SCÈNE III.

D. LÉONOR, CARLOS.

CARLOS.

Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite:

Pour me faire un honneur, on veut que je l'achète; 1270

Mais s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans,

Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps.

D. LÉONOR.

Laissons là ce combat, et parlons de don Sanche.

Ce bruit est grand pour vous, toute la cour y penche:

De grâce, dites-moi, vous connoissez-vous bien? 1275

CARLOS.

Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien!

Si j'étois quelque enfant épargné des tempêtes,

Livré dans un désert à la merci des bêtes,

Exposé par la crainte ou par l'inimitié,

Rencontré par hasard et nourri par pitié, 1280

Mon orgueil à ce bruit prendroit quelque espérance

Sur votre incertitude et sur mon ignorance;

Je me figurerois ces destins merveilleux,

Qui tiroient du néant les héros fabuleux,

Et me revêtirois des brillantes chimères 1285

Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères;

Car enfin je suis vain, et mon ambition

Ne peut s'examiner sans indignation;

Je ne puis regarder sceptre ni diadème,

Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même: 1290

Inutiles élans d'un vol impétueux

Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux,

Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,

Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre!

Je ne suis point don Sanche, et connois mes parents;

Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends;

Gardez-le pour ce prince: une heure ou deux peut-être

Avec vos députés vous le feront connoître.

Laissez-moi cependant à cette obscurité

Qui ne fait que justice à ma témérité. 1300

D. LÉONOR.

En vain donc je me flatte, et ce que j'aime à croire

N'est qu'une illusion que me fait votre gloire?

Mon cœur vous en dédit: un secret mouvement,

Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément;

Mais je ne puis juger quelle source l'anime, 1305

Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime;

Si la nature agit, ou si c'est le desir;

Si c'est vous reconnoître, ou si c'est vous choisir.

Je veux bien toutefois étouffer ce murmure

Comme de vos vertus une aimable imposture, 1310

Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux;

Mais où sera mon fils s'il ne vit point en vous?

On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe:

On connoît, hormis vous, quiconque en seroit digne;

Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, 1315

Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu:

Il porte sur le front un luisant caractère

Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire;

Et celui que le ciel sur le vôtre avoit mis

Pouvoit seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. 1320

Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites;

Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites.

Souffrez que j'en demeure à cette obscurité.

Je ne condamne point votre témérité:

Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante,

Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon cœur n'y consente:

Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer,

Et je vous donne après liberté d'espérer.

Que si même à ce prix vous cachez votre race,

Ne me refusez point du moins une autre grâce: 1330

Ne vous préparez plus à nous accompagner;

Nous n'avons plus besoin de secours pour régner.

La mort de don Garcie a puni tous ses crimes,

Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes;

N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos vœux,

Ne me contraignez point à plus que je ne veux.

Le prix de la valeur doit avoir ses limites;

Et je vous crains enfin avec tant de mérites.

C'est assez vous en dire. Adieu: pensez-y bien,

Et faites-vous connoître, ou n'aspirez à rien. 1340