SCÈNE PREMIÈRE.

MARTIAN[ [332], PULCHÉRIE.

MARTIAN.

Je veux bien l'avouer, Madame, car mon cœur

A de la peine encore à vous nommer ma sœur,

Quand malgré ma fortune à vos pieds abaissée, 775

J'osai jusques à vous élever ma pensée,

Plus plein d'étonnement que de timidité,

J'interrogeois ce cœur sur sa témérité;

Et dans ses mouvements, pour secrète réponse,

Je sentois quelque chose au-dessus de Léonce, 780

Dont, malgré ma raison, l'impérieux effort

Emportoit mes desirs au delà de mon sort.

PULCHÉRIE.

Moi-même assez souvent j'ai senti dans mon âme

Ma naissance en secret me reprocher ma flamme.

Mais quoi? l'impératrice à qui je dois le jour 785

Avoit innocemment fait naître cet amour:

J'approchois de quinze ans, alors qu'empoisonnée[ [333]

Pour avoir contredit mon indigne hyménée,

Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs[ [334]:

«Le tyran veut surprendre ou forcer vos desirs, 790

Ma fille, et sa fureur à son fils vous destine;

Mais prenez un époux des mains de Léontine;

Elle garde un trésor qui vous sera bien cher.»

Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,

Qu'au lieu de la haïr d'avoir livré mon frère, 795

J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chère;

Et confondant ces mots de trésor et d'époux,

Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.

J'opposois de la sorte à ma fière naissance

Les favorables lois de mon obéissance; 800

Et je m'imputois même à trop de vanité

De trouver entre nous quelque inégalité.

La race de Léonce étant patricienne,

L'éclat de vos vertus l'égaloit à la mienne;

Et je me laissois dire en mes douces erreurs: 805

«C'est de pareils héros qu'on fait les empereurs;

Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage

A qui le monde entier peut rendre un juste hommage.»

J'écoutois sans dédain ce qui m'autorisoit:

L'amour pensoit le dire, et le sang le disoit; 810

Et de ma passion la flatteuse imposture

S'emparoit dans mon cœur des droits de la nature.

MARTIAN.

Ah! ma sœur, puisqu'enfin mon destin éclairci

Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi,

Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène! 815

C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine;

Mais quand il faut changer l'amour en amitié,

Que l'âme qui s'y force est digne de pitié!

Et qu'on doit plaindre un cœur qui n'osant s'en défendre,

Se laisse déchirer avant que de se rendre! 820

Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux

Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous!

Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimois d'être!

Ah! s'il m'étoit permis de ne me pas connoître,

Qu'un si charmant abus seroit à préférer 825

A l'âpre vérité qui vient de m'éclairer[ [335]!

PULCHÉRIE.

J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces;

Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces;

Et la haine à mon gré les fait plus doucement

Que quand il faut aimer, mais aimer autrement. 830

J'ai senti comme vous une douleur bien vive

En brisant les beaux fers qui me tenoient captive;

Mais j'en condamnerois le plus doux souvenir,

S'il avoit à mon cœur coûté plus d'un soupir.

Ce grand coup m'a surprise et ne m'a point troublée;

Mon âme l'a reçu sans en être accablée;

Et comme tous mes feux n'avoient rien que de saint,

L'honneur les alluma, le devoir les éteint.

Je ne vois plus d'amant où je rencontre un frère;

L'un ne peut me toucher, ni l'autre me déplaire[ [336]; 840

Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,

Si les miens sont vengés, et le tyran puni.

Vous que va sur le trône élever la naissance,

Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance;

Et domptant comme moi ce dangereux mutin, 845

Commencez à répondre à ce noble destin.

MARTIAN.

Ah! vous fûtes toujours l'illustre Pulchérie[ [337],

En fille d'empereur dès le berceau nourrie;

Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner[ [338]

Comment dessus vous-même il vous falloit régner; 850

Mais pour moi, qui caché sous une autre aventure,

D'une âme plus commune ai pris quelque teinture,

Il n'est pas merveilleux si ce que je me crus

Mêle un peu de Léonce au cœur d'Héraclius.

A mes confus regrets soyez donc moins sévère[ [339]: 855

C'est Léonce qui parle, et non pas votre frère;

Mais si l'un parle mal, l'autre va bien agir,

Et l'un ni l'autre enfin ne vous fera rougir[ [340].

Je vais des conjurés embrasser l'entreprise,

Puisqu'une âme si haute à frapper m'autorise, 860

Et tient que pour répandre un si coupable sang,

L'assassinat est noble et digne de mon rang.

Pourrai-je cependant vous faire une prière?

PULCHÉRIE.

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

MARTIAN.

Puisqu'un amant si cher ne peut plus être à vous, 865

Ni vous mettre l'empire en la main d'un époux,

Épousez Martian comme un autre moi-même:

Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j'aime.

PULCHÉRIE.

Ne pouvant être à vous, je pourrois justement

Vouloir n'être à personne, et fuir tout autre amant; 870

Mais on pourroit nommer cette fermeté d'âme

Un reste mal éteint d'incestueuse flamme.

Afin donc qu'à ce choix j'ose tout accorder,

Soyez mon empereur pour me le commander.

Martian vaut beaucoup, sa personne m'est chère; 875

Mais purgez sa vertu des crimes de son père,

Et donnez à mes feux pour légitime objet

Dans le fils du tyran votre premier sujet[ [341].

MARTIAN.

Vous le voyez, j'y cours; mais enfin, s'il arrive

Que l'issue en devienne ou funeste ou tardive[ [342], 880

Votre perte est jurée; et d'ailleurs nos amis

Au tyran immolé voudront joindre ce fils.

Sauvez d'un tel péril et sa vie et la vôtre:

Par cet heureux hymen conservez l'un et l'autre;

Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas, 885

Et mon ami de suivre un tel père au trépas.

Faites qu'en ce grand jour la troupe d'Exupère[ [343]

Dans un sang odieux respecte mon beau-frère;

Et donnez au tyran, qui n'en pourra jouir,

Quelques moments de joie afin de l'éblouir. 890

PULCHÉRIE.

Mais durant ces moments, unie à sa famille,

Il deviendra mon père, et je serai sa fille:

Je lui devrai respect, amour, fidélité;

Ma haine n'aura plus d'impétuosité;

Et tous mes vœux pour vous seront mols et timides, 895

Quand mes vœux contre lui seront des parricides,

Outre que le succès est encore à douter,

Que l'on peut vous trahir, qu'il peut vous résister,

Si vous y succombez, pourrai-je me dédire

D'avoir porté chez lui les titres de l'empire? 900

Ah! combien ces moments de quoi vous me flattez[ [344]

Alors pour mon supplice auroient d'éternités!

Votre haine voit peu l'erreur de sa tendresse:

Comme elle vient de naître, elle n'est que foiblesse.

La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts;

Et se dût avec moi perdre tout l'univers[ [345],

Jamais un seul moment, quoi que l'on puisse faire,

Le tyran n'aura droit de me traiter de père.

Je ne refuse au fils ni mon cœur ni ma foi:

Vous l'aimez, je l'estime, il est digne de moi. 910

Tout son crime est un père à qui le sang l'attache:

Quand il n'en aura plus, il n'aura plus de tache;

Et cette mort, propice à former ces beaux nœuds,

Purifiant l'objet, justifiera mes feux.

Allez donc préparer cette heureuse journée, 915

Et du sang du tyran signez cet hyménée.

Mais quel mauvais démon devers nous le conduit?

MARTIAN.

Je suis trahi, Madame, Exupère le suit.