LA JOUISSANCE IMPARFAITE
CAPRICE[22]
Après mille amoureux discours
Interrompus d’un long silence,
Elle repousse mes amours
D’une agréable violence.
Je sçay qu’en cette occasion
Ce qui cause nostre querelle,
Ce n’est pas son aversion,
Mais c’est sa pudeur naturelle.
Pour ses bras en vain resistans,
Ses yeux semblent me faire excuse,
Et je trouve qu’en mesme temps
Elle m’accepte et me refuse.
Pour favoriser mon dessein,
Et soulager mon mal extresme,
Le linge qui couvroit son sein
Est tombé presque de luy-mesme.
Ayant porté ses belles mains
Dessus ces deux globes d’albâtre,
Je baise les doigts inhumains
Qui cachent ce que j’idolâtre.
«Hélas! à quoy, dis-je, vous sert
D’estre à mon amour si farouche?
Vos mains ont vostre sein couvert,
Et m’ont decouvert vostre bouche.
«Vous faites autant de péchez
Que vous m’ostez de belles choses;
Mais pour les lys que vous cachez,
Je m’en vay bien cueillir des roses.
«Dieux! que cette bouche a d’appas!
Que tout ce visage a de grâces!
Cent mains ne vous suffiroient pas
Pour garder tant de belles places.»
Icy la constance est à bout,
Toute sa force est allentie:
Elle aime mieux me donner tout,
Que d’en céder une partie.
Au lieu donc de me repousser,
Ses bras, sans aucune contrainte,
Ne servent plus qu’à m’embrasser
D’une amoureuse et molle estrainte.
Son amour dans ses yeux se lit,
J’y connois son inquiétude;
Elle tombe dessus le lit,
Plus d’amour que de lassitude.
Par l’ardeur de sa passion
Toute sa personne est émeuë,
Et son imagination
Trouble lascivement sa veuë.
Déjà sa gorge s’enfle un peu,
Et (j’ay de la peine à le croire),
J’aperçoy l’éclat d’un beau feu
Entre deux colonnes d’yvoire.
Mais, ô foible contentement,
Passion qui n’a point d’exemple,
Mon vain devoir en un moment
Se rend à la porte du temple.
Incomparable affliction!
Une ville après cent batailles
Se rend à ma discretion,
Et je meurs au pied des murailles...
Nous faisons, mais séparément,
Ce qu’ensemble nous devions faire,
Et, sans le vif attouchement,
S’achève l’amoureux mystère.
Icy nos amours sont punis,
Par l’excez de leurs propres flames,
Et nos deux corps seroient unis.
Si nous n’eussions uni nos ames.
«Hélas! c’est trop tost achever!
Luy dis-je, la voyant fâchée,
Et honteuse de se lever,
Aussi-tost qu’elle fut couchée.
«Si je n’ay duré qu’un moment,
Accusez-en vostre constance:
La moitié du chatoüillement
S’est passée en la résistance.
«D’une si nuisible vertu
Ne faites jamais tant de gloire;
Si vous n’eussiez point combattu,
Vous eussiez gagné la victoire.
«Mon défaut vous est glorieux,
Ne le prenez pas pour un crime;
Un feu lancé de vos beaux yeux
A brulé toute la victime.
«L’ame, par l’admiration
Et par le désir suspenduë,
Est cause que sans action
La volupté s’est répanduë.
«Excusez donc mon chaud desir,
Et vous consolez, Isabelle,
Vous eussiez eu plus de plaisir
Si vous eussiez esté moins belle.»