SCÈNE II.

PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE.

PHOCAS.

Quel est votre entretien avec cette princesse?

Des noces que je veux?

MARTIAN.

C'est de quoi je la presse. 920

PHOCAS.

Et vous l'avez gagnée en faveur de mon fils?

MARTIAN.

Il sera son époux, elle me l'a promis.

PHOCAS.

C'est beaucoup obtenu d'une âme si rebelle.

Mais quand?

MARTIAN.

C'est un secret que je n'ai pas su d'elle.

PHOCAS.

Vous pouvez m'en dire un dont je suis plus jaloux[ [346]. 925

On dit qu'Héraclius est fort connu de vous:

Si vous aimez mon fils, faites-le-moi connoître.

MARTIAN.

Vous le connoissez trop, puisque je vois ce traître.

EXUPÈRE.

Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.

MARTIAN.

Chacun te l'avouera: tu le fais assez voir. 930

PHOCAS.

De grâce, éclaircissez ce que je vous propose.

Ce billet à demi m'en dit bien quelque chose;

Mais, Léonce, c'est peu si vous ne l'achevez.

MARTIAN.

Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez:

Dites Héraclius; il n'est plus de Léonce, 935

Et j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce.

PHOCAS.

Tu peux bien t'y résoudre, après ton vain effort

Pour m'arracher le sceptre et conspirer ma mort.

MARTIAN.

J'ai fait ce que j'ai dû. Vivre sous ta puissance,

C'eût été démentir mon nom et ma naissance. 940

Et ne point écouter le sang de mes parents,

Qui ne crie en mon corps que la mort des tyrans.

Quiconque pour l'empire eut la gloire de naître

Renonce à cet honneur s'il peut souffrir un maître:

Hors le trône ou la mort, il doit tout dédaigner; 945

C'est un lâche, s'il n'ose ou se perdre ou régner.

J'entends donc mon arrêt sans qu'on me le prononce.

Héraclius mourra comme a vécu Léonce:

Bon sujet, meilleur prince; et ma vie et ma mort

Rempliront dignement et l'un et l'autre sort. 950

La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née;

A mes côtés pour toi je l'ai cent fois traînée;

Et mon dernier exploit contre tes ennemis

Fut d'arrêter son bras qui tombait sur ton fils.

PHOCAS.

Tu prends pour me toucher un mauvais artifice: 955

Héraclius n'eut point de part à ce service;

J'en ai payé Léonce à qui seul étoit dû

L'inestimable honneur de me l'avoir rendu.

Mais sous des noms divers à soi-même contraire[ [347],

Qui conserva le fils attente sur le père; 960

Et se désavouant d'un aveugle secours,

Sitôt qu'il se connoît il en veut à mes jours.

Je te devois sa vie, et je me dois justice:

Léonce est effacé par le fils de Maurice.

Contre un tel attentat rien n'est à balancer, 965

Et je saurai punir comme récompenser.

MARTIAN.

Je sais trop qu'un tyran est sans reconnoissance,

Pour en avoir conçu la honteuse espérance,

Et suis trop au-dessus de cette indignité,

Pour te vouloir piquer de générosité. 970

Que ferois-tu pour moi de me laisser la vie,

Si pour moi sans le trône elle n'est qu'infamie?

Héraclius vivroit pour te faire la cour!

Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour.

Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible: 975

Ta vie avec la mienne est trop incompatible;

Un si grand ennemi ne peut être gagné,

Et je te punirois de m'avoir épargné.

Si de ton fils sauvé j'ai rappelé l'image,

J'ai voulu de Léonce étaler le courage, 980

Afin qu'en le voyant tu ne doutasses plus

Jusques où doit aller celui d'Héraclius.

Je me tiens plus heureux de périr en monarque,

Que de vivre en éclat sans en porter la marque;

Et puisque pour jouir d'un si glorieux sort, 985

Je n'ai que ce moment qu'on destine à ma mort[ [348],

Je la rendrai si belle et si digne d'envie,

Que ce moment vaudra la plus illustre vie.

M'y faisant donc conduire, assure ton pouvoir,

Et délivre mes yeux de l'horreur de te voir. 990

PHOCAS.

Nous verrons la vertu de cette âme hautaine[ [349].

Faites-le retirer en la chambre prochaine,

Crispe; et qu'on me l'y garde, attendant que mon choix

Pour punir son forfait vous donne d'autres lois.

MARTIAN, à Pulchérie.

Adieu, Madame, adieu: je n'ai pu davantage, 995

Ma mort vous va laisser encor dans l'esclavage:

Le ciel par d'autres mains vous en daigne affranchir!