SCÈNE IV.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[ [381], CRISPE, EXUPÈRE, LÉONTINE.
CRISPE, à Phocas.
Seigneur, ma diligence enfin a réussi:
J'ai trouvé Léontine, et je l'amène ici. 1390
PHOCAS, à Léontine.
Approche, malheureuse.
HÉRACLIUS, à Léontine
Avouez tout, Madame.
J'ai tout dit.
LÉONTINE, à Héraclius.
Quoi, Seigneur?
PHOCAS.
Tu l'ignores, infâme!
Qui des deux est mon fils?
LÉONTINE.
Qui vous en fait douter?
HÉRACLIUS, à Léontine.
Le nom d'Héraclius que son fils veut porter:
Il en croit ce billet et votre témoignage; 1395
Mais ne le laissez pas dans l'erreur davantage.
PHOCAS.
N'attends pas les tourments, ne me déguise rien.
M'as-tu livré ton fils? as-tu changé le mien?
LÉONTINE.
Je t'ai livré mon fils, et j'en aime la gloire.
Si je parle du reste, oseras-tu m'en croire? 1400
Et qui t'assurera que pour Héraclius,
Moi qui t'ai tant trompé, je ne te trompe plus[ [382]?
PHOCAS.
N'importe, fais-nous voir quelle haute prudence
En des temps si divers leur en fait confidence:
A l'un depuis quatre ans, à l'autre d'aujourd'hui. 1405
LÉONTINE.
Le secret n'en est su ni de lui, ni de lui;
Tu n'en sauras non plus les véritables causes:
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.
L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur[ [383].
Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur. 1410
Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse,
Craindre ton ennemi dedans ta propre race,
Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi.
Sans être ni tyran, ni père qu'à demi.
Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude, 1415
Mon âme jouira de ton inquiétude;
Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,
Tu perdras avec moi le secret de ton fils.
PHOCAS.
Et si je les punis tous deux sans les connoître,
L'un comme Héraclius, l'autre pour vouloir l'être? 1420
LÉONTINE.
Je m'en consolerai quand je verrai Phocas
Croire affermir son sceptre en se coupant le bras,
Et de la même main son ordre tyrannique
Venger Héraclius dessus son fils unique.
PHOCAS.
Quelle reconnoissance, ingrate, tu me rends 1425
Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parents,
De t'avoir confié ce fils que tu me caches,
D'avoir mis en tes mains ce cœur que tu m'arraches,
D'avoir mis à tes pieds ma cour qui t'adoroit!
Rends-moi mon fils, ingrate.
LÉONTINE.
Il m'en désavoueroit; 1430
Et ce fils, quel qu'il soit, que tu ne peux connoître,
A le cœur assez bon pour ne vouloir pas l'être.
Admire sa vertu qui trouble ton repos.
C'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce héros;
Tant ce qu'il a reçu d'heureuse nourriture[ [384] 1435
Dompte ce mauvais sang qu'il eut de la nature[ [385]!
C'est assez dignement répondre à tes bienfaits
Que d'avoir dégagé ton fils de tes forfaits.
Séduit par ton exemple et par sa complaisance,
Il t'auroit ressemblé, s'il eût su sa naissance: 1440
Il seroit lâche, impie, inhumain comme toi,
Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.
EXUPÈRE.
L'impudence et l'orgueil suivent les impostures.
Ne vous exposez plus à ce torrent d'injures,
Qui ne faisant qu'aigrir votre ressentiment, 1445
Vous donne peu de jour pour ce discernement.
Laissez-la-moi, Seigneur, quelques moments en garde.
Puisque j'ai commencé, le reste me regarde:
Malgré l'obscurité de son illusion,
J'espère démêler cette confusion. 1450
Vous savez à quel point l'affaire m'intéresse.
PHOCAS.
Achève, si tu peux, par force ou par adresse,
Exupère; et sois sûr que je te devrai tout,
Si l'ardeur de ton zèle en peut venir à bout.
Je saurai cependant prendre à part l'un et l'autre; 1455
Et peut-être qu'enfin nous trouverons le nôtre.
Agis de ton côté; je la laisse avec toi:
Gêne, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.