SCÈNE IV.
PHINÉE, AMMON, suite de Phinée.
PHINÉE.
Vous voulez donc que j'en fasse la mienne,
Cruelle, et[ [642] que ma foi de mon bras vous obtienne?
Eh bien! nous l'irons voir ce bienheureux vainqueur,
Qui triomphant d'un monstre, a dompté votre cœur.
C'étoit trop peu pour lui d'une seule victoire,
S'il n'eût dedans ce cœur triomphé de ma gloire!
Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher,
La mienne à son bonheur saura bien l'arracher;
Et vainqueur de tous deux en une seule tête, 1290
De ce qui fut mon bien je ferai ma conquête.
La force me rendra ce que ne peut l'amour.
Allons-y, chers amis, et montrons dès ce jour[ [643]....
AMMON.
Seigneur, auparavant d'une âme plus remise
Daignez voir le succès d'une telle entreprise. 1295
Savez-vous que Persée est fils de Jupiter,
Et qu'ainsi vous avez le foudre à redouter?
PHINÉE.
Je sais que Danaé fut son indigne mère:
L'or qui plut dans son sein l'y forma d'adultère;
Mais le pur sang des rois n'est pas moins précieux 1300
Ni moins chéri du ciel que les crimes des Dieux.
AMMON.
Mais vous ne savez pas, Seigneur, que son épée
De l'horrible Méduse a la tête coupée,
Que sous son bouclier il la porte en tous lieux,
Et que c'est fait de vous, s'il en frappe vos yeux. 1305
PHINÉE.
On dit que ce prodige est pire qu'un tonnerre,
Qu'il ne faut que le voir pour n'être plus que pierre,
Et que naguère Atlas, qui ne s'en put cacher,
A cet aspect fatal devint un grand rocher[ [644].
Soit une vérité, soit un conte, n'importe; 1310
Si la valeur ne peut, que le nombre l'emporte.
Puisque Andromède enfin vouloit me voir périr,
Ou triompher d'un monstre afin de l'acquérir,
Que fière de se voir l'objet de tant d'oracles,
Elle veut que pour elle on fasse des miracles, 1315
Cette tête est un monstre aussi bien que celui
Dont cet heureux rival la délivre aujourd'hui;
Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire
Et monstres à combattre, et miracles à faire.
Peut-être quelques Dieux prendront notre parti, 1320
Quoique de leur monarque il se dise sorti;
Et Junon pour le moins prendra notre querelle
Contre l'amour furtif d'un époux infidèle.
(Junon se fait voir dans un char superbe, tiré par deux paons, et si bien enrichi, qu'il paroît digne[ [645] de l'orgueil de la déesse qui s'y fait porter. Elle se promène au milieu de l'air, dont nos poëtes lui attribuent l'empire, et y fait plusieurs tours, tantôt à droite et tantôt à gauche, cependant[ [646] qu'elle assure Phinée de sa protection.)