JOUISSANCE
STANCES[23]
Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie,
Que je ne sois secret:
J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie,
Pour un méconnoissant, que pour un indiscret.
Vostre compassion a ma peine accourcie,
Me rendant fortuné;
Mais il n’est pas besoin que je vous remercie,
De peur de faire voir que vous m’avez donné.
Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles
Resteront sans pouvoir;
Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles,
C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir.
C’est assez que propice à mon inquiétude
Vous flattiez mon ardeur:
Et jamais de ma part aucune ingratitude
N’en fasse repentir votre jeune pudeur.
Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance
De si charmants appas;
Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance
Ne sera point du tout ou ne paroistra pas.
Je seray devant vous comme j’estois naguère,
Quand je soupirois tant:
Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire,
Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content.
Je veux que la tristesse encore se revoye
Sur ma pâle couleur,
Et cent soûpirs iront à ma secrette joye,
Qui seront adressez à ma fausse douleur.
Je vous appelleray mon ingrate maistresse,
Publieray mes langueurs,
Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse
Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs.
Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance,
Ne pouvant bien choisir,
Plustost que le solide, embrassent l’apparence
Et font du seul éclat l’essence du plaisir.
Leur maxime n’est pas que la chose se cache,
Cela les refroidit:
Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache,
Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit.
Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage,
Je n’en tiens du tout rien;
Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage,
Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien.
Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie,
Et ne permettez pas
Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie
Une goutte d’absinthe aigrisse les appas.
Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses,
D’un soin toujours égal;
J’ay bien fait de languir pour de si belles choses;
Et vous avez bien fait de soulager mon mal.
Ne laissons échapper un moment inutile
En l’avril de nos ans,
Et que nostre pensée en delices fertile,
S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens.
De vos chères faveurs les aimables largesses
Comblent tout mon souhait,
Et cependant mon ame au milieu des caresses
Ne peut venir à bout d’un desir satisfait.
Contente, elle désire, et va criant à l’ayde,
Au milieu du secours;
Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède,
Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours.
C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable,
Ne vous déplaira point;
Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable,
Si vostre jugement me condamne en ce poinct.
Que j’aime ce visage en sa naïve grace
Jadis plein de refus,
Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace
De nul de ses dédains qui ne paroissent plus!
Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques
N’appartiennent qu’à moy,
Et bas comme je suis au-dessous des monarques,
J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy.
Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire
Qu’ait eu ma passion,
J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire
Et ma gloire dépend de ma discrétion.
Benserade.
JOUISSANCE[24]
Enfin cette beauté qui me faisoit mourir,
Dans le soin de me secourir
Change l’ingratitude à la reconnoissance,
Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté
Feroit moins voir sa cruauté
Que l’excès de ma récompense.
Mais quoy? sans retomber au péril du trépas,
Pourray-je dire les combats
Que la honte et l’amour livrèrent à son ame,
Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur,
L’innocente mouroit de peur,
Et trembloit au bruit de ma flame!
Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir,
Seconde encore mon désir;
Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine,
Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels
Des caractères immortels
A la loüange de ma reine.
En la triste saison que Phebus endormy
Ne luit au monde qu’à demy,
Mon astre m’éclaira de toute sa lumière.
Et cette belle aurore, un peu devant le jour,
A l’assignation d’amour
Se rendit presque la première.
Au moment que je vis ce merveilleux objet,
Pour qui j’avois tant de respect,
Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide,
Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu?
Faut-il que pour toy la vertu
Cède à la fureur qui me guide?
«Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens;
Et si j’ay des charmes puissans,
Comme pour me flater tu le veux faire croire,
Modère aussi les tiens, et content de ma foy,
Cesse de prétendre sur moy
L’honneur d’une lâche victoire.»
Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur,
Peu s’en fallut que mon ardeur
N’écoutât du respect les simples remonstrances,
Et que, perdant le fruit de cette occasion,
Une sotte confusion
Ne ruinât mes espérances.
Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein,
J’attache ma bouche à son sein,
Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes:
Là nous eusmes un long et périlleux combat.
Avant qu’elle ne succombât
Sous l’heureux effort de mes armes.
Nos rideaux recevoient tout autant de clarté
Qu’il en faut pour une beauté
Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience.
La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer,
Et j’y pouvois considérer
Tous les traits de son innocence.
Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit
Ses yeux que la honte abaissoit
Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses;
Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment
Protester que jamais amant
Ne toucha de si belles choses.
Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor,
Que je devois garder encor,
Après avoir soulé ton amoureuse envie,
Après t’estre enrichy de ma première fleur,
Après m’avoir osté l’honneur,
Oste-moy, dit-elle, la vie!»
«Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort,
Puisque nos destins sont d’accord,
Goustons les voluptez que le ciel nous envoye;
Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs,
Et ne fais pas tomber des pleurs
Dans le fleuve de nostre joye.
«Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion
L’emporte sur ma passion.
Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte,
Que tous les espions qu’on vient de nous donner
Jamais ne pourront discerner
La vérité d’avec la feinte.
«Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché,
Pourveu qu’on le tienne caché
Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices
Qu’un mutuel desir de le faire souvent,
Et l’honneur, qui n’est que du vent,
Se garde parmy nos délices.»
Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté,
Après m’avoir bien écouté:
«Que les propos, dit-il, d’une personne aimée
Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits!
Que mes sens se trouvent surpris,
Et ma colère desarmée!
«Dispose de ma vie, aimable suborneur!
L’Amour, plus puissant que l’honneur,
Me fait abandonner ma première conduite,
Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant
Ne peut cueillir injustement
Les fruits d’une longue poursuite.»