SCÈNE III.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[ [367], EXUPÈRE, troupe de Gardes.
HÉRACLIUS.
Je sais qu'en ma prière il auroit peu d'appui;
Et loin de me donner une inutile peine,
Tout ce que je demande à votre juste haine,
C'est que de tels forfaits ne soient point impunis; 1225
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[ [368]:
Voilà tout mon souhait et toute ma prière.
M'en refuserez-vous?
PHOCAS.
Tu l'obtiendras entière:
Ton salut en effet est douteux sans sa mort.
MARTIAN.
Ah, Prince! j'y courois sans me plaindre du sort; 1230
Son indigne rigueur n'est pas ce qui me touche;
Mais en ouïr l'arrêt sortir de votre bouche!
Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.
HÉRACLIUS.
Et même en ce moment tu ne me connois pas.
Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule, 1235
Ce que l'honneur défend que plus je dissimule.
Phocas, connois ton sang et tes vrais ennemis:
Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.
MARTIAN.
Seigneur, que dites-vous?
HÉRACLIUS.
Que je ne puis plus taire
Que deux fois Léontine osa tromper ton père; 1240
Et semant de nos noms un insensible abus,
Fit un faux Martian du jeune Héraclius.
PHOCAS.
Maurice te dément, lâche! tu n'as qu'à lire:
«Sous le nom de Léonce Héraclius respire.»
Tu fais après cela des contes superflus. 1245
HÉRACLIUS.
Si ce billet fut vrai, Seigneur, il ne l'est plus:
J'étois Léonce alors, et j'ai cessé de l'être
Quand Maurice immolé n'en a pu rien connoître.
S'il laissa par écrit ce qu'il avoit pu voir,
Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir. 1250
Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse,
Où vous eûtes trois ans la fortune diverse.
Cependant Léontine, étant dans le château
Reine de nos destins et de notre berceau,
Pour me rendre le rang qu'occupoit votre race[ [369], 1255
Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.
Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien,
Que vous-même au retour vous n'en connûtes rien;
Et ces informes traits qu'à six mois a l'enfance,
Ayant mis entre nous fort peu de différence, 1260
Le foible souvenir en trois ans s'en perdit:
Vous prîtes aisément ce qu'elle vous rendit.
Nous vécûmes tous deux sous le nom l'un de l'autre:
Il passa pour son fils, je passai pour le vôtre;
Et je ne jugeois pas ce chemin criminel[ [370] 1265
Pour remonter sans meurtre au trône paternel.
Mais voyant cette erreur fatale à cette vie
Sans qui déjà la mienne auroit été ravie,
Je me croirois, Seigneur, coupable infiniment
Si je souffrois encore un tel aveuglement. 1270
Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime.
Conservez votre haine, et changez de victime.
Je ne demande rien que ce qui m'est promis:
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[ [371].
MARTIAN.
Admire de quel fils le ciel t'a fait le père, 1275
Admire quel effort sa vertu vient de faire,
Tyran; et ne prends pas pour une vérité
Ce qu'invente pour moi sa générosité.
(A Héraclius.)
C'est trop, Prince, c'est trop pour ce petit service
Dont honora mon bras ma fortune propice: 1280
Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas;
Et pour moi vous cherchez un assuré trépas!
Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance,
Prince, ne m'ôtez pas l'honneur de ma naissance:
Avoir tant de pitié d'un sort si glorieux, 1285
De crainte d'être ingrat, c'est m'être injurieux.
PHOCAS.
En quel trouble me jette une telle dispute!
A quels nouveaux malheurs m'expose-t-elle en butte!
Lequel croire, Exupère, et lequel démentir?
Tombé-je dans l'erreur, ou si j'en vais sortir? 1290
Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.
EXUPÈRE.
Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?
PHOCAS.
Léontine deux fois a pu tromper Phocas.
EXUPÈRE.
Elle a pu les changer, et ne les changer pas,
Et plus que vous, Seigneur, dedans l'inquiétude, 1295
Je ne vois que du trouble et de l'incertitude.
HÉRACLIUS.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis:
Vous voyez quels effets en ont été produits.
Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse
J'apporte à rejeter l'hymen de la Princesse, 1300
Où sans doute aisément mon cœur eût consenti[ [372],
Si Léontine alors ne m'en eût averti.
MARTIAN.
Léontine?
HÉRACLIUS.
Elle-même.
MARTIAN.
Ah! ciel! quelle est sa ruse!
Martian aime Eudoxe, et sa mère l'abuse.
Par l'horreur d'un hymen qu'il croit incestueux, 1305
De ce prince à sa fille elle assure les vœux;
Et son ambition, adroite à le séduire,
Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire.
Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis;
Mais de mon ignorance elle espéroit ces fruits, 1310
Et me tiendroit encor la vérité cachée,
Si tantôt ce billet ne l'en eût arrachée.
PHOCAS, à Exupère.
La méchante l'abuse aussi bien que Phocas.
EXUPÈRE.
Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas.
PHOCAS.
Tu vois comme la fille a part au stratagème[ [373]. 1315
EXUPÈRE.
Et que la mère a pu l'abuser elle-même.
PHOCAS.
Que de pensers divers! que de soucis flottants!
EXUPÈRE.
Je vous en tirerai, Seigneur, dans peu de temps.
PHOCAS.
Dis-moi, tout est-il prêt pour ce juste supplice?
EXUPÈRE.
Oui, si nous connoissions le vrai fils de Maurice. 1320
HÉRACLIUS.
Pouvez-vous en douter après ce que j'ai dit?
MARTIAN.
Donnez-vous à l'erreur encor quelque crédit[ [374]?
HÉRACLIUS[ [375].
Ami, rends-moi mon nom: la faveur n'est pas grande;
Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
Reprends ce triste jour que tu m'as racheté, 1325
Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque ôté.
MARTIAN.
Pourquoi, de mon tyran volontaire victime,
Précipiter vos jours pour me noircir d'un crime[ [376]?
Prince, qui que je sois, j'ai conspiré sa mort,
Et nos noms au dessein donnent un divers sort: 1330
Dedans Héraclius il a gloire solide,
Et dedans Martian il devient parricide.
Puisqu'il faut que je meure illustre ou criminel,
Couvert ou de louange ou d'opprobre éternel,
Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire 1335
Du vengeur de l'empire un assassin d'un père.
HÉRACLIUS.
Mon nom seul est coupable, et sans plus disputer,
Pour te faire innocent tu n'as qu'à le quitter;
Il conspira lui seul, tu n'en es point complice.
Ce n'est qu'Héraclius qu'on envoie au supplice: 1340
Sois son fils, tu vivras.
MARTIAN.
Si je l'avois été,
Seigneur, ce traître en vain m'auroit sollicité;
Et lorsque contre vous il m'a fait entreprendre[ [377],
La nature en secret auroit su m'en défendre.
HÉRACLIUS.
Apprends donc qu'en secret mon cœur t'a prévenu. 1345
J'ai voulu conspirer, mais on m'a retenu;
Et dedans mon péril Léontine timide....
MARTIAN.
N'a pu voir Martian commettre un parricide.
HÉRACLIUS.
Toi, que de Pulchérie elle a fait amoureux,
Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux. 1350
Elle a rendu pour toi l'un et l'autre funeste,
Martian parricide, Héraclius inceste,
Et n'eût pas eu pour moi d'horreur d'un grand forfait,
Puisque dans ta personne elle en pressoit l'effet.
Mais elle m'empêchoit de hasarder ma tête[ [378], 1355
Espérant par ton bras me livrer ma conquête.
Ce favorable aveu dont elle t'a séduit
T'exposoit aux périls pour m'en donner le fruit;
Et c'étoit ton succès qu'attendoit sa prudence,
Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance. 1360
PHOCAS.
Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils;
Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
En ce piteux état quel conseil dois-je suivre?
J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre;
Je sais que de mes mains il ne se peut sauver, 1365
Je sais que je le vois, et ne puis le trouver[ [379].
La nature tremblante, incertaine, étonnée,
D'un nuage confus couvre sa destinée:
L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,
Et présent à mes yeux, il se cache en mon cœur. 1370
Martian! A ce nom aucun ne veut répondre,
Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.
Trop d'un Héraclius en mes mains est remis;
Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.
Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?
Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père?
De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait?
Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait[ [380].
Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître,
Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connoître. 1380
O toi, qui que tu sois, enfant dénaturé,
Et trop digne du sort que tu t'es procuré,
Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice?
O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice!
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi, 1385
Et je n'en puis trouver pour régner après moi!
Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie,
Puisque mon propre fils les préfère à sa vie!