ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE[66].

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, SEPTIME.

PTOLOMÉE.

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre

Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.

Quand les Dieux étonnés sembloient se partager,

Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoient juger.

Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides5

Par le débordement de tant de parricides,

Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,

Sur ses champs empestés confusément épars,

Ces montagnes de morts[67] privés d'honneurs suprêmes,

Que la nature force à se venger eux-mêmes,10

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents[68]

De quoi faire la guerre au reste des vivants,

Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,

Justifiant César, a condamné Pompée[69].

Ce déplorable chef du parti le meilleur,15

Que sa fortune lasse abandonne au malheur,

Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire

Des changements du sort une éclatante histoire[70].

Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur,

Vit ses prospérités égaler son grand cœur;20

Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes;

Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles,

Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux

Où contre les Titans en trouvèrent les Dieux:

Il croit que ce climat, en dépit de la guerre,25

Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre,

Et dans son désespoir à la fin se mêlant,

Pourra prêter l'épaule au monde en chancelant[71].

Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde,

Et veut que notre Égypte, en miracles féconde,30

Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui,

Et relève sa chute, ou trébuche sous lui.

C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre.

Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre:

S'il couronna le père, il hasarde le fils[72];35

Et nous l'ayant donnée, il expose Memphis.

Il faut le recevoir, ou hâter son supplice[73],

Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.

L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux,

Et je crains d'être injuste et[74] d'être malheureux.40

Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie

M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie:

C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser

A quel choix vos conseils doivent me disposer[75].

Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire45

D'achever de César ou troubler la victoire;

Et je puis dire enfin que jamais potentat[76]

N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État.

PHOTIN.

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées[77],

La justice et le droit sont de vaines idées;50

Et qui veut être juste en de telles saisons,

Balance le pouvoir, et non pas les raisons.

Voyez donc votre force, et regardez Pompée,

Sa fortune abattue et sa valeur trompée.

César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état:55

Il fuit et le reproche et les yeux du sénat,

Dont plus de la moitié piteusement étale

Une indigne curée aux vautours de Pharsale;

Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains,

A qui par sa défaite il met les fers aux mains;60

Il fuit le désespoir des peuples et des princes

Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces[78],

Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés,

Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés:

Auteur des maux de tous, il est à tous en butte,65

Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.

Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis?

L'espoir de son salut en lui seul étoit mis;

Lui seul pouvoit pour soi: cédez alors qu'il tombe.

Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe,70

Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,

Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé?

Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,

A force d'être juste on est souvent coupable;

Et la fidélité qu'on garde imprudemment,75

Après un peu d'éclat traîne un long châtiment,

Trouve un noble revers, dont les coups invincibles,

Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux[79]:

Rangez-vous du parti des destins et des Dieux,80

Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage,

Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage;

Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,

Et pour leur obéir, perdez le malheureux.

Pressé de toutes parts des colères célestes,85

Il en vient dessus vous faire fondre les restes;

Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,

Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.

Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime:

Elle marque sa haine, et non pas son estime;90

Il ne vient que vous perdre en venant prendre port;

Et vous pouvez douter s'il est digne de mort!

Il devoit mieux remplir nos vœux et notre attente,

Faire voir sur ses nefs la victoire flottante:

Il n'eût ici trouvé que joie et que festins;95

Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.

J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne:

J'exécute à regret ce que le ciel ordonne;

Et du même poignard pour César destiné,

Je perce en soupirant son cœur infortuné.100

Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête

Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête.

Laissez nommer sa mort un injuste attentat:

La justice n'est pas une vertu d'État.

Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes105

Ne fait qu'anéantir la force des couronnes;

Le droit des rois consiste à ne rien épargner:

La timide équité détruit l'art de régner.

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,110

Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,

Et voler sans scrupule au crime qui lui sert[80].

C'est là mon sentiment. Achillas et Septime

S'attacheront peut-être à quelque autre maxime:

Chacun a son avis; mais quel que soit le leur,115

Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur[81].

ACHILLAS.

Seigneur, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée[82]

Je voie et la fortune et la valeur trompée,

Je regarde son sang comme un sang précieux,

Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les Dieux.120

Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime;

Mais s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime:

Et quel besoin ici d'une extrême rigueur?

Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur.

Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore:125

Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore;

Mais quoique vos encens le traitent d'immortel,

Cette grande victime est trop pour son autel;

Et sa tête immolée au Dieu de la victoire

Imprime à votre nom une tache trop noire:130

Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer;

En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer.

Vous lui devez beaucoup: par lui Rome animée

A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée;

Mais la reconnoissance et l'hospitalité135

Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.

Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne,

Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne,

Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang

A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang[83].140

S'il est juste d'ailleurs que tout se considère,

Que hasardoit Pompée en servant votre père?

Il se voulut par là faire voir tout-puissant,

Et vit croître sa gloire en le rétablissant.

Il le servit enfin, mais ce fut de la langue.145

La bourse de César fit plus que sa harangue:

Sans ses mille talents[84], Pompée et ses discours

Pour rentrer en Égypte étoient un froid secours.

Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles:

Les effets de César valent bien ses paroles;150

Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui,

Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui.

Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître.

Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître,

Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi,155

Dans vos propres États vous donneroit la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.

S'il le faut toutefois, ma main est toute prête:

J'obéis avec joie, et je serois jaloux[85]

Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.160

SEPTIME.

Seigneur, je suis Romain: je connois l'un et l'autre[86].

Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre;

Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,

Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.

Des quatre le premier vous seroit trop funeste;165

Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.

Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi,

Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi,

Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre

La suite d'une longue et difficile guerre,170

Dont peut-être tous deux également lassés

Se vengeroient sur vous de tous les maux passés.

Le livrer à César n'est que la même chose:

Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose,

Et s'armant à regret de générosité,175

D'une fausse clémence il fera vanité:

Heureux de l'asservir en lui donnant la vie,

Et de plaire par là même à Rome asservie!

Cependant que forcé d'épargner son rival,

Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal.180

Il faut le délivrer du péril et du crime,

Assurer sa puissance, et sauver son estime,

Et du parti contraire en ce grand chef détruit,

Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit[87].

C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre:185

Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre[88];

Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux,

Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux[89].

PTOLOMÉE.

N'examinons donc plus la justice des causes,

Et cédons au torrent qui roule toutes choses[90].190

Je passe au plus de voix, et de mon sentiment

Je veux bien avoir part à ce grand changement.

Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome

A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme.

Abattons sa superbe avec sa liberté;195

Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté;

Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde,

Et donnons un tyran à ces tyrans du monde:

Secondons le destin qui les veut mettre aux fers[91],

Et prêtons-lui la main pour venger l'univers.200

Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves,

Et que ton insolence ose traiter d'esclaves,

Adoreront César avec moins de douleur,

Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.

Allez donc, Achillas, allez avec Septime205

Nous immortaliser par cet illustre crime.

Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci[92].

Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.

ACHILLAS.

Seigneur, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne[93].

PTOLOMÉE.

Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne,210

Et vous ressouvenez que je mets en vos mains

Le destin de l'Égypte et celui des Romains[94].