SCÈNE VII.

CLÉONICE, AGLANTE.

CLÉONICE.

Mon Philène[914], as-tu donc un père si barbare
Qu'il veuille séparer une amitié si rare?330

AGLANTE.

Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain,
Pour en rompre les nœuds, vient la force à la main,
Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse,
Résolu que ma foi dégage sa promesse.

CLÉONICE.

Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin!335
Donc un si triste soir suit un si beau matin?
Le même jour propice et contraire à nos flammes
Va désunir deux corps dont il unit les âmes,
Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir,
Voit naître nos desirs et mourir notre espoir.340

AGLANTE.

L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices,
Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices,
Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs,
D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs.

CLÉONICE.

Hélas! que de tourments accompagnent ses charmes!345
Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes!
Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu
Où j'ai reçu ton cœur, recevoir ton adieu!
Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage,
Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage,350
Et lorsque, le soleil ayant fini son tour,
Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour,
Étouffez, j'y consens, cet objet déplorable
Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable.
Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi:355
Ton cœur pourra brûler pour un autre que moi;
Tu pourras obéir sans me faire d'injure:
J'aime sans inconstance et change sans parjure.

AGLANTE.

Un père veut forcer un cœur à vous trahir,
Et vous croyez ce cœur capable d'obéir!360
Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte!
Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte:
La naissance n'a point d'assez puissantes lois
Pour me faire manquer à ce que je vous dois;
Recevez de nouveau la foi que je vous donne,365
D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne.

CLÉONICE.

Hélas! en quel état le malheur nous réduit!
Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit!

AGLANTE.

Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime,
On trouve des plaisirs dans la souffrance même.370

CLÉONICE.

Aimons-nous et souffrons: deux cœurs si bien d'accord
Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort.

AGLANTE.

Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre?

CLÉONICE.

Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre?

AGLANTE.

Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas375
Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas.

CLÉONICE.

N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] père.

AGLANTE.

Mon âme, c'est de là que part notre misère;
C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous
Qu'en leur temple mes vœux ne s'adressoient qu'à vous.380
Au pied de leurs autels j'adorois leur image:
Étoit-ce donc vous rendre un trop léger hommage?
O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait?
Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait?
Que votre jalousie ou votre haine éclate,385
Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate[916].
Inventez des tourments à me priver du jour:
Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour.

CLÉONICE.

N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes;
Je te jure, mon cœur, les puissances suprêmes,390
Dont la seule bonté nous pourra secourir,
Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir.

AGLANTE.

Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre,
Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre!
Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi.395

CLÉONICE.

Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici;
Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare.

AGLANTE.

Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare;
Mais avec un serment, que malgré son effort,
Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort.400

FIN.