JOUISSANCE

IDYLLE[25]

Du bel astre du jour les lumières errantes

Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes,

Et sous les noirs frimas les aquilons naissans

Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans;

Depuis le jour fatal que l’amoureux Lysandre

Vit la belle Climene et ne peut s’en deffendre,

Et qu’heureux à ses pieds de voir couler ses jours,

Il n’estoit point gesné par d’ingrates amours.

Après beaucoup de temps, de constance et de peine.

Il sut toucher le cœur de l’aimable Climène,

Et cette belle enfin, favorable à ses vœux,

Ressentit les langueurs d’un tourment amoureux.

Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs ames

Aux plaisirs innocens de leurs discrètes flames,

Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux

Que ces chastes amours qui triomphent des dieux.

Mais qu’on voit rarement, dans le siècle où nous sommes,

Les amans aimer bien et n’aimer pas en hommes,

Et qu’il est difficile au cœur bien enflamé

D’estre longtemps discret, lorsqu’il est fort aimé!

Lysandre, en qui l’amour estoit jadis si pure,

Fut touché du désordre où porte la nature:

Son cœur et sa raison ne pouvant s’accorder,

Il vouloit des faveurs qu’il n’osoit demander.

Climène le connut, et son ame affligée

Desira vainement de se voir dégagée.

Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu’en aimant

L’on s’accoutume enfin aux transports d’un amant.

Climène chaque jour devenoit moins sévère,

Répondoit à Lysandre avec moins de colère,

Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour

Les plaisirs indiscrets du criminel amour.

D’un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses

Combattirent longtemps leurs flames amoureuses.

Mais dès lors que l’honneur est pressé par l’amour,

Si l’amour est bien fort, l’honneur cède à son tour.

Avec tous les efforts d’une vertu sévère,

C’est en vain que souvent la Raison delibère,

Et l’esprit, combattu par des attraits puissans,

Se trouble et s’abandonne à l’empire des sens.

Sur le bord d’un ruisseau, loin du bruit et du monde

Climène un jour dormoit au murmure de l’onde,

A l’ombrage d’un bois et sur le gazon vert:

Un doux zephir baisoit son beau sein découvert.

Telle parut jadis, dans les bois de Cythère,

Des plus tendres Amours la ravissante mère,

Quand lasse de chercher son aimable Adonis,

Elle se reposoit dans les bras de son fils.

Climène, mille fois plus charmante et plus belle,

Dort parmi les Amours qui veillent autour d’elle,

Qui toujours attachez à ses divins appas,

L’aiment comme leur mère et ne la quittent pas.

Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre,

Guidé par l’Amour mesme, en ce bois se vint rendre.

Surpris d’un nouveau jour qui brilloit à ses yeux,

Il connut que Climène estoit près de ces lieux.

Il soupire, il s’avance, et dans cet instant mesme,

Plein de joie et d’ardeur, il trouve ce qu’il aime,

Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps,

Négligemment couché, découvroit ses trésors.

Charmé de contempler tant de beautez nouvelles,

De mille feux nouveaux il sent les étincelles,

Et se laisse embraser à ces esprits ardens

Qui malgré la raison s’écoulent par les sens.

Sans éveiller Climène, à genoux auprès d’elle,

Il veut porter sa bouche au sein de cette belle,

Et sa main criminelle est prête de toucher

Des trésors que l’honneur ordonne de cacher.

Mais un léger respect qui combattoit sa flame,

Calma pour un moment les transports de son ame,

Et, prest d’exécuter un si hardy dessein,

Il sentit arrester et sa bouche et sa main.

Il craignit justement que Climène offensée

Ne punît par sa haine une ardeur insensée,

Et que, pleine d’horreur pour sa témérité,

Il ne peust plus fléchir son esprit irrité.

«Que feray-je, dit-il, dans l’ardeur qui m’anime?

Qui péche par amour ne fait pas un grand crime.

Souvent dans les combats qu’ont des cœurs amoureux,

Si l’on n’est téméraire on n’est jamais heureux.

Nul ne peut estre sage auprès de ce qu’il aime:

Le respect dure peu quand l’amour est extrême,

Et ces foibles combats sont au cœur d’un amant

Ce que fait un peu d’eau sur un brasier fumant.»

A ces mots, il s’emporte, et son ame aveuglée

S’abandonne aux fureurs d’une amour déréglée.

Il arreste Climène avec ses bras puissans,

Et l’inhumain est sourd à ses cris innocens.

Cette belle, en désordre, estonnée et tremblante,

Tâche en vain d’échapper, se plaint et se tourmente,

Menace son amant de courir au trépas:

Enfin elle le prie et ne le fléchit pas.

Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre.

Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre,

Mais contre ce qu’on aime on fait un vain effort:

Quand le cœur nous trahit, le bras n’est guères fort.

Ce n’est plus qu’aux soupirs que sa bouche est ouverte.

Elle ferme les yeux pour ne pas voir sa perte,

Et les bras étendus, sans aucun mouvement,

Laisse tout prendre enfin à cet heureux amant.

Jamais tant de beautez, avecque tant de joye,

Des ardeurs d’un amant ne devinrent la proye,

Et l’on ne vit jamais dans l’empire amoureux

De plus belle conqueste et d’amant plus heureux.

Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent,

Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent;

Tous en furent émus et dirent tour à tour,

Que rien n’est comparable aux douceurs de l’amour.