelles, avec un assez grand nombre de variantes qui ne font pas honneur au talent et au goût du plagiaire ou du contrefacteur. Il faut reconnaître ici que le texte original a été altéré et interpolé assez maladroitement.

Huit ans plus tard, la vogue de l’Occasion perdue recouverte n’était pas encore épuisée, car un auteur de nouvelles galantes et comiques publiait sous ce titre même, à la fin des Soirées des Auberges (Paris, Étienne Loyson, 1669, petit in-12), une petite nouvelle, qui pourrait bien avoir été le point de départ du poëme attribué à Corneille, et un poëte de premier ordre, qui a gardé l’anonyme, jetait dans le public un caprice charmant, qu’il avait intitulé: La Jouissance imparfaite. Nous rencontrerons ce Caprice, à côté de l’Occasion perdue recouverte, dans un recueil imprimé à Rouen: Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies (Paris, Olivier de Varennes, 1669, in-8). Ce recueil avait été publié d’abord à Rouen, par le libraire Lucas, en 1667. Le libraire de Paris n’avait fait que changer le titre et ajouter à la fin du volume un cahier de 24 pages, imprimé avec les mêmes caractères, cahier dans lequel l’Occasion perdue recouverte est suivie de la Jouissance imparfaite, qui remet en scène dans un admirable langage la première partie de cette éternelle Occasion. Le sieur de Valdavid, ami de Pierre Corneille, est incontestablement le principal auteur de cette compilation, dédiée au duc de Montausier. L’Occasion perdue recouverte, que le sieur de Cantenac avait failli transporter à Bordeaux, retournait ainsi en Normandie, à Rouen, qui l’avait vue naître dans la première jeunesse de Corneille.

Concluons: l’Occasion perdue recouverte est loin d’être indigne du grand Corneille, sous le rapport littéraire; quant au point de vue moral, nous nous garderons bien de l’excuser, quoique la licence des poëtes sous le règne de Louis XIII ait été constamment encouragée par la faveur des gens de cour et par la sympathie de la société la plus aristocratique. Michault, de Dijon, en voulant défendre Corneille, ne s’est pas aperçu qu’il faisait acte d’ignorance. «Je ne crois pas, dit-il, qu’il soit jamais échappé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et un esprit de débauche.» S’il avait lu les Mélanges poëtiques, imprimés en 1632 à la suite de la tragi-comédie de Clitandre, et qui contiennent une épigramme que les éditeurs des œuvres de Corneille n’ont pas encore osé reproduire, il aurait pu admettre que le poëte obéit involontairement au goût de son époque. «Je n’ai pas fait difficulté, dit l’abbé Granet dans la préface des Œuvres diverses de Pierre Corneille (Paris, Gissey, 1738, in-12), de supprimer des plaisanteries d’un goût peu délicat et divers traits d’une galanterie trop libre... En retranchant les morceaux d’une galanterie licencieuse, je n’ai fait que me conformer à l’exemple de M. Corneille, qui a purgé ses premières comédies de tout ce qui en pouvait rappeler l’idée.» L’abbé Granet a pourtant laissé subsister le fameux rondeau où l’auteur du Cid, dans sa juste indignation contre les odieuses manœuvres de Scudéry,

L’envoye au diable et sa muse au bordel.

Il est tout naturel que le chancelier Séguier, qui était d’une piété exemplaire, ait conduit Corneille à confesse et que le confesseur ait ordonné à son pénitent de traduire l’Imitation de Jésus-Christ, pour expier son Occasion perdue recouverte. Quelques années plus tard, La Fontaine, en expiation de ses Contes et nouvelles, se faisait aussi, à l’instigation d’Arnauld d’Andilly et des jansénistes, le traducteur docile de quelques psaumes et de quelques hymnes du bréviaire romain; mais, pour se distraire de l’ennui que lui causaient ces traductions, il composait encore des contes en cachette, avec l’intention formelle de ne pas les faire imprimer. S’il eût été l’auteur de l’Occasion perdue recouverte, il n’aurait pas souffert qu’un sieur de Cantenac lui disputât la paternité de cet enfant de l’amour, et il se serait empressé de le reconnaître, au risque d’être excommunié dans ce monde et dans l’autre. Corneille, au contraire, ne crut jamais avoir assez expié ses péchés de jeunesse, et pendant plus de quarante ans il fit pénitence de l’Occasion perdue recouverte.

P. L.


SOURCES ET IMITATIONS
DE
L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE


IMPUISSANCE[20]

Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée?

N’estoit-elle assez belle ou bien assez parée?

Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas?

Son sang n’estoit-il pas issu d’un lieu trop bas?

Sa race, sa maison n’estoit-elle estimée?

Ne valoit-elle point la peine d’estre aimée?

Inhabile au plaisir, n’avoit-elle de quoy?

Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy?

Ha! cruel souvenir! Cependant je l’ay euë,

Impuissant que je suis, en mes bras toute nuë,

Et n’ay peu, le voulant tous deux esgallement,

Contenter nos désirs en ce contentement!

Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je?

Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige,

Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa:

Bref, tout ce qu’ose Amour, ma Déesse l’osa.

Me suggérant la manne en sa lèvre amassée,

Sa cuisse se tenoit en la mienne entassée.

Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux,

Et son ame exhalloit maint soupir amoureux.

Sa langue, en bégayant, d’une façon mignarde,

Me disoit: «Mais, mon cœur, qu’est-ce qui vous retarde?

N’aurois-je point en moy quelque chose qui peust

Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust?

Ma grâce, ma façon, ha! Dieu! ne vous plaist-elle!

Quoy! n’ay-je assez d’amour ou ne suis-je assez belle?»

Cependant, de la main animant ses discours,

Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours,

Et comme un tronc de bois, charge lourde et pesante,

Je n’avois rien en moy de personne vivante.

Mes membres languissans, perclus et refroidis,

Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis.

Mais quoy! que deviendray-je en l’extrême vieillesse,

Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse?

Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux,

Savourer la douceur du plaisir amoureux?

Ha! j’en rougis de honte, et dépite mon âge,

Age de peu de force et de peu de courage,

Qui ne me permet pas, en cest accouplement,

Donner ce qu’en amour peut donner un amant;

Car, Dieu! ceste beauté, par mon deffaut trompée,

Se leva le matin, de ses larmes trempée,

Que l’amour, de dépit, écouloit de ses yeux,

Ressemblant à l’Aurore, alors qu’ouvrant les cieux.

Elle sort de son lict, honteuse et dépitée

D’avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée,

Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs.

De chagrin et d’amour elle enjette ses fleurs.

Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire,

De mon amour passée inutile mémoire!

Quand, aimant ardamment et ardamment aimé,

Tant plus je combattois, plus j’estois animé;

Guerrier infatigable en ce doux exercice,

Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice,

Où, vaillant et adroit, après avoir brisé,

Des chevaliers d’amour j’estois le plus prisé...

Mais de cet accident je fais un mauvais conte,

Si mon honneur passé maintenant est ma honte,

Et si le souvenir, trop prompt de m’outrager,

Par le plaisir receu ne me peut soulager.

O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé je fusse,

Ou, trop ardant d’amour, que je ne m’aperceusse

Que l’œil d’un envieux nos desseins empeschoit

Et sur mon corps perclus son venin espanchoit.

Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite?

Veu que toute grandeur pour elle est trop petite,

Si, par l’égal, ce charme a force contre nous,

Autre que Jupiter n’en peut estre jaloux:

Luy seul, comme envieux d’une chose si belle,

Par l’émulation seroit seul digne d’elle.

Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas,

Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas

Jouir d’une beauté, sur les autres aimable?

Assez de tes amours n’a caqueté la Fable:

C’est ores que tu dois, en amour vif et prompt,

Te mettre encore un coup les armes sur le front;

Cacher ta déité dessous un blanc plumage;

Prendre le feint semblant d’un satyre sauvage,

D’un serpent, d’un cocu, et te répandre encor,

Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or,

Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée,

Indigne que je suis, fut si mal employée,

Faveur qui de mortel m’eût fait égal aux dieux,

Si le Ciel n’eût esté sur mon bien envieux!

Mais, encor tout bouillant de mes flammes premieres,

De quels vœux redoublez et de quelles prieres,

Iray-je derechef les Dieux sollicitant,

Si d’un bienfait nouveau j’en attendois autant;

Si mes deffauts passez leurs beautez mécontentent

Et si de leurs bienfaits je croy qu’ils se repentent?

Or, quand je pense, ô Dieux! quel bien m’est advenu!

Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu,

La tenir languissante entre mes bras couchée,

De mesme affection la voir estre touchée,

Me baiser haletant d’amour et de desir,

Par ses chatouillemens resveiller le plaisir!

Ha! Dieux! ce sont des traits si sensibles aux ames,

Qu’ils pourroient l’Amour mesme eschauffer de leurs flammes

Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouvé,

Des mystères d’amour amant trop reprouvé!

Je l’avois cependant, ivre d’amour extresme;

Mais si je l’eus ainsi, elle ne m’eust de mesme.

O malheur! et de moy elle n’eust seulement

Que des baisers d’un frère et non pas d’un amant!

En vain, cent et cent fois, je m’efforce à luy plaire.

Non plus qu’à mon désir je n’y puis satisfaire.

Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur.

Pour m’achever de peindre, esteignit ma vigueur.

Comme elle reconnut, femme mal satisfaite,

Qu’elle y perdoit son temps, du lict elle se jette.

Prend sa juppe, se lace, et puis, en se moquant,

D’un ris et de ces mots elle m’alla picquant:

«Non, si j’estois lascive ou d’amour occupée,

Je me pourrois fascher d’avoir esté trompée.

Mais puisque mon désir n’est si vif ni si chaud,

Mon tiede naturel m’oblige à ton deffaut:

Mon amour satisfaicte aime ton impuissance,

Et tire de ta faute assez de recompence,

Qui, tousjours dilayant, m’a fait, par le desir,

Esbattre plus longtemps à l’ombre du plaisir.»

Mais estant la douceur par l’effort divertie,

La fureur à la fin rompit sa modestie,

Et dit en esclatant: «Pourquoy me trompes-tu?

Ton impudence à tort a vanté ta vertu.

Si en d’autres amours ta vigueur s’est usée,

Quel honneur reçois-tu de m’avoir abusée?»

Assez d’autres propos le dépit luy dictoit;

Le feu de son desdain par sa bouche sortoit.

Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère,

Elle couvrit son front d’une meilleure chère,

Se conseille au miroir, ses femmes appela,

Et, se lavant les mains, le fait dissimula.

Belle dont la beauté si digne d’estre aymée

Eust rendu des plus morts la froideur enflammée,

Je confesse ma honte, et, de regret touché,

Par les pleurs que j’espands j’accuse mon péché:

Péché d’autant plus grand que grande est ma jeunesse.

Si homme j’ay failly, pardonnez-moy, déesse.

J’avouë estre fort grand le crime que j’ay fait;

Pourtant, jusqu’à la mort, si n’avois-je forfait,

Si ce n’est à présent, qu’à vos pieds je me jette:

Que ma confession vous rende satisfaicte!

Je suis digne des maux que vous me prescrirez.

J’ay menty, j’ay volé... j’ay des vœux parjurez,

Trahy les dieux benins. Inventez à ces vices,

Comme estranges forfaicts, des estranges supplices,

O beauté, faictes-en tout ainsi qu’il vous plaist;

Si vous me commandez à mourir, je suis prest!

La mort me sera douce, et d’autant plus encore,

Si je meurs de la main de celle que j’adore.

Avant qu’en venir là, au moins souvenez-vous

Que mes armes, non moy, causent vostre courroux;

Que, champion d’amour entré dedans la lice,

Je n’eus assez d’haleine à si grand exercice;

Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé,

Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé.

Mais d’où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse,

Que mon esprit, du corps précédast la paresse?

Ou que, par le desir trop prompt et violent,

J’allasse, avec le temps, le plaisir consommant?

Pour moy, je n’en sçay rien; en ce fait, tout m’abuse.

Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse;

S’il vous plaist derechef que je rentre à l’assaut,

J’espère avec usure amender mon deffaut.


L’OCCASION PERDUE
A CLORIS

STANCES[21]

Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers,

Que je souffre encore à toute heure,

Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers,

Cloris, il faudra que je meure.

Consultez, avant mon trépas,

Ce que vont perdre vos appas.

Un constant comme moy n’est pas si peu de chose;

Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien:

Hylas renâquit-il par sa métempsicose?

Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien,

J’entends qui comme moy fasse un doux entretien,

Et dont l’ame soit moins volage et mensongère,

Car, pour des amans du commun,

Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un;

Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère.

Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez,

Que vostre humeur ne soit aimable;

Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez

Font vostre éloge incomparable,

Mesme à mesure que j’escris.

Vous sçavez mesnager vos ris;

Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte.

Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra.

Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte.

Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra,

Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra.

On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage;

La mort de ce pauvre garçon

Nous fait, en conscience, une belle leçon,

Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.»

Raisonnez sans effort si d’un pareil discours

Vous aurez lieu d’être contente.

Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours,

Rarement aime une inconstante.

Nul ne veut estre rejeté.

Chacun veut dire: J’ai quitté.

On devient fort jaloux de cette fausse gloire.

Quand on est aux adieux, on s’en va le premier:

La retraite est superbe autant que la victoire.

On est lâche, on est sot, quand on va le dernier.

On veut voir la maistresse et se plaindre et crier,

S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes;

Et pour vous parler franchement,

Les hommes de Paris sont ordinairement,

En matière d’amour, comme de vrais gendarmes.

Pour moy je ne suis pas composé de ce biais,

Je n’eus jamais l’ame mauvaise,

Et comme le visage a l’air docile et niais,

J’ay l’humeur docile et niaise.

Depuis que je suis engagé,

Je n’ay pas seulement songé

Comment je me prendrois à d’autres amourettes.

J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois;

Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes,

Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois.

Hélas! si les clameurs de ma dolente voix

Venoient sans y penser vous frapper les oreilles,

Connoissant combien je suis fou,

Vous viendriez me voir, et me sautant au cou,

Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles.

Aussi, depuis un mois je fais le confondu,

Je parle à tous de ma souffrance,

Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!»

Et puis, par un triste silence,

Relevé de quelques soupirs,

Je fais connoistre mes desirs,

Afin qu’un bon amy vous les aille redire.

Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux,

J’y rode en marmottant quelques mots de martire;

Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux,

J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux.

J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre,

Et dans une telle langueur,

Si j’y conserve encor ma première vigueur,

C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre.

En vérité, Cloris, un transport de pitié

Seroit un transport pardonnable;

Je vous en supplirois par toute l’amitié

Dont vous devez estre capable:

N’estoit qu’en suppliant ainsi,

Je reconnois bien, Dieu mercy,

Que l’amitié vous est une chose inconnuë,

Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel.

Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë.

Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel,

Et mille fois de bouche appellée en duel,

Pour tirer ma raison du tort que vous me faites;

Vous m’avez refusé tout plat;

Après vous vous vangez par un assassinat:

Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites.

Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard

Pour y treuver quelque remede;

Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part,

Vous aurez beau crier à l’aide;

Le diable me puisse emporter

Si je daigne vous escouter,

Et si je fais un pas pour vous tirer de peine!

En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs,

Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine.

Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs;

Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs,

Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure,

Quand on est seul de son costé,

Qu’on veut ce que refuse une autre volonté,

Et quand on fait la nargue à madame Nature.

C’est encor vous aimer que de vous avertir

De ce malheur qui vous menace.

Vous pouvez l’éviter, venant me secourir,

Et changeant en feu vostre glace.

Donc, Cloris, vivons bons amis,

Et que nos esprits bien soumis

Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre.

Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy;

J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre;

Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy

Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy.

Touchons-nous dans la main en amour et simplesse,

Et bannissons loin de nos cœurs

Riottes et mespris, malices et froideurs,

Et faisons banqueroute à toute la tristesse.

Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon,

Nous n’en devons rien l’un à l’autre.

Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon,

Vous avez du mien, j’ay du vostre.

Vostre amour au mien s’est montré,

Mais, las! il n’a que folastré.

Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire...

Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit;

Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère,

Je pouvois aisément vous jetter sur le lit,

Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit,

(Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse),

Vos yeux roulant nonchalamment

Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement

Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise.

Ce fut vostre pudeur et ma timidité,

Qui firent ce mauvais menage.

Ma main posoit à plomb sur vostre nudité,

Et, visage contre visage,

J’estois comme vous sans soustien;

Nos sens ne tenoient plus à rien.

Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées;

Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser.

Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées.

Nos corps à tous momens vouloient se renverser...

Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser:

Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces,

L’amour gasté frustra nos vœux.

A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux,

Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces.

Après cela, je vis vos yeux moins languissans,

Leurs brillans broüillez s’éclypserent.

Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens

Et vos mourans baisers cesserent.

Honteuse d’un tel accident.

Le rouge vous prit plus ardant,

Et l’amour parut triste au bord de vos paupières.

Vostre corps en pleura par sa chaude sueur.

Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières.

Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur:

Mais un trop grand dépit calma ceste fureur.

Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie.

Vous estiez pourtant en courroux,

J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous,

Voyant si mal finir cette belle partie.

Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau,

Vous avez pris un air farouche:

Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau,

J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche.

Vos esprits tousjours mutinez

M’ont fait sans cesse un pied de nez,

Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste.

Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons,

Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste.

Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons.

Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons;

Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre:

Par des eslans impérieux

On ne fait qu’allumer des braziers furieux

Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre.

Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord.

Mon mal vous donne de la peine;

Et c’est à vos despens que vous me faites tort;

Car quand vous m’estes inhumaine,

Semblable à cet esprit malin

Qui pour aveugler son prochain

S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles,

Vous enragez d’abord pour me faire enrager,

Et faites à vos sens des blessures mortelles.

C’est assez avoir pris de soins à vous venger.

Après tant de travaux, il se faut soulager

Je sçay que plus que moy vous en avez envie,

Et vous avez beau marchander,

Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder.

Et dans peu le dépit vous ostera la vie.

Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect...

Je devois estre un peu moins sage:

Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret)

Et je suis fait au badinage.

Si je vous rencontre à l’écart,

Soit en plein jour ou sur le tard,

Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe,

Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers,

Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe,

Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers,

Comme je l’imagine en escrivant ces vers...

Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme.

Mais tout beau, ma chair et mon sang!

Laissez finir ma plume, attendez votre rang:

Vous en aurez assez quand vous serez à mesme.

D. M.