ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
CLITON, la Nourrice.
CLITON
Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire. 1435
LA NOURRICE.
Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire
Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants
Que de violenter sa raison et ses sens?
CLITON
Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage,
Se figurer Charon des traits de mon visage, 1440
Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier,
Me payer à bons coups des droits de son denier?
LA NOURRICE.
Plaisante illusion!
CLITON.
Mais funeste à ma tête,
Sur qui se déchargeoit une telle tempête,
Que je tiens maintenant à miracle évident 1445
Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent.
LA NOURRICE.
C'étoit mal reconnoître un si rare service.
ÉRASTE, derrière le théâtre[762].
CLITON.
Adieu, Nourrice:
Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix;
Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. 1450
LA NOURRICE.
Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763],
Je veux voir à quel point sa fureur le domine.
CLITON.
Contente à tes périls ton curieux desir[764].
LA NOURRICE.
Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir.
SCÈNE II.
ÉRASTE, la Nourrice.
ÉRASTE[765].
En vain je les rappelle, en vain pour se défendre 1455
La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766];
Ces lâches escadrons de fantômes affreux
Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux,
Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre,
Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre.
Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767],
La peur saisit si bien les ombres et leur roi,
Que se précipitant à de promptes retraites,
Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes.
Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, 1465
Pour les favoriser ne roule plus de feux;
Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère,
Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768];
Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux,
Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, 1470
Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne
De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769].
Trop heureux accident, s'il avoit prévenu
Le déplorable coup du malheur avenu[770]!
Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte 1475
Avant ce jour fatal eût consenti ma perte,
Et si ce que le ciel me donne ici d'accès
Eût de ma trahison devancé le succès!
Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre!
N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre 1480
Que le simple dessein d'un si lâche forfait?
Injustes, deviez-vous en attendre l'effet?
Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice
Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771].
Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir 1485
Sans le triste secours de ce dur souvenir[772].
Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773],
Ne sont auprès de lui que de légères peines;
On reçoit d'Alecton un plus doux traitement.
Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]! 1490
Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres
Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres!
Use après, si tu veux, de toute ta rigueur,
Et si pour m'achever tu manques de vigueur,
(Il met la main sur son épée[775].)
Cesse de me gêner durant ce peu d'espace.
Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici
L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici:
C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie
Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: 1500
Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux
L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux.
LA NOURRICE.
Pourquoi permettez-vous que cette frénésie
Règne si puissamment sur votre fantaisie?
L'enfer voit-il jamais une telle clarté? 1505
ÉRASTE.
Aussi ne la tient-il que de votre beauté;
Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière.
LA NOURRICE.
Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière,
Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat.
ÉRASTE.
Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; 1510
Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage
Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge:
Je ne reconnois plus aucun de vos attraits.
Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits,
Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, 1515
Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même.
Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]?
Y viens-tu rechercher Mélite comme moi?
LA NOURRICE.
Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777]
Que la voyant si pâle il la crut être morte; 1520
Cet étourdi trompé vous trompa comme lui.
Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui
Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire,
De sa fidélité recevra le salaire.
ÉRASTE.
Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; 1525
En vain pour les trouver je rends tant de combats.
LA NOURRICE.
Votre douleur vous trouble, et forme des nuages
Qui séduisent vos sens par de fausses images:
Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778].
ÉRASTE.
Je ne m'abuse point de fausses visions: 1530
Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite,
Et Pluton de frayeur en quitter la conduite.
LA NOURRICE.
Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous,
Craignant votre fureur et le poids de vos coups;
Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place: 1535
Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face?
Le logis de Mélite et celui de Cliton
Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton?
Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence?
ÉRASTE.
De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779]. 1540
Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré
Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé:
Ma guérison dépend de parler à Mélite.
LA NOURRICE.
Différez pour le mieux un peu cette visite,
Tant que, maître absolu de votre jugement, 1545
Vous soyez en état de faire un compliment.
Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage;
Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]:
Un moment de repos que vous prendrez chez vous....
ÉRASTE.
Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux,
Et ma foible raison, de guide dépourvue,
Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.
LA NOURRICE.
Si je vous suis utile, allons je ne veux pas
Pour un si bon sujet vous épargner mes pas.
SCÈNE III.
CLORIS, PHILANDRE.
CLORIS
Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; 1555
Me rapaiser jamais passe ton industrie.
Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser;
Tes protestations ne font que m'offenser:
Savante à mes dépens de leur peu de durée,
Je ne veux point en gage un foi parjurée, 1560
Un cœur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781],
Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler.
PHILANDRE.
Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire
L'indigne souvenir d'une action si noire,
Et pour rendre à jamais nos premiers vœux contents,
Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends.
Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782]....
CLORIS.
Laisse là désormais ces petits mots de flamme,
Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé
Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. 1570
PHILANDRE.
De grâce, redonnez à l'amitié passée
Le rang que je tenois dedans votre pensée.
Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens,
Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783],
Par ce que votre foi me permettoit d'attendre.... 1575
CLORIS.
C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre.
Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien
Qu'un visage commun, et fait comme le mien,
N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte,
Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. 1580
Mélite a des attraits qui savent tout dompter;
Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter:
Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale.
C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale;
Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs: 1585
Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs.
PHILANDRE.
Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place;
Une autre affection vous rend pour moi de glace.
CLORIS.
Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784];
Mais je te changerai pour le premier trouvé. 1590
PHILANDRE.
C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance.
Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance,
Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir
De tant de cruautés le juste repentir.
CLORIS.
Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785] 1595
De tous les beaux discours que tu me viens de dire.
Que lui veux-tu mander?
PHILANDRE.
Va, dis-lui de ma part
Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard
Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786].
CLORIS.
Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte: 1600
Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux.
PHILANDRE.
Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux:
Je sais trop comme on venge une flamme outragée.
CLORIS.
Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée?
Par où t'y prendras-tu? de quel air?
PHILANDRE.
Il suffit: 1605
Je sais comme on se venge.
CLORIS.
Et moi comme on s'en rit.
SCÈNE IV.
TIRCIS, MÉLITE.
TIRCIS
Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes,
Comble notre espérance et dissipe nos craintes,
Que nos contentements ne sont plus traversés
Que par le souvenir de nos malheurs passés[787], 1610
Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses
Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses,
Et d'un commun accord chérissons nos ennuis,
Dont nous voyons sortir de si précieux fruits.
Adorables regards, fidèles interprètes 1615
Par qui nous expliquions nos passions secrètes,
Doux truchements du cœur, qui déjà tant de fois
M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix,
Nous n'avons plus besoin de votre confidence:
L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, 1620
Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur
Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur.
Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème,
La bouche est impuissante où l'amour est extrême:
Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; 1625
Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller.
Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage,
Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage.
Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis
T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? 1630
MÉLITE.
Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent.
TIRCIS.
Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent
Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux,
Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux.
MÉLITE.
Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme 1635
Suivent l'instruction des mouvements de l'âme.
On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort
A fait sur tous mes sens un véritable effort[788];
On en a vu l'effet, quand te sachant en vie,
De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789]; 1640
On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs
Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs,
Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée,
Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790],
Si bien qu'à ton retour ta chaste affection 1645
Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791].
Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire
Te sut persuader tellement le contraire,
Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu,
Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792]. 1650
TIRCIS.
J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible
D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible;
Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter
La raison qui s'efforce à le violenter[793];
Et qu'après des transports de telle promptitude, 1655
Ma flamme ne te laisse aucune incertitude.
MÉLITE.
Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794]
T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité,
Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable.
TIRCIS.
Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, 1660
Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir,
Et qu'on me récompense au lieu de me punir.
J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795],
Et si jamais je sais quelle main si hardie....
SCÈNE V.
CLORIS, TIRCIS, MÉLITE.
CLORIS
Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665
Cependant qu'une sœur ne se peut consoler,
Et que le triste ennui d'une attente incertaine
Touchant votre retour la tient encore en peine.
TIRCIS.
L'amour a fait au sang un peu de trahison[796];
Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670
Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte,
Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?
CLORIS.
L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.
Tant d'offres, tant de vœux, et tant de compliments,
Mêlés de repentir....
MÉLITE.
Qu'à la fin exorable, 1675
Vous l'avez regardé d'un œil plus favorable.
CLORIS.
Vous devinez fort mal.
TIRCIS.
Quoi, tu l'as dédaigné?
CLORIS.
Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797].
MÉLITE.
Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine?
CLORIS.
Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680
Pour la première fois, il me dupe qui veut;
Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.
MÉLITE.
C'est-à-dire, en un mot....
CLORIS.
Que son humeur volage[798]
Ne me tient pas deux fois en un même passage;
En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685
Il m'est avantageux de l'avoir vu changer,
Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799],
M'attachant avec lui, me rendît misérable[800].
Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part
J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690
MÉLITE.
Mais le peu qu'il voulut me rendre de service
Ne lui doit pas porter un si grand préjudice.
CLORIS.
Après un tel faux bond, un change si soudain,
A volage, volage, et dédain pour dédain.
MÉLITE.
Ma sœur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695
CLORIS.
Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.
MÉLITE.
Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.
CLORIS.
Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.
MÉLITE.
Que vous êtes mauvaise!
CLORIS.
Un peu plus qu'il ne semble.
MÉLITE.
Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700
CLORIS.
Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802]
Votre dextérité n'en viendroit pas à bout.
VI.
TIRCIS, la Nourrice[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS.
TIRCIS.
De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]:
Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse,
L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705
Que ces frivoles soins te viennent divertir:
Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805],
A ce nœud qui me rend le plus heureux des hommes,
Et ma fidélité, qu'il va récompenser....
LA NOURRICE[806]
Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710
Votre rival vous cherche, et la main à l'épée
Vient demander raison de sa place usurpée.
ÉRASTE,à Mélite.
Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel,
A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel
Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715
De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807].
Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon;
La mort lui sera douce à l'égal du pardon.
Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite
La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720
Et de qui l'imposture avec de faux écrits
A dérobé Philandre aux vœux de sa Cloris.
MÉLITE.
Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute,
Que serois-tu d'avis de lui répondre?
TIRCIS.
Écoute
Quatre mots à quartier[808].
ÉRASTE.
Que vous avez de tort 1725
De prolonger ma peine en différant ma mort!
De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809],
Ou ma main préviendra votre lente justice.
MÉLITE.
Voyez comme le ciel a de secrets ressorts
Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730
Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire,
Avance nos amours au lieu de les détruire;
De son fâcheux succès, dont nous devions périr,
Le sort tire un remède afin de nous guérir.
Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735
Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue,
Obligés désormais de ce que tour à tour
Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour,
Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811]
A mis tant de pitié dans le cœur de ma mère, 1740
Que cette occasion prise comme aux cheveux,
Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses vœux;
Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime;
Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime,
Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745
Par où votre repos sera mieux établi.
ÉRASTE.
Tout confus et honteux de tant de courtoisie,
Je veux dorénavant chérir ma jalousie,
Et puisque c'est de là que vos félicités....
LA NOURRICE, à Éraste.
Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750
Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance
Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812],
N'osant se hasarder à des ressentiments
Qui donneroient du trouble à leurs contentements.
Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755
Et seule intéressée, à ce que je soupçonne,
Saura bien se venger sur vous à l'avenir
D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir.
ÉRASTE, à Cloris.
Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce
Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760
Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814],
Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait.
Mélite répondra de ma persévérance:
Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance;
Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765
Mettre tout en usage en cette extrémité;
Et c'est avec raison que ma flamme contrainte
De réduire ses feux dans une amitié sainte,
Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815]
Tournent vers la beauté qu'elle chérit le (ajouté à la main) plus. 1770
TIRCIS.
Que t'en semble, ma sœur?
CLORIS.
Mais toi-même, mon frère?
TIRCIS.
Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.
CLORIS.
Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi
Que mon affection voulut prendre la loi.
TIRCIS.
Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816] 1775
Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent.
Parlons donc pour la forme. Oui, ma sœur, j'y consens[817],
Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens.
Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818]
Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780
Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en sœur,
Nos ans puissent couler avec plus de douceur!
ÉRASTE.
Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie;
Mais ma félicité ne peut être accomplie
Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785
D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.
CLORIS.
Aimez-moi seulement, et pour la récompense
On me donnera bien le loisir que j'y pense.
TIRCIS.
Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820]
Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790
CLORIS.
Vous prodiguez en vain vos foibles artifices;
Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services.
MÉLITE.
C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus,
Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus.
Ma sœur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795
Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]:
Accorde cette grâce à nos justes desirs.
TIRCIS.
Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823].
ÉRASTE[824].
Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières,
Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800
Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825],
Laissez-les disposer de votre sentiment.
CLORIS[826].
En vain en ta faveur chacun me sollicite,
J'en croirai seulement la mère de Mélite:
Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805
Et ton mérite alors m'y fera consentir.
TIRCIS.
Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre,
Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828].
LA NOURRICE.
(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)
Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps
D'aussi beaux fils que vous étoient assez conte 1810
Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire
Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire.
A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils
Qui répandoient partout des rayons nompareils;
Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815
Un seul mot de ma part leur étoit un oracle....
Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci?
Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]!
Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831],
On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820
Et je ferai bien voir à vos feux empressés
Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.