SCÈNE III.
ANDROMÈDE, PHINÉE, AMMON, chœur de Nymphes, suite de Phinée.
PHINÉE.
Sur un bruit qui m'étonne, et que je ne puis croire,
Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 1180
Par un change honteux, de l'arrêt de ma mort.
Je ne suis point surpris que le Roi, que la Reine[ [637],
Suivent les mouvements d'une foiblesse humaine:
Tout ce qui me surprend, ce sont vos volontés.
On vous donne à Persée, et vous y consentez! 1185
Et toute votre foi demeure sans défense,
Alors que de mon bien on fait sa récompense!
ANDROMÈDE.
Oui, j'y consens, Phinée, et j'y dois consentir;
Et quel que soit ce bien qu'il a su garantir,
Sans vous faire injustice on en fait son salaire, 1190
Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire.
De quel front osez-vous me nommer votre bien[ [638],
Vous qu'on a vu tantôt n'y prétendre plus rien?
Quoi? vous consentirez qu'un monstre me dévore,
Et ce monstre étant mort je suis à vous encore! 1195
Quand je sors de péril vous revenez à moi!
Vous avez de l'amour, et je vous dois ma foi!
C'étoit de sa fureur qu'il me falloit défendre,
Si vous vouliez garder quelque droit d'y prétendre:
Ce demi-dieu n'a fait quoi que vous prétendiez, 1200
Que m'arracher au monstre à qui vous me cédiez.
Quittez donc cette vaine et téméraire idée;
Ne me demandez plus, quand vous m'avez cédée.
Ce doit être pour vous même chose aujourd'hui,
Ou de me voir au monstre, ou de me voir à lui. 1205
PHINÉE.
Qu'ai-je oublié pour vous de ce que j'ai pu faire?
N'ai-je pas des Dieux même attiré la colère?
Lorsque je vis Éole armé pour m'en punir,
Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir?
N'eurent-ils pas besoin d'un éclat de tonnerre, 1210
Ses ministres ailés, pour me 1210 par terre?
Et voyant mes efforts avorter sans effets,
Quels pleurs n'ai-je versés, et quels vœux n'ai-je faits?
ANDROMÈDE.
Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes,
Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes!
Et dedans mon péril vos sentiments ingrats
S'amusoient à des vœux quand il falloit des bras!
PHINÉE.
Que pouvois-je de plus, ayant vu pour Nérée
De vingt amants armés la troupe dévorée?
Devois-je encor promettre un succès à ma main, 1220
Qu'on voyoit au-dessus de tout l'effort humain?
Devois-je me flatter de l'espoir d'un miracle?
ANDROMÈDE.
Vous deviez l'espérer sur la foi d'un oracle:
Le ciel l'avoit promis par un arrêt si doux!
Il l'a fait par un autre, et l'auroit fait par vous. 1225
Mais quand vous auriez cru votre perte assurée,
Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée
Vous laissoient un exemple et noble et glorieux,
Si vous n'eussiez pas craint de périr à mes yeux.
Ils voyoient de leur mort la même certitude; 1230
Mais avec plus d'amour et moins d'ingratitude,
Tous voulurent mourir pour leur objet mourant.
Que leur amour du vôtre étoit bien différent!
L'effort de leur courage a produit vos alarmes,
Vous a réduit aux vœux, vous a réduit aux larmes; 1235
Et quoique plus heureuse en un semblable sort,
Je voix d'un œil jaloux la gloire de sa mort.
Elle avoit vingt amants qui voulurent la suivre,
Et je n'en avois qu'un, qui m'a voulu survivre.
Encor ces vingt amants, qui vous ont alarmé, 1240
N'étoient pas tous aimés, et vous étiez aimé:
Ils n'avoient la plupart qu'une foible espérance,
Et vous aviez, Phinée, une entière assurance;
Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi;
N'étoit-ce point assez pour mourir avec moi? 1245
Pouviez-vous?...
PHINÉE.
Ah! de grâce, imputez-moi, Madame,
Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme[ [639];
Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant
De vous pouvoir jamais survivre un seul moment.
J'épargnois à mes yeux un funeste spectacle, 1250
Où mes bras impuissants n'avoient pu mettre obstacle,
Et tenois ma main prête à servir ma douleur
Au moindre et premier bruit qu'eût fait votre malheur.
ANDROMÈDE.
Et vos respects trouvoient une digne matière
A me laisser l'honneur de périr la première! 1255
Ah! c'étoit à mes yeux qu'il falloit y courir,
Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir.
Vous ne me deviez pas envier cette joie
De voir offrir au monstre une première proie;
Vous m'auriez de la mort adouci les horreurs[ [640], 1260
Vous m'auriez fait du monstre adorer les fureurs;
Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable,
Je l'aurois regardé comme un port favorable,
Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux
Eût brûlé de rejoindre un amant généreux. 1265
J'aurois désavoué la valeur de Persée;
En me sauvant la vie il m'auroit offensée;
Et de ce même bras qu'il m'auroit conservé
Je vous immolerois ce qu'il m'auroit sauvé.
Ma mort auroit déjà couronné votre perte, 1270
Et la bonté du ciel ne l'auroit pas soufferte;
C'est à votre refus que les Dieux ont remis
En de plus dignes mains ce qu'ils m'avoient promis.
Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre;
Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre. 1275
Vous n'avez aucun lieu d'en devenir jaloux[ [641],
Puisque sur ce rocher j'étois morte pour vous.
Qui pouvoit le souffrir peut me voir sans envie
Vivre pour un héros de qui je tiens la vie;
Et quand l'amour encor me parleroit pour lui, 1280
Je ne puis disposer des conquêtes d'autrui.
Adieu.